IV

Pendant que les applaudissements retentissaient encore, Rovère, se

penchant à l'oreille de Lecointre, lui conseilla de monter à la tribune

et de donner lecture à l'Assemblée de ce fameux acte d'accusation

concerté dès le 5 prairial, avec huit de ses collègues, contre

Robespierre. C'est du moins ce qu'a depuis prétendu Lecointre[436]. Si

ce maniaque avait suivi le conseil de Rovère, la conspiration eût été

infailliblement écrasée, car, l'acte d'accusation incriminant au fond

tous les membres des comités sans exception, les uns et les autres se

fussent réunis contre l'ennemi commun, et Maximilien serait, sans aucun

doute, sorti victorieux de la lutte. Telle fut l'excuse, donnée plus

tard par Lecointre, de sa réserve dans cette séance du 8 thermidor[437].

Mais là ne fut point, suivant nous, le motif déterminant de sa prudence.

A l'enthousiasme de la Convention, il jugea tout à fait compromise la

cause des conjurés, et voulant se ménager les moyens de rentrer en grâce

auprès de celui dont, après coup, il se vanta d'avoir dressé l'acte

d'accusation plus de deux mois avant le 9 Thermidor, il rompit le

premier le silence ... pour réclamer l'impression du discours de

Robespierre[438].

[Note 436: _Les crimes des sept membres des anciens comités_ ou

_dénonciation formelle à la Convention nationale_, par Laurent

Lecointre, p. 79.]

[Note 437: _Ibid._]

[Note 438: Nous racontons cette séance du 8 thermidor d'après le

_Moniteur_, parce que c'est encore là qu'elle se trouve reproduite

avec le plus de détails; mais le compte rendu donné par ce journal étant

postérieur à la journée du 9, le lecteur ne doit pas perdre de vue que

notre récit est entièrement basé sur une version rédigée par les pires

ennemis de Maximilien.]

Bourdon (de l'Oise) s'éleva vivement contre la prise en considération de

cette motion. Ce discours, objecta-t-il, pouvait contenir des erreurs

comme des vérités, et il en demanda le renvoi à l'examen des deux

comités. Mais, répondit Barère, qui sentait le vent souffler du côté de

Maximilien, «dans un pays libre la lumière ne doit pas être mise sous le

boisseau». C'était à la Convention d'être juge elle-même, et il insista

pour l'impression. Vint ensuite Couthon. Demander le renvoi du discours

à l'examen des comités, c'était, selon ce tendre ami de Maximilien,

faire outrage à la Convention nationale, bien capable de sentir et de

juger par elle-même. Non seulement il fallait imprimer ce discours, mais

encore l'envoyer à toutes les communes de la République, afin que la

France entière sût qu'il était ici des hommes ayant le courage de dire

la vérité. Lui aussi, il dénonça les calomnies dirigées depuis quelque

temps contre les plus vieux serviteurs de la Révolution; il se fit

gloire d'avoir parlé contre quelques hommes immoraux indignes de siéger

dans la Convention, et il s'écria en terminant: «Si je croyais avoir

contribué à la perte d'un seul innocent, je m'immolerais moi-même de

douleur». Ce cri, sorti de la bouche d'un homme de bien, acheva

d'entraîner l'Assemblée. L'impression du discours, l'envoi à toutes les

communes furent décrétés d'enthousiasme. On put croire à un triomphe

définitif.

A ce moment le vieux Vadier parut à la tribune. D'un ton patelin, le

rusé compère commença par se plaindre d'avoir entendu Robespierre

traiter de farce ridicule l'affaire de Catherine Théot, dont lui Vadier,

on s'en souvient, avait été le rapporteur. Se sentant écouté, il prit

courage et s'efforça de justifier le comité de Sûreté générale des

inculpations dont il avait été l'objet. On l'avait accusé d'avoir

persécuté des patriotes, et sur les huit cents affaires déjà jugées par

les commissions populaires, de concert avec les deux comités, les

patriotes, prétendit Vadier, s'étaient trouvés dans la proportion d'un

sur quatre-vingts. Mais Robespierre ne s'était pas seulement plaint des

persécutions exercées contre les patriotes; il avait aussi reproché à

quelques-uns de ses collègues d'avoir porté la Terreur dans toutes les

conditions, érigé en crimes des erreurs ou des préjugés afin de trouver

partout des coupables, et voilà comment, sur un si grand nombre

d'accusés, les commissions populaires, de concert avec les comités, dont

s'était séparé Maximilien, avaient rencontré si peu d'innocents. Du

reste, il n'y eut de la part de Vadier nulle récrimination contre

Robespierre.

