Tandis que Robespierre allait dormir son dernier sommeil, les conjurés,
peu rassurés, se répandirent de tous côtés et déployèrent l'énergie du
désespoir pour tourner contre Maximilien les esprits incertains,
hésitants, ceux à qui leur conscience troublée semblait défendre de
sacrifier l'intègre et austère tribun. De l'attitude de la droite
dépendait le sort de la journée du lendemain, et dans la séance du 8
elle avait paru d'abord toute disposée en faveur de Robespierre.
On vit alors, spectacle étrange! les Tallien, les Fouché, les Rovère,
les Bourdon (de l'Oise), les André Dumont, tous ces hommes dégouttants
de sang et de rapines, se jeter comme des suppliants aux genoux des
membres de cette partie de la Convention dont ils étaient haïs et
méprisés. Ils promirent de fermer l'ère de la Terreur, eux qui dans
leurs missions avaient commis mille excès, multiplié d'une si horrible
manière les actes d'oppression, et demandé mainte et mainte fois
l'arrestation de ceux dont ils sollicitaient aujourd'hui le concours. A
ces républicains équivoques, à ces royalistes déguisés, ils
s'efforcèrent de persuader que la protection qui leur avait été
jusqu'alors accordée par Maximilien n'était que passagère, que leur tour
arriverait; et naturellement ils mirent sur le compte de Robespierre les
exécutions qui s'étaient multipliées précisément depuis le jour où il
avait cessé d'exercer aucune influence sur les affaires du gouvernement.
A deux reprises différentes, les gens de la droite repoussèrent
dédaigneusement les avances intéressées de ces _bravi_ de
l'Assemblée; la troisième fois ils cédèrent[453]. La raison de ce
brusque changement s'explique à merveille. Avec Robespierre triomphant,
la Terreur pour la Terreur, cette Terreur dont il venait de signaler et
de flétrir si éloquemment les excès, prenait fin; mais les patriotes
étaient protégés, mais la justice sévère continuait d'avoir l'oeil sur
les ennemis du dedans et sur ceux du dehors, mais la Révolution n'était
pas détournée de son cours, mais la République s'affermissait sur
d'inébranlables bases. Au contraire, avec Robespierre vaincu, la Terreur
pouvait également cesser, se retourner même contre les patriotes, comme
cela arriva; mais la République était frappée au coeur, et la
contre-révolution certaine d'avance de sa prochaine victoire. Voilà ce
qu'à la dernière heure comprirent très-bien les Boissy-d'Anglas, les
Palasne-Champeaux, les Durand-Maillane, et tous ceux qu'effarouchaient
la rigueur et l'austérité des principes républicains[454]; et voilà
comment fut conclue l'alliance monstrueuse des réactionnaires et des
révolutionnaires dans le sens du crime.
[Note 453: Voyez l'_Histoire de la Convention_, par
Durand-Maillane, p. 199.]
[Note 454: Buonaroti a prétendu, d'après les révélations de
quelques-uns des proscripteurs de Robespierre, que les idées sociales
exprimées en diverses occasions par ce dernier n'avaient pas peu
contribué à grossir le nombre de ses ennemis. Voyez sa Notice sur
Maximilien Robespierre.]
Sur les exagérés de la Montagne la bande des conjurés agit par des
arguments tout opposés. On peignit Robespierre sous les couleurs d'un
modéré, on lui reprocha d'avoir protégé des royalistes, on rappela avec
quelle persistance il avait défendu les signataires de la protestation
contre le 31 mai, et cela eut un plein succès. Il n'y eut pas, a-t-on
dit avec raison, une conjuration unique contre Robespierre; la
contre-révolution y entra en se couvrant de tous les masques. C'était
son rôle; et, suivant une appréciation consciencieuse et bien vraie, les
ennemis personnels de Maximilien se rendirent les auxiliaires ou plutôt
les jouets de l'aristocratie et ne crurent pas payer trop cher la
défaite d'un seul homme par le deuil de leur pays[455].
[Note 455: _Choix de rapports, opinions et discours_, t. XIV,
p. 264. Paris, 1829.]
Pour cette nuit du 8 au 9 thermidor, comme pour la journée du 8, nous
sommes bien obligé de nous en tenir presque entièrement aux
renseignements fournis par les vainqueurs, la bouche ayant été à jamais
fermée aux vaincus. Rien de dramatique, du reste, comme la séance du
comité de Salut public dans cette nuit suprême.
