III

Depuis longtemps Robespierre n'avait point paru à la tribune de la

Convention, et son silence prolongé n'avait pas été sans causer quelque

étonnement à une foule de patriotes. Le bruit s'étant répandu qu'il

allait enfin parler, il y eut à la séance un concours inusité de monde.

Il n'était pas difficile de prévoir qu'on était à la veille de grands

événements, et chacun, ami ou ennemi, attendait avec impatience le

résultat de la lutte.

Rien d'imposant comme le début du discours dont nous avons mis déjà

quelques extraits sous les yeux de nos lecteurs, et que nous allons

analyser aussi complètement que possible. «Que d'autres vous tracent des

tableaux flatteurs; je viens vous dire des vérités utiles. Je ne viens

point réaliser des terreurs ridicules, répandues par la perfidie; mais

je veux étouffer, s'il est possible, les flambeaux de la discorde par la

seule force de la vérité. _Je vais dévoiler des abus qui tendent à la

ruine de la patrie et que votre probité seule peut réprimer_[430]. Je

vais défendre devant vous votre autorité outragée et la liberté violée.

_Si je vous dis aussi quelque chose des persécutions dont je suis

l'objet, vous ne m'en ferez point un crime; vous n'avez rien de commun

avec les tyrans que vous combattez_. Les cris de l'innocence outragée

n'importunent point vos oreilles, et vous n'ignorez pas que cette cause

ne vous est point étrangère.»

[Note 430: Nous prévenons le lecteur que nous analysons ce discours

d'après le manuscrit de Robespierre, manuscrit dans la possession

duquel, quelque temps après le 9 thermidor, la famille Duplay parvint à

rentrer. Les passages que nous mettons en italique ont été supprimés ou

[illisible] dans l'édition donnée par la commission thermidorienne.]

Après avoir établi, en fait, la supériorité de la Révolution française

sur toutes les autres révolutions, parce que seule elle s'était fondée

sur la théorie des droits de l'humanité et les principes de la justice,

après avoir montré comment la République s'était glissée pour ainsi dire

entre toutes les factions, il traça rapidement l'historique de toutes

les conjurations dirigées contre elle et des difficultés avec

lesquelles, dès sa naissance, elle s'était trouvée aux prises. Il

dépeignit vivement les dangers auxquels elle était exposée quand, la

puissance des tyrans l'emportant sur la force de la vérité, il n'y avait

plus de légitime que la perfidie et de criminel que la vertu. Alors les

bons citoyens étaient condamnés au silence et les scélérats dominaient.

«Ici, ajoutait-il, j'ai besoin d'épancher mon coeur, vous avez besoin

aussi d'entendre la vérité. Ne croyez pas que je vienne intenter aucune

accusation; un soin plus pressant m'occupe et je ne me charge pas des

devoirs d'autrui; il est tant de dangers imminents que cet objet n'a

plus qu'une importance secondaire.»

Arrêtant un instant sa pensée sur le système de terreur et de calomnies

mis en pratique depuis quelque temps, il demandait à qui les membres du

gouvernement devaient être redoutables, des tyrans et des fripons, ou

des gens de bien et des patriotes. Les patriotes! ne les avait-il pas

constamment défendus et arrachés aux mains des intrigants hypocrites qui

les opprimaient encore et cherchaient à prolonger leurs malheurs en

trompant tout le monde par d'inextricables impostures? Étaient-ce

Danton, Chabot, Ronsin, Hébert, qu'on prétendait venger? Mais il fallait

alors accuser la Convention tout entière, la justice qui les avait

frappés, le peuple qui avait applaudi à leur chute. Par le fait de qui

gémissaient encore aujourd'hui dans les cachots tant de citoyens

innocents ou inoffensifs? Qui accuser, sinon les ennemis de la liberté

et la coupable persévérance des tyrans ligués contre la République?

Puis, dans un passage que nous avons cité plus haut, Robespierre

reprochait à ses adversaires, à ses persécuteurs, d'avoir porté la

terreur dans toutes les conditions, déclaré la guerre aux citoyens

paisibles, érigé en crime des préjugés incurables ou des choses

indifférentes, d'avoir, recherchant des opinions anciennes, promené le

glaive sur une partie de la Convention et demandé dans les sociétés

populaires les têtes de cinq cents représentants du peuple. Il rappelait

alors, avec une légitime fierté, que c'était lui qui avait arraché ces

députés à la fureur des monstres qu'il avait accusés. «Aurait-on oublié

que nous nous sommes jeté entre eux et leurs perfides adversaires?» Ceux

qu'il avait sauvés ne l'avaient pas oublié encore, mais depuis!