Cambon, qui prit ensuite la parole, se montra beaucoup plus agressif. Il

avait sur le coeur une accusation peut-être un peu légèrement tombée de

la bouche de Maximilien. «Avant d'être déshonoré, je parlerai à la

France», s'écria-t-il. Et il défendit avec une extrême vivacité ses

opérations financières, et surtout le dernier décret sur les rentes,

auquel on reprochait d'avoir jeté la désolation parmi les petits

rentiers, des nécessiteux, des vieillards pour la plupart[439].

[Note 439: M. Michelet, qui est bien forcé d'avouer avec nous que la

République a été engloutie dans le guet-apens de Thermidor, mais dont la

déplorable partialité contre Robespierre ne se dément pas jusqu'au

dénoûment, a travesti de la façon la plus ridicule et la plus odieuse ce

qu'il appelle le discours accusateur de Robespierre, à qui il ne peut

pardonner son attaque contre Cambon. (Voy. t. VII, liv. XXI, ch. III.)

Mais les opérations de Cambon ne parurent pas funestes à Robespierre

seulement, puisque après Thermidor elles furent, à diverses reprises,

l'objet des plus sérieuses critiques, et qu'à cause d'elles leur auteur

se trouva gravement inculpé. M. Michelet a-t-il oublié ce passage de la

Dénonciation de Lecointre: «Cambon disait à haute voix, en présence du

public et de notre collègue Garnier (de l'Aube): Voulez-vous faire face

à vos affaires? guillotinez. Voulez-vous payer les dépenses immenses de

vos quatorze armées? guillotinez. Voulez-vous payer les estropiés, les

mutilés, tous ceux qui sont en droit de vous demander? guillotinez.

Voulez-vous amortir les dettes incalculables que vous avez? guillotinez,

guillotinez, et puis guillotinez.» (P. 195.)--Assurément je n'attache

pas grande importance aux accusations de Lecointre; mais on voit que les

reproches de Maximilien à Cambon sont bien pâles à côté de ceux que le

grand financier de la Révolution eut à subir de la part des hommes

auxquels il eut le tort de s'allier. Avant de se montrer si injuste, si

passionné, si cruel, si ingrat envers Robespierre, M. Michelet aurait

bien dû se rappeler que son héros, Cambon, manifesta tout le reste de sa

vie l'amer regret d'avoir moralement coopéré au crime de Thermidor.]

Puis, prenant à partie Robespierre, il l'accusa de paralyser à lui tout

seul la volonté de la Convention nationale. Cette inculpation contre un

représentant qui, depuis six semaines, n'avait pas paru à la tribune de

l'Assemblée, était puérile; et Robespierre répondit avec raison qu'une

telle accusation lui paraisssit aussi inintelligible qu'extraordinaire.

Comment aurait-il été en son pouvoir de paralyser la volonté de la

Convention, et surtout en fait de finances, matière dont il ne s'était

jamais mêlé? Seulement, ajouta-t-il, «par des considérations générales

sur les principes, j'ai cru apercevoir que les idées de Cambon en

finances ne sont pas aussi favorables au succès de la Révolution qu'il

le pense. Voilà mon opinion; j'ai osé la dire; je ne crois pas que ce

soit un crime». Et tout en déclarant qu'il n'attaquait point les

intentions de Cambon, il persista à soutenir que le décret sur les

rentes avait eu pour résultat de désoler une foule de citoyens pauvres.

