II

Au moment où l'on achevait la lecture de cette adresse, Dubois-Crancé

s'élançait à la tribune comme s'il se fût senti personnellement désigné

et inculpé. Suspect aux patriotes depuis le siège de Lyon, louvoyant

entre tous les partis, ce représentant du peuple s'était attiré

l'animosité de Robespierre par sa conduite équivoque. Récemment exclu

des Jacobins, il essaya de se justifier, protesta de son patriotisme et

entra dans de longs détails sur sa conduite pendant le siège de Lyon. Un

des principaux griefs relevés à sa charge par Maximilien était d'avoir

causé beaucoup de fermentation dans la ci-devant Bretagne, en s'écriant

publiquement à Rennes, qu'il y aurait des chouans tant qu'il existerait

un Breton[422]. Dubois-Crancé ne dit mot de cela, il se contenta de se

vanter d'avoir arraché la Bretagne à la guerre civile. «Robespierre a

été trompé», dit-il, «lui-même reconnaîtra bientôt son erreur[423]».

Mais ce qui prouve que Robespierre ne se trompait pas, c'est que ce

personnage, digne allié des Fouché et des Tallien, devint l'un des plus

violents séides de la réaction thermidorienne. On voit, du reste, avec

quels ménagements les conjurés traitaient Maximilien à l'heure même où

ils n'attendaient que l'occasion de le tuer. Le comité de Salut public

n'avait pas dit encore son dernier mot.

[Note 422: Note de Robespierre sur quelques députés, à la suite du

rapport de Courtois, sous le numéro LI, et dans les _Papiers

inédits_, t. II, p. 17.]

[Note 423: Voyez le discours de Dubois-Crancé dans le

_Moniteur_ du 8 thermidor (26 juillet 1794).]

On put même croire un moment qu'il allait prendre Maximilien sous sa

garde, et lui servir de rempart contre ses ennemis. Barère présenta au

nom du comité de Salut public un long rapport dans lequel il refit le

procès des Girondins, des Hébertistes et des Dantonistes, porta aux nues

la journée du 31 mai, et traça de Robespierre le plus pompeux éloge. Des

citoyens aveuglés ou malintentionnés avaient parlé de la nécessité d'un

nouveau 31 mai, dit-il; un homme s'était élevé avec chaleur contre de

pareilles propositions, avait hautement préconisé le respect de la

Représentation nationale, et cet homme, c'était, comme on l'a vu plus

haut, Maximilien Robespierre. «Déjà», ajouta Barère, «un représentant du

peuple qui jouit d'une réputation patriotique méritée par cinq années de

travaux et par ses principes imperturbables d'indépendance et de

liberté, a réfuté avec chaleur les propos contre-révolutionnaires que je

viens de vous dénoncer[424]».

[Note 424: Voyez le _Moniteur_ du 8 thermidor (26 juillet

1794).]

En entendant de telles paroles, les conjurés durent trembler et sentir

se fondre leurs espérances criminelles. Qui pouvait prévoir qu'à deux

jours de là Barère tiendrait, au nom de ce même comité, un tout autre

langage?

Après la séance conventionnelle, les conjurés se répandirent partout où

ils espérèrent rencontrer quelque appui. Aux yeux des gens de la droite

ils firent de plus belle miroiter la perspective d'un régime

d'indulgence et de douceur; aux yeux des républicains farouches, celle

d'une aggravation de terreur. Un singulier mélange de coquins,

d'imbéciles et de royalistes déguisés, voilà les Thermidoriens. Une

réunion eut lieu Chez Collot-d'Herbois, paraît-il[425], où l'on parvint

à triompher des scrupules de certains membres qui hésitaient à sacrifier

celui qu'avec tant de raison ils regardaient comme la pierre angulaire

de l'édifice républicain, et qu'ils ne se pardonnèrent jamais d'avoir

livré à la fureur des méchants. Fouché, prédestiné par sa basse nature

au rôle d'espion et de mouchard, rendait compte aux conjurés de ce qui

se passait au comité de Salut public. Le 8, il arriva triomphant auprès

de ses complices; un sourire illuminait son ignoble figure: «La division

est complète», dit-il, «demain il faut frapper[426]».

[Note 425: Renseignement fourni par Godefroy Cavaignac à M.

Hauréau.]

[Note 426: Déclaration de Tallien dans la séance du 22 thermidor an

III (9 août 1795). _Moniteur_ du 27 thermidor (14 août).]

