CHAPITRE SIXIÈME

Sortie de Couthon contre les conjurés.--Une pétition des Jacobins.

--Justification de Dubois-Crancé.--Réunion chez Collot-d'Herbois.

Robespierre la veille du 8 thermidor.--Discours testament.--Vote de

l'impression du discours.--Vadier à la tribune.--Intervention de

Cambon.--Billaud-Varenne et Panis dans l'arène.--Fière attitude de

Robespierre.--Sa faute capitale.--Remords de Cambon.--Séance du 8

thermidor aux Jacobins.--David et Maximilien.--Tentative suprême auprès

des gens de la droite.--Nuit du 8 au 9 thermidor.

I

Aux approches du 9 thermidor, il y avait dans l'air une inquiétude

vague, quelque chose qui annonçait de grands événements. Les

malveillants s'agitaient en tous sens et répandaient les bruits les plus

alarmants pour décourager et diviser les bons citoyens. Ils intriguaient

jusque dans les tribunes de la Convention. Robespierre s'en plaignit

vivement aux Jacobins dans la séance du 6, et il signala d'odieuses

menées dont, ce jour-là même, l'enceinte de la Convention avait été le

théâtre[415]. Après lui Couthon prit la parole et revint sur les

manoeuvres employées pour jeter la division dans la Convention

nationale, dans les comités de Salut public et de Sûreté générale. Il

parla de son dévouement absolu pour l'Assemblée, dont la très-grande

majorité lui paraissait d'une pureté exemplaire; il loua également les

comités de Salut public et de Sûreté générale, où, dit-il, il

connaissait des hommes vertueux et énergiques, disposés à tous les

sacrifices pour la patrie. Seulement il reprocha au comité de Sûreté

générale de s'être entouré de scélérats coupables d'avoir exercé en son

nom une foule d'actes arbitraires et répandu l'épouvante parmi les

citoyens, et il nomma encore Senar, ce coquin dont les Mémoires plus ou

moins authentiques ont si bien servi la réaction. «Il n'est pas»,

dit-il, «d'infamies que cet homme atroce n'ait commises». C'était là un

de ces agents impurs dénoncés par Robespierre comme cherchant partout

des coupables et prodiguant les arrestations injustes[416]. Couthon ne

s'en tint pas là: il signala la présence de quelques scélérats jusque

dans le sein de la Convention, en très petit nombre du reste: cinq ou

six, s'écria-t-il, «dont les mains sont pleines des richesses de la

République et dégouttantes du sang des innocents qu'ils ont immolés»;

c'est-à-dire les Fouché, les Tallien, les Carrier, les Rovère, les

Bourdon (de l'Oise), qu'à deux jours de là Robespierre accusera à son

tour--malheureusement sans les nommer--d'avoir porté la Terreur dans

toutes les conditions.

[Note 415: _Journal de la Montagne_ du 10 thermidor (28 juillet

1794).]

[Note 416: Senar, comme on sait, avait fini par être arrêté sur les

plaintes réitérées de Couthon.]

Trois jours auparavant, Couthon, après avoir récriminé contre les cinq

ou six coquins dont la présence souillait la Convention, avait engagé la

société à présenter dans une pétition à l'Assemblée ses voeux et ses

réflexions au sujet de la situation, et sa motion avait été unanimement

adoptée. Il y revint dans la séance du 6. C'était sans doute, à ses

yeux, un moyen très puissant de déterminer les gens de bien à se

rallier, et les membres purs de la Convention à se détacher des cinq ou

six êtres tarés qu'il considérait comme les plus vils et les plus

dangereux ennemis de la liberté[417]. Quelques esprits exaltés

songèrent-ils alors à un nouveau 31 mai? Cela est certain; mais il est

certain aussi que si quelqu'un s'opposa avec une énergie suprême à

l'idée de porter atteinte à la Convention nationale, dans des

circonstances nullement semblables à celles où s'était trouvée

l'Assemblée à l'époque du 31 mai, ce fut surtout Robespierre. Il ne

ménagea point les provocateurs d'insurrection, ceux qui, par leurs

paroles, poussaient le peuple à un 31 mai. «C'était bien mériter de son

pays», s'écriat-il, «d'arrêter les citoyens qui se permettraient des

propos aussi intempestifs et aussi contre-révolutionnaires»[418].

[Note 417: Le compte rendu de la séance du 6 thermidor aux Jacobins

ne figure pas au _Moniteur_. Il faut le lire dans le _Journal de

la Montagne_ au 10 thermidor (28 juillet 1794), où il est très

incomplet. La date seule, du reste, suffit pour expliquer les lacunes et

les inexactitudes.]