Quoi qu'il en soit, l'intervention de Cambon dans le débat modifia

singulièrement la face des choses. Les connaissances spéciales de ce

représentant, ses remarquables rapports sur les questions financières,

l'achèvement du grand-livre, dont la conception lui appartenait, lui

avaient attiré une juste considération et donné sur ses collègues une

certaine influence. Des applaudissements venaient même d'accueillir ses

paroles. C'était comme un encouragement aux conjurés. Ils sortirent de

leur abattement, et Billaud-Varenne s'élança impétueusement à la

tribune. A son avis, il était indispensable d'examiner très

scrupuleusement un discours dans lequel le comité était inculpé.--Ce

n'est pas le comité en masse que j'attaque, objecta Robespierre; et il

demanda à l'Assemblée la permission d'expliquer sa pensée. Alors un

grand nombre de membres se levant simultanément:

«Nous le demandons tous». Sentant la Convention ébranlée,

Billaud-Varenne reprit la parole. Mais au lieu de répondre aux nombreux

griefs dont Robespierre s'était fait l'écho, il balbutia quelques

explications; puis, s'enveloppant dans le manteau de Brutus, il s'écria

que Robespierre avait raison, qu'il fallait arracher le masque sur

quelque visage qu'il se trouvât: «S'il est vrai que nous ne jouissions

pas de la liberté des opinions, j'aime mieux que mon cadavre serve de

trône à un ambitieux que de devenir, par mon silence, le complice de ses

forfaits». Après cette superbe déclaration, il réclama le renvoi du

discours à l'examen des deux comités. C'était demander à la Convention

de se déjuger.

A Billaud-Varenne succéda Panis, un de ces représentants mous et indécis

à qui les conjurés avaient fait accroire qu'ils étaient sur la prétendue

liste de proscription dressée par Maximilien. Cet ancien membre du

comité de surveillance de la Commune de Paris somma tout d'abord Couthon

de s'expliquer sur les six membres qu'il poursuivait. Ensuite il raconta

qu'un homme l'avait abordé aux Jacobins et lui avait dit: «Vous êtes de

la première fournée ... votre tête est demandée; la liste a été faite

par Robespierre.» Après quoi il invita ce dernier à s'expliquer à son

égard et sur le compte de Fouché. Touchante sollicitude pour un

misérable! Quelques applaudissements ayant éclaté aux dernières paroles

de Panis: «Mon opinion est indépendante», répondit fièrement

Robespierre; «on ne retirera jamais de moi une rétractation qui n'est

pas dans mon coeur. En jetant mon bouclier, je me suis présenté à

découvert à mes ennemis; je n'ai flatté personne, je ne crains personne;

je n'ai calomnié personne».--«Et Fouché»? répéta Panis, comme Orgon eût

dit: Et Tartufe?--«Fouché! reprit Maximilien d'un ton méprisant, je ne

veux pas m'en occuper actuellement ... je n'écoute que mon devoir; je ne

veux ni l'appui ni l'amitié de personne, je ne cherche point à me faire

un parti; il n'est donc pas question de me demander que je blanchisse

tel ou tel. J'ai fait mon devoir, c'est aux autres de faire le leur».

Couthon expliqua comment, en demandant l'envoi du discours à toutes les

communes, il avait voulu que la Convention en fît juge la République

entière. Mais c'était là ce qu'à tout prix les conjurés tenaient à

empêcher. Ils savaient bien qu'entre eux et Robespierre l'opinion de la

France ne pouvait être un moment douteuse.

Bentabole et Charlier insistent pour le renvoi aux comités. «Quoi»!

s'écria Maximilien, «j'aurai eu le courage de venir déposer dans le sein

de la Convention des vérités que je crois nécessaires au salut de la

patrie, et l'on renverrait mon discours à l'examen des membres que

j'accuse»! On murmure à ces paroles. «Quand on se vante d'avoir le

courage de la vertu, il faut avoir celui de la vérité», riposte

Charlier; et les applaudissements de retentir.