Et pourtant un des grands arguments employés contre lui par la faction

acharnée à sa perte était son opposition à la proscription d'une grande

partie de la Convention nationale. «Ah! certes», s'écriait-il,

«lorsqu'au risque de blesser l'opinion publique, ne consultant que les

intérêts sacrés de la patrie, j'arrachais seul à une décision précipitée

ceux dont les opinions m'auraient conduit à l'échafaud si elles avaient

triomphé; quand, dans d'autres occasions, je m'exposais à toutes les

fureurs d'une faction hypocrite pour réclamer les principes de la

stricte équité envers ceux qui m'avaient jugé avec plus de

précipitation, j'étais loin sans doute de penser que l'on dût me tenir

compte d'une pareille conduite; j'aurais trop mal présumé d'un pays où

elle aurait été remarquée et où l'on aurait donné des noms pompeux aux

devoirs les plus indispensables de la probité; mais j'étais encore plus

loin de penser qu'un jour on m'accuserait d'être le bourreau de ceux

envers qui je les ai remplis, et l'ennemi de la Représentation

nationale, que j'avais servie avec dévouement. Je m'attendais bien moins

encore qu'on m'accuserait à la fois de vouloir la défendre et de vouloir

l'égorger.»

N'avait on pas été jusqu'à l'accuser auprès de ceux qu'il avait

soustraits à l'échafaud d'être l'auteur de leur persécution! Il avait

d'ailleurs très bien su démêler les trames de ses ennemis. D'abord on

s'était attaqué à la Convention tout entière, puis au comité de Salut

public, mais on avait échoué dans cette double entreprise, et à présent

on s'efforçait d'accabler un seul homme. Et c'étaient des représentants

du peuple, se disant républicains, qui travaillaient à exécuter l'arrêt

de mort prononcé par les tyrans contre les plus fermes amis de la

liberté! Les projets de dictature imputés d'abord à l'Assemblée entière,

puis au comité de Salut public, avaient été tout à coup transportés sur

la tête d'un seul de ses membres. D'autres s'apercevraient du côté

ridicule de ces inculpations, lui n'en voyait que l'atrocité. «Vous

rendrez au moins compte à l'opinion publique de votre affreuse

persévérance à poursuivre le projet d'égorger tous les amis de la

patrie, monstres qui cherchez à me ravir l'estime de la Convention

nationale, le prix le plus glorieux des travaux d'un mortel, que je n'ai

ni usurpé ni surpris, mais que j'ai été forcé de conquérir. Paraître un

objet de terreur aux yeux de ce qu'on révère et de ce qu'on aime, c'est

pour un homme sensible et probe le plus affreux des supplices; le lui

faire subir, c'est le plus grand des forfaits»[431]!

[Note 431: On trouve dans les Mémoires de Charlotte Robespierre

quelques vers qui semblent être la paraphrase de cette idée.

Le seul tourment du juste à son heure dernière,

Et le seul dont alors je serai déchiré,

C'est de voir en mourant la pâle et sombre envie

Distiller sur mon nom l'opprobre et l'infamie,

De mourir pour le peuple et d'en être abhorré.

Charlotte attribue ces vers à son frère. (Voy. ses Mémoires, p. 121.) Je

serais fort tenté de croire qu'ils sont apocryphes.]

Après avoir montré les arrestations injustes prodiguées par des agents

impurs, le désespoir jeté dans une multitude de familles attachées à la

Révolution, les prêtres et les nobles épouvantés par des motions

concertées, les représentants du peuple effrayés par des listes de

proscription imaginaires, il protestait de son respect absolu pour la

Représentation nationale. En s'expliquant avec franchise sur

quelques-uns de ses collègues, il avait cru remplir un devoir, voilà

tout. Alors tombèrent de sa bouche des paroles difficiles à réfuter et

que l'homme de coeur ne relira jamais sans être profondément touché:

«Quant à la Convention nationale, mon premier devoir comme mon premier

penchant est un respect sans bornes pour elle. Sans vouloir absoudre le

crime, sans vouloir justifier en elles-mêmes les erreurs funestes de

plusieurs, sans vouloir ternir la gloire des défenseurs énergiques de la

liberté ... je dis que tous les représentants du peuple dont le coeur

est pur doivent reprendre la confiance et la dignité qui leur convient.