Cependant, au lieu de chercher des alliés dans cette partie indécise,

craintive et flottante de la Convention qu'on appelait le centre, et qui

n'eût pas mieux demandé que de se joindre à lui s'il eût consenti à

faire quelques avances, Robespierre continuait de se tenir à l'écart.

Tandis que les conjurés, pour recruter des complices, avaient recours

aux plus vils moyens, en appelaient aux plus détestables passions,

attendant impatiemment l'heure de le tuer à coup sûr, il méditait ... un

discours, se fiant uniquement à son bon droit et à la justice de sa

cause. La légende nous le représente s'égarant dans ces derniers temps

en des promenades lointaines; allant chercher l'inspiration dans les

poétiques parages où vivait le souvenir de J.-J. Rousseau, son maître,

et où il lui avait été permis, tout jeune encore, de se rencontrer avec

l'immortel philosophe. C'est là une tradition un peu incertaine.

Il ne quitta guère Paris dans les jours qui précédèrent le 8 thermidor;

sa présence s'y trouve constatée par les registres du comité de Salut

public. Ce qui est vrai, c'est que le soir, après le repas, il allait

prendre l'air aux Champs-Élysées, avec la famille Duplay. On se rendait,

de préférence, du côté du jardin Marboeuf[427]. Robespierre marchait en

avant, ayant au bras la fille aînée de son hôte, Éléonore, sa fiancée,

et, pour un moment, dans cet avant-goût du bonheur domestique, il

oubliait les tourments et les agitations de la vie politique. Derrière

eux venaient le père, dont la belle tête commandait le respect, et la

mère toute fière et heureuse de voir sa fille au bras de celui qu'elle

aimait comme le meilleur et le plus tendre des fils.

[Note 427: Manuscrit de Mme Lebas.]

Dès qu'on était rentré, Maximilien reprenait son travail quand il ne se

rendait pas à la séance des Jacobins, où il n'alla pas du 3 au 8. Ce fut

vraisemblablement dans cet intervalle qu'il composa son discours dont le

manuscrit, que j'ai sous les yeux, porte les traces d'une composition

rapide et pressée. Robespierre se retrouve tout entier, avec son

système, ses aspirations, sa politique en un mot, dans cette volumineuse

harangue, qu'il a si justement appelée lui-même son testament de mort.

Ce n'est point, tant s'en faut, comme on l'a dit, une composition

laborieusement conçue, et péniblement travaillée; on y sent, au

contraire, tout l'abandon d'une inspiration soudaine. Ce discours est

fait d'indignation. C'est la révolte d'une âme honnête et pure contre le

crime. Les sentiments divers dont le coeur de l'auteur était rempli se

sont précipités à flots pressés sous sa plume; cela se voit aux ratures,

aux transpositions, au désordre même qui existe d'un bout à l'autre du

manuscrit[428]. Nul doute que Robespierre n'ait été content de son

discours, et n'y ait compté comme sur une arme infaillible. La veille du

jour où il s'était proposé de le prononcer devant la Convention

nationale, il sortit avec son secrétaire, Simon Duplay, le soldat de

Valmy, celui qu'on appelait Duplay, à la jambe de bois, et il dirigea

ses pas du côté du promenoir de Chaillot tout en haut des

Champs-Élysées. Il se montra gai, enjoué jusqu'à poursuivre les

hannetons fort abondants cette année[429].

[Note 428: Ce discours, a écrit Charles Nodier, «est surtout

vraiment monumental, vraiment digne de l'histoire, en ce point qu'il

révèle d'une manière éclatante les projets d'amnistie et les théories

libérales et humaines qui devaient faire la base du gouvernement, sous

l'influence modératrice de Robespierre, si la Terreur n'avoit triomphé

le 9 thermidor». (_Souvenirs de la Révolution_, t. I. p. 292, édit.

Charpentier).]

[Note 429: Renseignements fournis par M. le docteur Duplay, fils de

Duplay à la jambe de bois et père de l'éminent professeur de clinique

chirurgicale.

J'ai sous les yeux l'interrogatoire qu'au lendemain de Thermidor, on fit

subir à Simon Duplay, qui avait servi de secrétaire à Robespierre. Le

lecteur ne sera peut-être pas fâché de connaître ce curieux document,

dont nous devons la communication à notre cher et vieil ami Jules

Claretie.

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 51 / 77 题