L'apostrophe de Charlier indique suffisamment la faute capitale commise

ici par Robespierre. Ce n'était pas à lui, ont prétendu quelques

écrivains, de formuler son accusation; il n'avait qu'à indiquer aux

comités la faction qu'il combattait les abus et les excès dont elle

s'était rendue coupable, et il appartenait à ces comités de prendre

telles mesures qu'ils auraient jugées nécessaires. C'est là, à notre

avis, une grande erreur; et telle était aussi l'opinion de Saint-Just à

cet égard, puisqu'il a écrit dans son discours du 9 Thermidor: «Le

membre qui a parlé longtemps hier à cette tribune ne me paraît point

avoir assez nettement distingué ceux qu'il inculpait». Le mystère dont

Maximilien eut le tort d'envelopper son accusation servit

merveilleusement les conjurés. Grâce aux insinuations perfides répandues

par eux, un doute effroyable planait sur l'Assemblée. Plus d'un membre

se crut menacé, auquel il n'avait jamais songé. Quelle différence s'il

avait résolûment nommé les cinq ou six coquins dont le châtiment eût été

un hommage rendu à la morale et à la justice! L'immense majorité de la

Convention se fût ralliée à Robespierre; avec lui eussent définitivement

triomphé, je n'en doute pas, la liberté et la République. Au lieu de

cela, il persista dans ses réticences, et tout fut perdu.

Amar et Thirion insistèrent, à leur tour, pour le renvoi aux comités, en

faveur desquels étaient toutes les présomptions, suivant Thirion,

montagnard aveuglé qui, plus d'une fois, plus tard, dut regretter la

légèreté avec laquelle il agit en cette circonstance. Barère, sentant

chanceler la fortune de Robespierre, jugea prudent de prononcer quelques

paroles équivoques qui lui permissent, à un moment donné, de se tourner

contre lui. Enfin l'Assemblée, après avoir entendu Bréard en faveur des

comités, rapporta son décret et, par une ironie sanglante, renvoya le

discours de Robespierre à l'examen d'une partie de ceux-là mêmes contre

lesquels il était dirigé[440]. Ce n'était pas encore pour les conjurés

un triomphe définitif, mais leur audace s'en accrut dans des proportions

extrêmes; ils virent qu'il ne leur serait pas impossible d'entraîner

cette masse incertaine des députés du centre, dont quelques paroles de

Cambon avaient si subitement modifié les idées. Jamais, depuis,

l'illustre et sévère Cambon ne cessa de gémir sur l'influence fâcheuse

exercée par lui dans cette séance mémorable. Proscrit sous la

Restauration, après s'être tenu stoïquement à l'écart tant qu'avaient

duré les splendeurs du régime impérial, il disait alors: «Nous avons tué

la République au 9 Thermidor, en croyant ne tuer que Robespierre! Je

servis, à mon insu, les passions de quelques scélérats! Que n'ai-je

péri, ce jour-là avec eux! la liberté vivrait encore»[441]! Combien

d'autres pleurèrent en silence, avec la liberté perdue, la mémoire du

Juste sacrifié, et expièrent par d'éternels remords l'irréparable faute

de ne s'être point interposés entre les assassins et la victime!

[Note 440: Voyez, pour cette séance du 8 thermidor, le

_Moniteur_ du 11 (29 juillet 1794). Avons-nous besoin de dire que

le compte-rendu de cette feuille, fait après coup, eût été tout autre si

Robespierre l'avait emporté?]

[Note 441: Paroles rapportées à M. Laurent (de l'Ardèche) par un ami

de Cambon, (Voy. la _Réfutation de l'Histoire de France de l'abbé de

Montgaillard_, XIe lettre, p. 332.) J'ai connu un vieillard à qui

Cambon avait exprimé les mêmes sentiments.]

V

Il était environ cinq heures quand fut levée la séance de la Convention.

S'il faut en croire une tradition fort incertaine, Robespierre serait

allé, dans la soirée même, se promener aux Champs-Élysées avec sa

fiancée, qui, triste et rêveuse, flattait de sa main la tête de son

fidèle chien Brount. Comme Maximilien lui montrait combien le coucher du

soleil était empourpré: «Ah»! se serait écriée Eléonore, «c'est du beau

temps pour demain[442].». Mais c'est là de la pure légende. D'abord, les

moeurs étaient très-sévères dans cette patriarcale famille Duplay, et

Mme Duplay, si grande que fût sa confiance en Maximilien, n'eût pas

permis à sa fille de sortir seule avec lui[443]. En second lieu, comment

aurait-il été possible à Robespierre d'aller se promener aux

Champs-Élysées à la suite de cette orageuse séance du 8, et dans cette

soirée où sa destinée et celle de la République allaient être en jeu?