Je ne connais que deux partis, celui des bons et celui des mauvais

citoyens; le patriotisme n'est point une affaire de parti, mais une

affaire de coeur; il ne consiste ni dans l'insolence ni dans une fougue

passagère qui ne respecte ni les principes, ni le bon sens, ni la

morale.... Le coeur flétri par l'expérience de tant de trahisons, je

crois à la nécessité d'appeler surtout la probité et tous les sentiments

généreux au secours de la République. Je sens que partout où l'on

rencontre un homme de bien, en quelque lieu qu'il soit assis, il faut

lui tendre la main et le serrer contre son coeur. Je crois à des

circonstances fatales dans la Révolution, qui n'ont rien de commun avec

les desseins criminels; je crois à la détestable influence de l'intrigue

et surtout à la puissance sinistre de la calomnie. Je vois le monde

peuplé de dupes et de fripons; mais le nombre des fripons est le plus

petit; ce sont eux qu'il faut punir des crimes et des malheurs du

monde....»

C'était au bon sens et à la justice, ajoutait-il, si nécessaires dans

les affaires humaines, de séparer soigneusement l'erreur du crime.

Revenant ensuite sur cette accusation de dictature si traîtreusement

propagée par les conjurés: «Stupides calomniateurs»! leur disait-il,

«vous êtes-vous aperçus que vos ridicules déclamations ne sont pas une

injure faite à un individu, mais à une nation invincible qui dompte et

qui punit les rois?... Pour moi, ajoutait-il en s'adressant à tous ses

collègues, «j'aurais une répugnance extrême à me défendre

personnellement devant vous contre la plus lâche des tyrannies, si vous

n'étiez pas convaincus que vous êtes les véritables objets des attaques

de tous les ennemis de la République. Eh! que suis-je pour mériter leurs

persécutions, si elles n'entraient dans le système général de

conspiration contre la Convention nationale? N'avez-vous pas remarqué

que, pour vous isoler de la nation, ils ont publié à la face de

l'univers que vous étiez des dictateurs régnant par la Terreur et

désavoués par le voeu tacite des Français? N'ont-ils pas appelé nos

armées des _hordes conventionnelles_, la Révolution française le

_jacobinisme_? Et lorsqu'ils affectent de donner à un faible

individu, en butte aux outrages de toutes les factions, une importance

gigantesque et ridicule, quel peut être leur but, si ce n'est de vous

diviser, de vous avilir, en niant votre existence même!...»

Puis venaient l'admirable morceau sur la dictature cité plus haut, et

cette objurgation à ses calomniateurs, trop peu connue et d'une si

poignante vérité: «Ils m'appellent tyran! Si je l'étais, ils ramperaient

à mes pieds, je les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de

commettre tous les crimes, et ils seraient reconnaissants. Si je

l'étais, les rois que nous avons vaincus, loin de me dénoncer (quel

tendre intérêt ils prennent à notre liberté!), me prêteraient leur

coupable appui, je transigerais avec eux. Dans leur détresse

qu'attendent-ils, si ce n'est le secours d'une faction protégée par eux?

On arrive à la tyrannie par le secours des fripons. Où courent ceux qui

les combattent? Au tombeau et à l'immortalité.... Qui suis-je, moi qu'on

accuse? Un esclave de la liberté, un martyr vivant de la République, la

victime autant que l'ennemi du crime. Tous les fripons m'outragent; les

actions les plus indifférentes, les plus légitimes de la part des

autres, sont des crimes pour moi.... Otez-moi ma conscience, je suis le

plus malheureux de tous les hommes!...» Il était certainement aussi

habile que conforme, du reste, à la vérité, de la part de Robespierre,

de rattacher sa situation personnelle à celle de la Convention et de

prouver comment les attaques dont il était l'objet retombaient, en

définitive, de tout leur poids sur l'Assemblée entière; mais il ne

montra pas toujours la même habileté, et nous allons voir tout à l'heure

comment il apporta lui-même à ses ennemis un concours inattendu.

«Eh quoi!» disait-il encore, «on assimile à la tyrannie l'influence

toute morale des plus vieux athlètes de la Révolution! Voulait-on que la

vérité fût sans force dans la bouche des représentants du peuple? Sans

doute elle avait des accents tantôt terribles, tantôt touchants, elle

avait ses colères, son despotisme même, mais il fallait s'en prendre au

peuple, qui la sentait et qui l'aimait».

Combien vraie cette pensée! Ce qu'on poursuivait surtout en Robespierre,

c'était sa franchise austère, son patriotisme, son éclatante popularité.

Il signala de nouveau, comme les véritables alliés des tyrans, et ceux

qui prêchaient une modération perfide, et ceux qui prêchaient

l'exagération révolutionnaire, ceux qui voulaient détruire la Convention

par leurs intrigues ou leur violence et ceux qui attentaient à sa

justice par la séduction et par la perfidie. Etait-ce en combattant pour

la sûreté matérielle de l'Assemblée, en défendant sa gloire, ses

principes, la morale éternelle, qu'on marchait au despotisme?

Qu'avait-il fait autre chose jusqu'à ce jour?

