D'ailleurs Robespierre ne put se persuader, j'imagine, que ses collègues
du comité de Salut public l'abandonneraient si aisément à la rage de ses
ennemis. Mais il comptait sans les jaloux et les envieux, à qui son
immense popularité portait ombrage. La persistance de Maximilien à ne
point s'associer à une foule d'actes qu'il considérait comme
tyranniques, à ne pas prendre part, quoique présent, aux délibérations
du comité, exaspéra certainement quelques-uns de ses collègues, surtout
Billaud. Ce dernier lui reprochait d'être le tyran de l'opinion, à cause
de ses succès de tribune. Singulier reproche qui fit dire à Saint-Just:
«Est-il un triomphe plus désintéressé? Caton aurait chassé de Rome le
mauvais citoyen qui eût appelé l'éloquence dans la tribune aux harangues
le tyran de l'opinion[404].» Son empire, ajoute-t-il excellemment, se
donne à la raison et ne ressemble guère au pouvoir des gouvernements.
Mais Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois, forts de l'appui de Carnot,
avaient pour ainsi dire accaparé à cette époque l'exercice du
pouvoir[405]: ils ne se souciaient nullement de voir la puissance du
gouvernement contre balancée par celle de l'opinion.
[Note 404: Discours du 9 Thermidor.]
[Note 405: «Vous avez confié le gouvernement à douze personnes, il
s'est trouvé, en effet, le dernier mois, entre deux ou trois.»
Saint-Just, _discours du 9 thermidor_.]
Cependant diverses tentatives de rapprochement eurent lieu dans les
premiers jours de thermidor, non seulement entre les membres du comité
de Salut public, mais encore entre les membres des deux comités réunis.
On s'assembla une première fois le 4. Ce jour-là l'entente parut
probable, puisqu'on chargea Saint-Just de présenter à la Convention un
rapport sur la situation générale de la République, Saint-Just dont
l'amitié et le dévouement pour Robespierre n'étaient ignorés de
personne. L'âpre et fier jeune homme ne déguisa ni sa pensée ni ses
intentions. Il promit de dire tout ce que sa probité lui suggérerait
pour le bien de la patrie, rien de plus, rien de moins, et il ajouta:
«Tout ce qui ne ressemblera pas au pur amour du peuple et de la liberté
aura ma haine[406].» Ces paroles donnèrent sans doute à réfléchir à ceux
qui ne le voyaient pas sans regret chargé de prendre la parole au nom
des comités devant la Convention nationale. Billaud-Varenne ne dissimula
même pas son dessein de rédiger l'acte d'accusation de Maximilien[407].
[Note 406: Discours du 9 thermidor.]
[Note 407: _Ibid._]
Le lendemain, on se rassembla de nouveau. Les membres des anciens
comités ont prétendu que ce jour-là Robespierre avait été cité devant
eux pour s'expliquer sur les conspirations dont il parlait sans cesse
vaguement aux Jacobins et sur son absence du comité depuis quatre
décades. Il ne faut pas beaucoup de perspicacité pour découvrir la
fourberie cachée sous cette déclaration intéressée. D'abord il n'y avait
pas lieu de citer Robespierre devant les comités, puisque, du propre
aveu de ses accusateurs, il n'avait encore accompli aucun de ces actes
ostensibles et nécessaires «pour démontrer une conjuration à l'opinion
publique abusée»[408]. Cet acte _ostensible et nécessaire_ ce fut,
comme l'ont dit eux-mêmes ses assassins, son discours du 8
thermidor.--Secondement, l'absence de Robespierre a été, comme nous
l'avons prouvé, une absence toute morale; de sa personne il était là;
donc il était parfaitement inutile de le mander, puisque chaque jour on
se trouvait face à face avec lui.
[Note 408: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 89. M.