[Note 442: C'est M. Alphonse Esquiros qui raconte cette anecdote

dans son _Histoire des Montagnards_. Mais, trompé par ses

souvenirs, M. Esquiros a évidemment fait confusion ici. Nous avons sous

les yeux une lettre écrite par Mme Le Bas au rédacteur de l'ancienne

_Revue de Paris_, à propos d'un article dans lequel M. Esquiros

avait retracé la vie intime de Maximilien d'après une conversation avec

Mme Le Bas, lettre où la vénérable veuve du Conventionnel se plaint de

quelques inexactitudes commises par cet estimable et consciencieux

écrivain.]

[Note 443: Mme Le Bas ne dit mot, dans son manuscrit, de cette

prétendue promenade du 8, tandis qu'elle raconte complaisamment les

promenades habituelles de Maximilien aux Champs-Élysées avec toute la

famille Duplay.]

Ce qu'on sait, c'est qu'en rentrant chez son hôte il ne désespérait pas

encore; il montra même une sérénité qui n'était peut-être pas dans son

coeur, car il n'ignorait pas de quoi était capable la horde de fripons

et de coquins déchaînée contre lui. Toutefois, il comptait sur la

majorité de la Convention: «La masse de l'Assemblée m'entendra», dit-il.

Après dîner, il se hâta de se rendre aux Jacobins, où, comme on pense

bien, régnait une animation extraordinaire. La salle, les corridors même

étaient remplis de monde[444]. Quand parut Maximilien, des transports

d'enthousiasme éclatèrent de toutes parts; on se précipita vers lui pour

le choyer et le consoler. Cependant, cà et là, on pouvait apercevoir

quelques-uns de ses ennemis. Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois, qui

depuis longtemps n'avaient pas mis les pieds au club, étaient accourus,

fort inquiets de la tournure que prendraient les choses.

[Note 444: Réponse de J.N. Billaud à Laurent Lecointre; p. 36.]

Que se passa-t-il dans cette séance fameuse? Les journaux du temps n'en

ayant pas donné le compte rendu, nous n'en savons absolument que ce que

les vainqueurs ont bien voulu nous raconter, puisque ceux des amis de

Robespierre qui y ont joué un rôle ont été immolés avec lui. Quelques

récits plus ou moins travestis de certains orateurs à la tribune de la

Convention, et surtout la narration de Billaud dans sa réponse aux

imputations personnelles dont il fut l'objet après Thermidor, voilà les

seuls documents auxquels on puisse s'en rapporter pour avoir une idée

des scènes dramatiques dont la salle des Jacobins fut le théâtre dans la

soirée du 8 thermidor.

Dès le début de la séance, Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois et

Robespierre demandèrent en même temps la parole. Elle fut accordée au

dernier, qu'on invita à donner lecture du discours prononcé par lui dans

la journée. S'il faut en croire Billaud, Maximilien commença en ces

termes: «Aux agitations de cette Assemblée, il est aisé de s'apercevoir

qu'elle n'ignore pas ce qui s'est passé ce matin dans la Convention. Les

factieux craignent d'être dévoilés en présence du peuple. Mais je les

remercie de s'être signalés d'une manière aussi prononcée et de m'avoir

mieux fait connaître mes ennemis et ceux de ma patrie». Après quoi, il

lut son discours qu'accueillirent un enthousiasme sans bornes et des

applaudissements prolongés. Quand il eut achevé sa lecture, il ajouta,

dit la tradition: «Ce discours que vous venez d'entendre est mon

testament de mort. Je l'ai vu aujourd'hui, la ligue des méchants est

tellement forte que je ne puis espérer de lui échapper. Je succombe sans

regret; je vous laisse ma mémoire; elle vous sera chère et vous la

défendrez.»

On prétend encore que, comme à ce moment ses amis s'élevaient avec

vivacité contre un tel découragement et s'écriaient en tumulte que

l'heure d'un nouveau 31 mai avait sonné, il aurait dit: «Eh bien!

séparez les méchants des hommes faibles; délivrez la Convention des

scélérats qui l'oppriment; rendez-lui le service qu'elle attend de vous

comme au 31 mai et au 2 juin». Mais cela est tout à fait inadmissible.