Expliquant le mécanisme des institutions révolutionnaires, il se

plaignit énergiquement des excès commis par certains hommes pour les

rendre odieuses. On tourmentait les citoyens nuls et paisibles; on

plongeait chaque jour les patriotes dans les cachots. «Est-ce là»,

s'écria-t-il, «le gouvernement révolutionnaire que nous avons institué

et défendu»? Ce gouvernement, c'était la foudre lancée par la main de la

liberté contre le crime, nullement le despotisme des fripons,

l'indépendance du crime, le mépris de toutes les lois divines et

humaines. Il était donc loin de la pensée de Robespierre, contrairement

à l'opinion de quelques écrivains, de vouloir détruire un gouvernement

indispensable, selon lui, à l'affermissement de la République.

Seulement, ce gouvernement devait être l'expression même de la justice,

sinon, ajoutait-il, s'il tombait dans des mains perfides, il deviendrait

l'instrument de la contre-révolution. C'est bien ce que l'on verra se

réaliser après Thermidor.

Maximilien attribuait principalement à des agents subalternes les actes

d'oppression dénoncés par lui. Quant aux comités, au sein desquels il

apercevait des hommes «dont il était impossible de ne pas chérir et

respecter les vertus civiques», il espérait bien les voir combattre

eux-mêmes des abus commis à leur insu peut-être et dus à la perversité

de quelques fonctionnaires inférieurs. Ecoutez maintenant l'opinion de

Robespierre sur l'emploi d'une certaine catégorie d'individus dans les

choses de la police: «En vain une funeste politique prétendrait-elle

environner les agents dont je parle d'un prestige superstitieux: je ne

sais pas respecter les fripons; j'adopte bien moins encore cette maxime

royale, qu'il est utile de les employer. Les armes de la liberté ne

doivent être touchées que par des mains pures. Epurons la surveillance

nationale, au lieu d'empailler les vices. La vérité n'est un écueil que

pour les gouvernements corrompus; elle est l'appui du nôtre.» Ne sont-ce

point là des maximes dont tout gouvernement qui se respecte devrait

faire son profit?

L'orateur racontait ensuite les manoeuvres criminelles employées par ses

ennemis pour le perdre. Nous avons cité ailleurs le passage si frappant

où il rend compte lui-même, avec une précision étonnante, des

stratagèmes à l'aide desquels on essayait de le faire passer pour

l'auteur principal de toutes les sévérités de la Révolution et de tous

les abus qu'il ne cessait de combattre. Déjà les papiers allemands et

anglais annonçaient son arrestation, car de jour en jour ils étaient

avertis que «cet orage de haines, de vengeances, de terreur,

d'amours-propres irrités, allait enfin éclater».

On voit jusqu'où les conjurés étaient allés recruter des alliés.

Maximilien était instruit des visites faites par eux à certains membres

de la Convention, et il ne le cacha pas à l'Assemblée. Seulement il ne

voulut pas--et ce fut sa faute, son irréparable faute--nommer tout de

suite les auteurs des trames ténébreuses dont il se plaignait: «Je ne

puis me résoudre à déchirer entièrement le voile qui couvre ce profond

mystère d'iniquités».

Il assigna, pour point de départ à la conjuration ourdie contre lui, le

jour où, par son décret, relatif à la reconnaissance de l'Être suprême

et de l'immortalité de l'âme, la Convention avait raffermi les bases

ébranlées de la morale publique, frappé à la fois du même coup le

despotisme sacerdotal et les intolérants de l'athéisme, avancé d'un demi

siècle l'heure fatale des tyrans et rattaché à la cause de la Révolution

tous les coeurs purs et généreux. Ce jour-là, en effet, avait, comme le

dit très bien Robespierre, «laissé sur la France une impression profonde

de calme, de bonheur, de sagesse et de bonté». Mais ce fut précisément

ce qui irrita le plus les royalistes cachés sous le masque des

ultra-révolutionnaires, lesquels, unis à certains énergumènes plus ou

moins sincères et aux misérables qui, comme les Fouché, les Tallien, les

Rovère et quelques autres, ne cherchaient dans la Révolution qu'un moyen

de fortune, dirigèrent tous leurs coups contre le citoyen assez osé pour

déclarer la guerre aux hypocrites et tenter d'asseoir la liberté et

l'égalité sur les bases de la morale et de la justice.

Maximilien rappela les insultes dont il avait été l'objet de la part de

ces hommes le jour de la fête de l'Être suprême, l'affaire de Catherine

Théot, sous laquelle se cachait une véritable conspiration politique,

les violences inopinées contre le culte, les exactions et les pirateries

exercées sous les formes les plus indécentes, les persécutions

intolérables auxquelles la superstition servait de prétexte. Il rappela

la guerre suscitée à tout commerce licite sous prétexte

d'accaparement.--Il rappela surtout les incarcérations indistinctement

prodiguées. «Toute occasion de vexer un citoyen était saisie avec

avidité, et toute vexation était déguisée, selon l'usage, sous des

prétextes de bien public».