[Note 418: On chercherait vainement dans les journaux du temps trace

des paroles de Robespierre. Le compte rendu très incomplet de la séance

du 6 thermidor aux Jacobins n'existe que dans le _Journal de la

Montagne_. Mais les paroles de Robespierre nous ont été conservées

dans le discours prononcé par Barère à la Convention le 7 thermidor, et

c'est là un document irrécusable. (Voyez le _Moniteur_ du 8

thermidor [26 juillet 1794].)]

Rien de plus légal, d'ailleurs, que l'adresse présentée par la société

des Jacobins à la Convention dans la séance du 7 thermidor (25 juillet

1794), rien de plus rassurant surtout pour l'Assemblée. En effet, de

quoi y est-il question? D'abord, des inquiétudes auxquelles donnaient

lieu les manoeuvres des détracteurs du comité de Salut public,

manoeuvres que les Amis de la liberté et de l'égalité ne pouvaient

attribuer qu'à l'étranger, contraint de placer sa dernière ressource

dans le crime. C'était lui, disait-on, qui «voudrait que des

conspirateurs impunis pussent assassiner les patriotes et la liberté, au

nom même de la patrie, afin qu'elle ne parût puissante et terrible que

contre ses enfants, ses amis et ses défenseurs....» Ces conspirateurs

impunis, ces prescripteurs des patriotes et de la liberté, c'étaient les

Fouché, les Tallien, les Rovère, etc., les cinq ou six coquins auxquels

Couthon avait fait allusion la veille. Ils pouvaient triompher grâce à

une indulgence arbitraire, tandis que la justice mise à l'ordre du jour,

cette justice impartiale à laquelle se fie le citoyen honnête, même

après des erreurs et des fautes, faisait trembler les traîtres, les

fripons et les intrigants, mais consolait et rassurait l'homme de

bien[419]. On y dénonçait comme une manoeuvre contre-révolutionnaire la

proposition faite à la Convention, par un nommé Magenthies, de prononcer

la peine de mort contre les auteurs de jurements où le nom de Dieu

serait compromis, et d'ensanglanter ainsi les pages de la philosophie et

de la morale, proposition dont l'infamie avait déjà été signalée par

Robespierre à la tribune des Jacobins[420]. La désignation de prêtres et

de prophètes appliquée, dans la pétition Magenthies, aux membres de

l'Assemblée qui avaient proclamé la reconnaissance de l'Être suprême et

de l'immortalité de l'âme, était également relevée comme injurieuse pour

la Représentation nationale.

[Note 419: Impossible de travestir plus déplorablement que ne l'a

fait M. Michelet le sens de cette pétition. «Elle accusait les

indulgents,» dit-il, t. VII, p. 435. Les indulgents! c'est-à-dire ceux

«qui déclaraient la guerre aux citoyens paisibles, érigeaient en crimes

ou des préjugés incurables ou des choses indifférentes pour trouver

partout des coupables et rendre la Révolution redoutable au peuple

même.» Voilà les singuliers indulgents qu'accusait la pétition

jacobine.]

[Note 420: Voyez à ce sujet le discours de Barère dans la séance du

7 thermidor (25 juillet 1794).]

Comment, était-il dit dans cette adresse, la sollicitude des amis de la

liberté et de l'égalité n'aurait-elle pas été éveillée quand ils

voyaient les patriotes les plus purs en proie à la persécution et dans

l'impossibilité même de faire entendre leurs réclamations? Ici, bien

évidemment, ils songeaient à Robespierre. Leur pétition respirait, du

reste, d'un bout à l'autre, le plus absolu dévouement pour la

Convention, et ils y protestaient avec chaleur de tout leur attachement

pour les mandataires du pays. «Avec vous», disaient-ils en terminant,

«ce peuple vertueux, confiant, bravera tous ses ennemis; il placera son

devoir et sa gloire à respecter et à défendre ses représentants jusqu'à

la mort»[421]. En présence d'un pareil document, il est assurément assez

difficile d'accuser la société des Amis de la liberté et de l'égalité de

s'être insurgée contre la Convention, et il faut marcher à pieds joints

sur la vérité pour oser prétendre qu'à la veille du 9 Thermidor on

sonnait le tocsin contre la célèbre Assemblée.

[Note 421: Cette adresse de la Société des Jacobins se trouve dans

le _Moniteur_ du 8 thermidor (26 juillet) et dans le _Journal des

Débats_ et des décrets de la Convention, numéro 673.]

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 50 / 77 题