L'idée d'exercer une pression illégale sur la Représentation nationale

n'entra jamais dans son esprit. Nous avons montré combien étranger il

était resté aux manifestations populaires qui, au 31 mai et au 2 juin de

l'année précédente, avaient précipité la chute des Girondins, et l'on a

vu tout à l'heure avec quelle énergie et quelle indignation il s'était

élevé deux jours auparavant contre ceux qui parlaient de recourir à un

3l mai; bientôt on l'entendra infliger un démenti sanglant à

Collot-d'Herbois, quand celui-ci l'accusera implicitement d'avoir poussé

les esprits à la révolte. Si la moindre allusion à un nouveau 31 mai fût

sortie de sa bouche dans cette soirée du 8 thermidor, est-ce qu'on ne se

serait pas empressé le lendemain d'en faire un texte d'accusation contre

lui? Est-ce que la réponse de Billaud-Varenne, où il est rendu compte de

la séance des Jacobins, n'en aurait pas contenu mention?

Non, Robespierre, disons-le à son éternel honneur, ne songea pas un seul

instant à en appeler à la force. Dans l'état d'enthousiasme et

d'exaspération où la lecture de son discours avait porté l'immense

majorité des patriotes, il n'avait qu'un signal à donner, et c'en était

fait de ses ennemis; la Convention, épurée de [sic] par la volonté

populaire, se fût avec empressement ralliée à lui, et il n'eût pas

succombé le lendemain, victime de son respect pour le droit et pour la

légalité.

«_Custodiatur igitur mea vita reipublicae._ Protégez donc ma vie

pour la République», aurait-il pu dire avec Cicéron[445]; et cette

exclamation eût suffi, je n'en doute pas, pour remuer tout le peuple de

Paris. Il ne voulut pas la pousser. Mais que, cédant à un sentiment de

mélancolie bien naturel, il se soit écrié: «S'il faut succomber, eh

bien! mes amis, vous me verrez boire la ciguë avec calme», cela est

certain. Non moins authentique est le cri de David: «Si tu bois la

ciguë, je la boirai avec toi»! Et en prononçant ces paroles d'une voix

émue, le peintre immortel se jeta dans les bras de Maximilien et

l'embrassa comme un frère[446]. Le lendemain, il est vrai, on ne le vit

pas se ranger parmi les hommes héroïques qui demandèrent à partager le

sort du Juste immolé. Averti par Barère du résultat probable de la

journée[447], il s'abstint de paraître à la Convention. On l'entendit

même, dans un moment de déplorable faiblesse, renier son ami et

s'excuser d'une amitié qui l'honorait, en disant qu'il ne pouvait

concevoir jusqu'à quel point ce _malheureux_ l'avait trompé par ses

vertus hypocrites[448].

[Note 445: XIIe Philippique.]

[Note 446: Voyez à cet égard la déclaration de Goupilleau (de

Fontenay) dans la séance du 13 thermidor au soir (31 juillet 1794).

David nia avoir embrassé Robespierre; mais il avoua qu'il lui dit en

effet: «Si tu bois la ciguë, je la boirai avec toi.» (Voy. le

_Moniteur_ du 15 thermidor de l'an II [2 août 1794].)]

[Note 447: _Mémoire de Barère_.]

[Note 448: Séance du 12 thermidor (30 juillet 1794), _Moniteur_

du 15.]

L'artiste effrayé s'exprimait ainsi sous la menace de l'échafaud. Mais

ce ne fût là qu'une faiblesse momentanée, qu'une heure d'égarement et

d'oubli. Jamais le culte de Maximilien ne s'effaça de son coeur. Très

peu de temps après le 9 thermidor, David s'exprimait en ces termes

devant ses deux fils: «On vous dira que Robespierre était un scélérat;

on vous le peindra sous les couleurs les plus odieuses: n'en croyez

rien. Il viendra un jour où l'histoire lui rendra une éclatante

justice[449].» Plus tard, pendant son exil, se trouvant un soir au

théâtre de Bruxelles, il fut abordé par un Anglais qui lui demanda la

permission de lui serrer la main.

[Note 449: Biographie de David, dans le _Dictionnaire

encyclopédique_ de Philippe Le Bas.]