Ceux qui avaient mené à l'échafaud Danton, Fabre d'Églantine et Camille

Desmoulins, semblaient aujourd'hui vouloir être leurs vengeurs et

figuraient au nombre de ces conjurés impurs ligués pour perdre quelques

patriotes. «Les lâches»! s'écriait Robespierre, «ils voulaient donc me

faire descendre au tombeau avec ignominie! et je n'aurais laissé sur la

terre que la mémoire d'un tyran! Avec quelle perfidie ils abusaient de

ma bonne foi! Comme ils semblaient adopter les principes de tous les

bons citoyens! Comme leur feinte amitié était naïve et caressante! Tout

à coup leurs visages se sont couverts des plus sombres nuages; une joie

féroce brillait dans leurs yeux, c'était le moment où ils croyaient

leurs mesures bien prises pour m'accabler. Aujourd'hui ils me caressent

de nouveau; leur langage est plus affectueux que jamais. Il y a trois

jours ils étaient prêts à me dénoncer comme un Catilina; aujourd'hui ils

me prêtent les vertus de Caton.»--Allusion aux éloges que la veille lui

avait décernés Barère.

Comme nous avons eu soin de le dire déjà, la calomnie n'avait pas manqué

de le rendre responsable de toutes les opérations du comité de Sûreté

générale, en se fondant sur ce qu'il avait dirigé pendant quelque temps

le bureau de police du comité de Salut public. Sa courte gestion,

déclara-t-il sans rencontrer de contradicteurs, s'était bornée, comme on

l'a vu plus haut, à rendre une trentaine d'arrêtés soit pour mettre en

liberté des patriotes persécutés, soit pour s'assurer de quelques

ennemis de la Révolution; mais l'impuissance de faire le bien et

d'arrêter le mal l'avait bien vite déterminé à résigner ses fonctions,

et même à ne prendre plus qu'une part tout à fait indirecte aux choses

du gouvernement. «Quoi qu'il en soit, ajouta-t-il, voilà au moins six

semaines que ma dictature est expirée et que je n'ai aucune influence

sur le gouvernement; le patriotisme a-t-il été plus protégé, les

factions plus timides, la patrie plus heureuse? Je le souhaite. Mais

cette influence s'est bornée dans tous les temps à plaider la cause de

la patrie devant la Représentation nationale et au tribunal de la raison

publique....» A quoi avaient tendu tous ses efforts? à déraciner le

système de corruption et de désordre établi par les factions, et qu'il

regardait comme le grand obstacle à l'affermissement de la République.

Cela seul lui avait attiré pour ennemis toutes les mauvaises

consciences, tous les gens tarés, tous les intrigants et les ambitieux.

Un moment, sa raison et son coeur avaient été sur le point de douter de

cette République vertueuse dont il s'était tracé le plan. Puis, d'une

voix douloureusement émue, il dénonça le projet «médité dans les

ténèbres», par les monstres ligués contre lui de lui arracher avec la

vie le droit de défendre le peuple. «Oh! je la leur abandonnerai sans

regret: j'ai l'expérience du passé et je vois l'avenir. Quel ami de la

patrie peut vouloir survivre au moment où il n'est plus permis de la

servir et de défendre l'innocence opprimée? Pourquoi demeurer dans un

ordre de choses où l'intrigue triomphe éternellement de la vérité, où la

justice est un mensonge, où les plus viles passions, où les craintes les

plus ridicules occupent dans les coeurs la place des intérêts sacrés de

l'humanité? Comment supporter le supplice de voir cette horrible

succession de traîtres plus ou moins habiles à cacher leurs âmes

hideuses sous le voile de la vertu et même de l'amitié, mais qui tous

laisseront à la postérité l'embarras de décider lequel des ennemis de

mon pays fut le plus lâche et le plus atroce? En voyant la multitude des

vices que le torrent de la Révolution a roulés pêle-mêle avec les vertus

civiques, j'ai craint, quelquefois, je l'avoue, d'être souillé aux yeux

de la postérité par le voisinage impur des hommes pervers qui

s'introduisaient parmi les sincères amis de l'humanité, et je

m'applaudis de voir la fureur des Verrès et des Catilina de mon pays

tracer une ligne profonde de démarcation entre eux et tous les gens de

bien. Je conçois qu'il est facile à la ligue des tyrans du monde

d'accabler un seul homme, mais je sais aussi quels sont les devoirs d'un

homme qui sait mourir en défendant la cause du genre humain. J'ai vu

dans l'histoire tous les défenseurs de la liberté accablés par la

calomnie; mais leurs oppresseurs sont morts aussi. Les bons et les

méchants disparaissent de la terre, mais à des conditions différentes.