Les membres présents, Carnot, Robert Lindet, Prieur (de la Côte-d'Or),
Barère, Saint-Just, travaillaient silencieusement. Saint-Just rédigeait
à la hâte son rapport pour le lendemain, «et ne témoignait ni
inquiétude, _ni repos_[456]», quand arrivèrent Billaud-Varenne,
Collot-d'Herbois et certains membres du comité de Sûreté générale. A la
vue de Collot-d'Herbois, dont les traits bouleversés accusaient le
trouble intérieur, Saint-Just lui demanda froidement ce qu'il y avait de
nouveau aux Jacobins. Sur quoi Collot-d'Herbois, hors de lui, l'aurait
traité de traître, de lâche, etc. Puis Élie Lacoste, se levant furieux,
se serait écrié que Robespierre, Couthon et Saint-Just étaient un
triumvirat de fripons machinant contre la patrie. Que venait faire ici
le sauvage rapporteur de l'affaire des _Chemises rouges_? Et
Barère, l'héroïque Barère, d'apostropher à son tour Robespierre, Couthon
et Saint-Just. A l'en croire, il les aurait appelés des pygmées
insolents. Maximilien, qui la veille encore jouissait, disait-il, d'une
réputation patriotique méritée par cinq années de travaux et par ses
principes imperturbables d'indépendance et de liberté, est devenu tout à
coup, du jour au lendemain, un scélérat; le second n'est qu'un éclopé;
le troisième un enfant. Robespierre et Couthon n'étaient pas là, notez
bien. Oh! le beau courage, la noble conduite, en admettant comme vraies
les assertions des membres des anciens comités,--que de se mettre à
trois, à quatre contre un _enfant_, à qui ils ont été obligés de
rendre cette justice qu'au milieu de leurs vociférations il était resté
calme et n'avait témoigné aucune inquiétude!
[Note 456: _Réponse des membres des deux anciens comités aux
imputations de Laurent Lecointre_, note 7, p. 105.]
Cet _enfant_, dont l'assurance et le sang froid annonçaient une
conscience pure, les glaçait d'épouvante.--«Tu prépares notre acte
d'accusation»? lui dit brusquement Collot-d'Herbois.--Saint-Just
pâlit-il à cette interrogation, comme l'ont prétendu ses meurtriers?
C'est assez peu probable, puisqu'il leur offrit de leur donner, séance
tenante, communication du discours qu'il préparait. Personne ne voulut y
jeter les yeux.
Saint-Just se remit à l'oeuvre en promettant à ses collègues, s'il faut
s'en rapporter à eux, de leur lire son discours le lendemain avant de le
prononcer devant la Convention. Quand il eut achevé son travail, il prit
part à la conversation, comme si de rien n'était, jouant, paraît-il,
l'étonnement de n'être pas dans la confidence des dangers dont il
entendait parler, et se plaignant de ce que tous les coeurs étaient
fermés. Ce fut alors qu'il ajouta qu'il ne concevait pas cette manière
prompte _d'improviser la foudre_ à chaque instant, et que, au nom
de la République, il conjura ses collègues de revenir à des idées et à
des mesures plus justes. Cet aveu, que nous avons déjà relaté, venant
des assassins de Robespierre, de Saint-Just et de Couthon, est bien
précieux à recueillir[457]. Suivant Collot-d'Herbois et ses amis, il est
vrai, Saint-Just ne s'exprimait ainsi que pour les tenir en échec,
paralyser leurs mesures, et refroidir leur zèle; mais c'était si peu
cela, qu'à cinq heures du matin il sortit, les laissant complètement
maîtres du terrain.
[Note 457: _Réponse des membres des deux anciens comités, aux
imputations de Laurent Lecointre_, note 7, p. 107.]
Vers dix heures du matin, les comités de Sûreté générale et de Salut
public, je veux dire les membres appartenant à la conjuration, se
réunirent. Comme on délibérait sur la question de savoir si l'on ferait
arrêter le général de la garde nationale, entra Couthon, qui prit avec
chaleur la défense d'Hanriot. Une scène violente s'ensuivit entre lui et
Carnot. «Je savais bien que tu étais le plus méchant des hommes», dit-il
à Carnot.--«Et toi le plus traître», répondit celui-ci[458]. Que Carnot
ait agi méchamment dans cette journée du 9 thermidor, c'est ce que
malheureusement il est impossible de contester. Quant au reproche tombé
de sa bouche, c'est une de ces niaiseries calomnieuses, dont, hélas! les
Thermidoriens se sont montrés si prodigues à l'égard de leurs victimes.
[Note 458: _Ibid._, p. 108.]
Il était alors midi. En cet instant se présenta un huissier de la
Convention, porteur d'une lettre de Saint-Just ainsi conçue:
«L'injustice a fermé mon coeur, je vais l'ouvrir à la Convention[459].»
Si nous devons ajouter foi au dire des membres des anciens comités,
Couthon, s'emparant du billet, l'aurait déchiré, et Ruhl, un des membres
du comité de Sûreté générale, indigné, se serait écrié: «Allons
démasquer ces traîtres ou présenter nos têtes à la Convention»[460]! Ah!
pauvre jouet des Fouché et des Tallien, vieux et sincère patriote, tu
songeras douloureusement, mais trop tard, à cette heure d'aveuglement
fatal, quand, victime à ton tour de la réaction, tu échapperas par le
suicide à l'échafaud où toi-même tu contribuas à pousser les plus fermes
défenseurs de la République.
[Note 459: _Ibid._ note 7, page 108.]
[Note 460: _Réponse aux imputations de Laurent Lecointre_, note
7, p. 108.]