Le grand peintre se montra très flatté de cette marque d'admiration,

qu'il crut tout d'abord due à la notoriété dont il jouissait, à son

génie d'artiste; et, entre autres choses, il demanda à l'étranger s'il

aimait les arts.--L'Anglais lui répondit: «Ce n'est pas à cause de votre

talent que je désire vous serrer la main, mais bien parce que vous avez

été l'ami de Robespierre.--Ah! s'écria alors David, ce sera pour

celui-là comme pour Jésus-Christ, on lui élèvera des autels[450].»

Jusqu'à la fin de sa vie l'illustre artiste persista dans les mêmes

sentiments. Il revenait souvent sur ce sujet, comme s'il eût senti le

besoin de protester contre un moment d'erreur qu'il se reprochait, a dit

un de ses biographes. Peu de jours avant sa mort, l'aîné de ses fils,

Jules David, l'éminent helléniste, lui dit: «Eh bien! mon père, trente

ans sont écoulés depuis le 9 thermidor, et la mémoire de Robespierre est

toujours maudite.--Je vous le répète, répondit le peintre, c'était un

vertueux citoyen. Le jour de la justice n'est pas encore venu; mais,

soyez en certains, il viendra[451].» Est-il beaucoup d'hommes à qui de

semblables témoignages puissent être rendus?

[Note 450: David a souvent raconté lui-même cette anecdote à l'un de

ses élèves les plus aimés, M. de Lafontaine, mort au mois de décembre

1860, à l'âge de quatre-vingt-sept ans; elle m'a été transmise pur M.

Campardon, archiviste aux _Archives nationales_, et, si je ne me

trompe, proche parent de M. de Lafontaine.]

[Note 451: Biographie de David, _ubi suprà_.]

L'émotion ressentie par David aux Jacobins fut partagée par toute

l'assistance. Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois essayèrent en vain de

se faire entendre, on refusa de les écouter. Depuis longtemps ils ne

s'étaient guère montrés aux Jacobins; leur présence au club ce soir-là

parut étrange et suspecte. Conspués, poursuivis d'imprécations, ils se

virent contraints de se retirer, et dès ce moment ils ne songèrent plus

qu'à se venger[452].

[Note 452: Nous avons dit les regrets, les remords de

Billaud-Varenne d'avoir agi de colère. Quelques instants avant cette

scène, Collot-d'Herbois s'était, dit-on, jeté aux genoux de Robespierre

et l'avait conjuré de se réconcilier avec les comités. Mais c'est là une

assertion qui ne repose sur aucune donnée certaine.]

Le silence se rétablit un instant à la voix de Couthon, dont la parole

ardente et indignée causa une fermentation extraordinaire. Deux députés

soupçonnés d'appartenir à la conjuration, Dubarran et Duval, furent

ignominieusement chassés. Quelques hommes de tête et de coeur, l'agent

national Payan, Dumas, Prosper Sijas, Coffinhal, patriotes intègres, qui

lièrent volontairement leur destinée à celle de Maximilien, auraient

voulu profiter de l'enthousiasme général pour frapper un grand coup. Ils

pressèrent Robespierre d'agir, assure-t-on, de se porter sur les

comités; Robespierre demeura inflexible dans sa résolution de ne pas

enfreindre la légalité. Il lui suffisait, pensait-il, de l'appui moral

de la société pour résister victorieusement à ses ennemis. Dernière

illusion d'un coeur flétri pourtant déjà par la triste expérience de la

méchanceté des hommes.

Au lieu de s'entendre, de se concerter avec quelques amis pour la

journée du lendemain, il se retira tranquillement chez son hôte. On se

sépara aux cris de _Vive la République! Périssent les traîtres!_

Mais c'étaient là des cris impuissants. Il eût fallu, malgré

Robespierre, se déclarer résolument en permanence. Les Jacobins avaient

sur la Convention, divisée comme elle l'était, l'avantage d'une majorité

compacte et bien unie. Sans même avoir besoin de recourir à la force,

ils eussent, en demeurant en séance, exercé la plus favorable influence

sur une foule de membres de l'Assemblée indécis jusqu'au dernier moment;

les événements auraient pris une tout autre tournure, et la République

eût été sauvée.

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 55 / 77 题