Français, ne souffrez pas que nos ennemis osent abaisser vos âmes et

énerver vos vertus par leurs désolantes doctrines. Non, Chaumette, non,

Fouché[432], la mort n'est pas un sommeil éternel. Citoyens, effacez des

tombeaux cette maxime gravée par des mains sacrilèges qui jette un crêpe

funèbre sur la nature, qui décourage l'innocence opprimée et qui insulte

à la mort; gravez-y plutôt celle-ci: «_La mort est le commencement de

l'immortalité_».

[Note 432: Ces mots _Non, Fouché_, ne se trouvent point à cette

place dans l'édition imprimée par ordre de la Convention, où ce passage

a été reproduit deux fois avec quelques variantes.]

Certes, on peut nier l'existence de Dieu, et il est permis de ne pas

croire à l'immortalité de l'âme; mais il est impossible de ne pas

admirer sans réserve cette page magnifique du discours de Robespierre,

et l'on est bien forcé d'avouer que de tels accents ne seraient point

sortis de la bouche d'un homme lâche et pusillanime.

Les lâches et les pusillanimes connaissent l'art des ménagements;

Robespierre, lui, dans son austère franchise, ne savait ni flatter ni

dissimuler. «Ceux qui vous disent que la fondation de la République est

une entreprise si facile vous trompent....» Et il demanda où étaient les

institutions sages, le plan de régénération propres à justifier cet

ambitieux langage. Ne voulait-on pas proscrire ceux qui parlaient de

sagesse? Depuis longtemps il s'était plaint qu'on eût indistinctement

prodigué les persécutions, porté la terreur dans toutes les conditions,

et la veille seulement le Comité de Salut public, par la bouche de

Barère, avait promis que dans quatre jours les injustices seraient

réparées: «Pourquoi», s'écria-t-il, «ont-elles été commises impunément

depuis quatre mois»? C'était encore à l'adresse de Barère cette phrase

ironique: «On vous parle beaucoup de vos victoires, avec une légèreté

académique qui ferait croire qu'elles n'ont coûté à nos héros ni sang,

ni travaux»; et Barère en fut piqué jusqu'au sang. «Ce n'est ni par des

phrases de rhéteurs ni même par des exploits guerriers que nous

subjuguerons l'Europe», ajouta-t-il, «mais par la sagesse de nos lois,

par la majesté de nos délibérations et par la grandeur de nos

caractères».

Aux bureaux de la guerre il reprocha de ne pas savoir tourner les succès

de nos armes au profit de nos principes, de favoriser l'aristocratie

militaire, de persécuter les généraux patriotes.--On se rappelle

l'affaire du général Hoche.--Maintes fois déjà il avait manifesté ses

méfiances à l'égard des hommes de guerre, et la crainte de voir un jour

quelque général victorieux étrangler la liberté lui arracha ces paroles

prophétiques: «Au milieu de tant de passions ardentes et dans un si

vaste empire, les tyrans dont je vois les armées fugitives, mais non

enveloppées, mais non exterminées, se retirent pour vous laisser en

proie à vos dissensions intestines, qu'ils allument eux-mêmes, et à une

armée d'agents criminels que vous ne savez même pas apercevoir. LAISSEZ

FLOTTER UN MOMENT LES RÊNES DE LA RÉVOLUTION, VOUS VERREZ LE DESPOTISME

MILITAIRE S'EN EMPARER ET LE CHEF DES FACTIONS RENVERSER LA

REPRÉSENTATION NATIONALE AVILIE. Un siècle de guerre civile et de

calamités désolera notre patrie, et nous périrons pour n'avoir pas voulu

saisir un moment marqué dans l'histoire des hommes pour fonder la

liberté; nous livrons notre patrie à un siècle de calamités, et les

malédictions du peuple s'attacheront à notre mémoire, qui devait être

chère au genre humain. Nous n'aurons même pas le mérite d'avoir

entrepris de grandes choses par des motifs vertueux. On nous confondra

avec les indignes mandataires du peuple qui ont déshonoré la

Représentation nationale.... L'immortalité s'ouvrait devant nous, nous

périrons avec ignominie....»

Le 19 brumaire devait être une conséquence fatale et nécessaire du 9

Thermidor; Robespierre le prédit trop bien[433].

[Note 433: Le coup d'État connu sous le nom de 18 Brumaire, n'a eu

lieu en réalité que le 19.]

Il accusa aussi l'administration des finances, dont les projets lui

paraissaient de nature à désoler les citoyens peu fortunés et à

augmenter le nombre des mécontents; il se plaignit qu'on eût réduit au

désespoir les petits créanciers de l'État en employant la violence et la

ruse pour leur faire souscrire des engagements funestes à leurs

intérêts; qu'on favorisât les riches au détriment des pauvres, et qu'on

dépouillât le peuple des biens nationaux. Combien Robespierre était ici

dans le vrai! On commit une faute immense en vendant en bloc les biens

nationaux, au lieu de les diviser à l'infini, sauf à les faire payer par

annuités, comme l'eussent voulu Maximilien et Saint-Just. Aux anciens

propriétaires on en a substitué de nouveaux, plus avides et non moins

hostiles, pour la plupart, à la liberté, à l'égalité, à tous les

principes de la Révolution.

Des grands seigneurs un peu modernes,

Des princes un peu subalternes

Ont aujourd'hui les vieux châteaux,

a dit Chénier. Ces grands seigneurs un peu modernes, ces princes un peu

subalternes ont figuré en grand nombre dans les rangs des Thermidoriens;

ils sont devenus, je le répète, les pires ennemis de la Révolution, qui,

hélas! a été trahie par tous ceux qu'elle a gorgés et repus.

En critiquant l'administration des finances, Robespierre nomma Ramel,

Mallarmé, Cambon, auxquels il attribua le mécontentement répandu dans

les masses par certaines mesures financières intempestives. Il était

loin, du reste, d'imputer tous les abus signalés par lui à la majorité

des membres des comités; cette majorité lui paraissait seulement

paralysée et trahie par des meneurs hypocrites et des traîtres dont le

but était d'exciter dans la Convention de violentes discussions et

d'accuser de despotisme ceux qu'ils savaient décidés à combattre avec

énergie leur ligue criminelle. Et ces oppresseurs du peuple dans toutes

les parties de la République poursuivaient tranquillement, comme s'ils

eussent été inviolables, le cours de leurs coupables entreprises!

N'avaient-ils pas fait ériger en loi que dénoncer un représentant

infidèle et corrompu, c'était conspirer contre l'Assemblée? Un opprimé

venait-il à élever la voix, ils répondaient à ses réclamations par de

nouveaux outrages et souvent par l'incarcération. «Cependant»,

continuait Maximilien, «les départements où ces crimes ont été commis

les ignorent-ils parce que nous les oublions, et les plaintes que nous

repoussons ne retentissent-elles pas avec plus de force dans les coeurs

comprimés des citoyens malheureux? Il est si facile et si doux d'être

juste! Pourquoi nous dévouer à l'opprobre des coupables en les tolérant?

Mais quoi! les abus tolérés n'iront-ils pas en croissant? Les coupables

impunis ne voleront-ils pas de crimes en crimes? Voulons-nous partager

tant d'infamies et nous vouer au sort affreux des oppresseurs du

peuple?» C'était là, à coup sûr, un langage bien propre à rasséréner les

coeurs, à rassurer les gens de bien; mais on comprend aussi de quel

effroi il dut frapper les quelques misérables qui, partout sur leur

passage, avaient semé la ruine et la désolation.

La péroraison de ce discours fut le digne couronnement d'une oeuvre

aussi imposante, aussi magistrale: «Peuple, souviens-toi que si dans la

République la justice ne règne pas avec un empire absolu, et si ce mot

ne signifie pas l'amour de l'égalité et de la patrie, la liberté n'est

qu'un vain mot. Peuple, toi que l'on craint, que l'on flatte et que l'on

méprise; toi, souverain reconnu qu'on traite toujours en esclave,

souviens-toi que partout où la justice ne règne pas, ce sont les

passions des magistrats, et que le peuple a changé de chaînes et non de

destinées.

«Souviens-toi qu'il existe dans ton sein une ligue de fripons qui lutte

contre la vertu publique, qui a plus d'influence que toi-même sur tes

propres affaires, qui te redoute et te flatte en masse, mais te proscrit

en détail dans la personne de tous les bons citoyens.

«Rappelle-toi que, loin de sacrifier cette poignée de fripons à ton

bonheur, tes ennemis veulent te sacrifier à cette poignée de fripons,

auteurs de tous nos maux et seuls obstacles à la prospérité publique.

«Sache que tout homme qui s'élèvera pour défendre ta cause et la morale

publique sera accablé d'avanies et proscrit par les fripons; sache que

tout ami de la liberté sera toujours placé entre un devoir et une

calomnie; que ceux qui ne pourront être accusés d'avoir trahi seront

accusés d'ambition; que l'influence de la probité et des principes sera

comparée à la force de la tyrannie et à la violence des factions; que ta

confiance et ton estime seront des titres de proscription pour tous tes

amis; que les cris du patriotisme opprimé seront appelés des cris de

sédition; et que, n'osant t'attaquer toi-même en masse, on te proscrira

en détail dans la personne de tous les bons citoyens, jusqu'à ce que les

ambitieux aient organisé leur tyrannie. Tel est l'empire des tyrans

armés contre nous; telle est l'influence de leur ligue avec tous les

hommes corrompus, toujours portés à les servir. Ainsi donc les scélérats

nous imposent la loi de trahir le peuple, à peine d'être appelés

dictateurs. Souscrirons-nous à cette loi? Non! Défendons le peuple au

risque d'en être estimés; qu'ils courent à l'échafaud par la route du

crime et nous par celle de la vertu.»

Guider l'action du gouvernement par des lois sages, punir sévèrement

tous ceux qui abuseraient des principes révolutionnaires pour vexer les

bons citoyens, tel était, selon lui, le but à atteindre. Dans sa pensée,

il existait une conspiration qui devait sa force à une coalition

criminelle cherchant à perdre les patriotes et la patrie, intriguant au

sein même de la Convention et ayant des complices dans le comité de

Sûreté générale et jusque dans le comité de Salut public. Rien n'était

plus vrai assurément. La conclusion de Robespierre fut que, pour

remédier au mal, il fallait punir les traîtres, renouveler les bureaux

du comité de Sûreté générale, épurer ce comité et le subordonner au

comité de Salut public, épuré lui-même, constituer l'autorité du

gouvernement sous l'autorité suprême de la Convention, centre et juge de

tout, et écraser ainsi les factions du poids de l'autorité nationale

pour élever sur leurs ruines la puissance de la justice et de la

liberté. «Tels sont les principes», dit-il en terminant. «S'il est

impossible de les réclamer sans passer pour un ambitieux, j'en conclurai

que les principes sont proscrits et que la tyrannie règne parmi nous,

mais non que je doive me taire; car que peut-on objecter à un homme qui

a raison et qui sait mourir pour son pays....[434]»

[Note 434: Ce discours a été imprimé sur des brouillons trouvés chez

Robespierre, brouillons couverts de ratures et de renvois, ce qui

explique les répétitions qui s'y rencontrent. L'impression en fut votée,

sur la demande de Bréard, dans la séance du 30 thermidor (17 août 1794).

On s'expliquerait difficilement comment les Thermidoriens ont eu

l'imprudence d'ordonner l'impression des discours de Robespierre et de

Saint-Just, où leur atroce conduite est mise en pleine lumière et leur

système de terreur voué à la malédiction du monde, si l'on ne savait que

tout d'abord le grand grief qu'ils firent valoir contre les victimes du

9 Thermidor fut d'avoir voulu «arrêter le cours majestueux, terrible de

la Révolution». Ce discours de Robespierre a eu à l'époque deux éditions

in-8°, l'une de 44 pages de l'Imprimerie nationale, l'autre de 49 p. Il

a été reproduit dans ses _Oeuvres_ éditées par Laponneraye, t. III;

dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIII, p. 406 à 409; dans le

_Choix de rapports, opinions et discours_, t. XIV, p. 266 à 309, et

dans les Mémoires de René Levasseur, t. III, p. 285 à 352.]

Il faut n'avoir jamais lu ce discours de Robespierre, digne couronnement

de tous ceux qu'il avait prononcés depuis cinq ans, et où ses vues, ses

tendances, sa politique, en un mot, se trouvent si nettement et si

fermement formulées, pour demander où il voulait aller, et quels

mystérieux desseins il couvait. Personne ne s'expliqua jamais plus

clairement. La Convention lui prouva tout d'abord qu'elle l'avait

parfaitement compris: Robespierre obtint un éclatant triomphe. Ce devait

être le dernier. Electrisée par le magnifique discours qu'elle venait

d'entendre, l'Assemblée éclata en applaudissements réitérés quand

l'orateur quitta la tribune. Les conjurés, éperdus, tremblants n'osèrent

troubler d'un mot ni d'un murmure ce concert d'enthousiasme[435].

Evidemment ils durent croire la partie perdue.

[Note 435: Ceci est constaté par tous les journaux qui rendirent

compte de la séance du 8, avant la chute de Robespierre. Voy. entre

autres le _Journal de la Montagne_ du 9 thermidor, où il est dit:

«Ce discours est fort applaudi.» Quant au _Moniteur_, comme il ne

publia son compte rendu de la séance du 8 thermidor que le lendemain de

la victoire des conjurés, ce n'est pas dans ses colonnes qu'il faut

chercher la vérité.]

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 54 / 77 题