Michelet trouve moyen de surenchérir sur les allégations inadmissibles
des membres des deux anciens comités. Il raconte que le soir du 5
thermidor, le comité, _non sans étonnement, vit arriver
Robespierre_. Et que voulait-il? se demande l'éminent écrivain; les
tromper? gagner du temps _jusqu'au retour de Saint-Just_? Il ne le
croit pas, et c'est bien heureux; mais s'il avait étudié avant d'écrire,
il se serait aperçu que Robespierre n'avait pas à gagner du temps
jusqu'au retour de Saint-Just, puisque ce représentant était de retour
depuis le 10 messidor, c'est-à-dire depuis plus de trois semaines, et
que, dans son dernier discours, il a raconté lui-même avec des détails
qu'on ne trouve nulle part ailleurs cette séance du 5 thermidor, où il
joua un rôle si important. (Voy. l'_Histoire de la Révolution_ par
M. Michelet, t. VII, p. 428.)]
La vérité est que le 5 thermidor il consentit à une explication. Cette
explication, que fût-elle? Il est impossible d'admettre tous les contes
en l'air débités là-dessus par les uns et par les autres. Les anciens
membres des comités ont gardé à cet égard un silence prudent[409]. Seul,
Billaud-Varenne en a dit quelques mots. A l'en croire, Robespierre
serait devenu lui-même accusateur, aurait désigné nominativement les
victimes qu'il voulait immoler, et surtout aurait reproché aux deux
comités l'inexécution du décret ordonnant l'organisation de six
commissions populaires pour juger les détenus[410]. Sur ce dernier point
nous prenons Billaud en flagrant délit de mensonge, car, dès le 3
thermidor, quatre de ces commissions étaient organisées par un arrêté
auquel Robespierre, ainsi qu'on l'a vu plus haut, avait, quoique présent
au comité, refusé sa signature. Quant aux membres dénoncés par
Robespierre à ses collègues des comités pour leurs crimes et leurs
prévarications, quels étaient-ils? Billaud-Varenne s'est abstenu de
révéler leurs noms, et c'est infiniment fâcheux; on eût coupé court
ainsi aux exagérations de quelques écrivains, qui, feignant d'ajouter
foi aux récits mensongers de certains conjurés thermidoriens, se sont
complu à porter jusqu'à dix-huit et jusqu'à trente le chiffre des
Conventionnels menacés. Le nombre des coupables n'était pas si grand;
rappelons que, d'après les déclarations assez précises de Couthon et de
Saint-Just, il ne s'élevait pas à plus de quatre ou cinq, parmi
lesquels, sans crainte de se tromper, on peut ranger Fouché, Tallien et
Rovère. «Robespierre s'est déclaré le ferme appui de la Convention», a
écrit Saint-Just, «il n'a jamais parlé dans le comité qu'avec ménagement
de porter atteinte à aucun de ses membres[411]». C'est encore au
discours de Saint-Just qu'il faut recourir pour savoir à peu près au
juste ce qui s'est passé le 5 thermidor dans la séance des deux comités.
[Note 409: _Réponse des membres des deux anciens comités_, p. 7
et 61. Barère n'a pas été plus explicite dans ses _Observations sur le
rapport de Saladin_.]
[Note 410: _Réponse de J.-N. Billaud à Laurent Lecointre_, p.
89.]
[Note 411: Discours du 9 Thermidor.]
Au commencement de la séance tout le monde restait muet, comme si l'on
eût craint de s'expliquer. Saint-Just rompit le premier le silence. Il
raconta qu'un officier suisse, fait prisonnier devant Maubeuge et
interrogé par Guyton-Morveau et par lui, leur avait confié que les
puissances alliées n'avaient aucun espoir d'accommodement avec la France
actuelle, mais qu'elles attendaient tout d'un parti qui renverserait la
forme terrible du gouvernement et adopterait des principes moins
rigides. En effet, les manoeuvres des conjurés n'avaient pas été sans
transpirer au dehors. Les émigrés, ajouta Saint-Just, sont instruits du
projet des conjurés de faire, s'ils réussissent, contraster l'indulgence
avec la rigueur actuellement déployée contre les traîtres. Ne verra-t-on
pas les plus violents terroristes, les Tallien, les Fréron, les Bourdon
(de l'Oise), s'éprendre de tendresses singulières pour les victimes de
la Révolution et même pour les familles des émigrés?
Arrivant ensuite aux persécutions sourdes dont Robespierre était
l'objet, il demanda, sans nommer son ami, s'il était un dominateur qui
ne se fût pas d'abord environné d'un grand crédit militaire, emparé des
finances et du gouvernement, et si ces choses se trouvaient dans les
mains de ceux contre lesquels on insinuait des soupçons. David appuya
chaleureusement les paroles de son jeune collègue. Il n'y avait pas à se
méprendre sur l'allusion. Billaud-Varenne dit alors à Robespierre:
_Nous sommes tes Amis, nous avons toujours marché ensemble._ Et la
veille, il l'avait traité de Pisistrate. «Ce déguisement», dit
Saint-Just, «fit tressaillir mon coeur»[412].
[Note 412: Discours du 9 thermidor.]
Il n'y eut rien d'arrêté positivement dans cette séance; cependant la
paix parut, sinon cimentée, au moins en voie de se conclure, et l'on
confirma le choix que, la veille, on avait fait de Saint-Just, comme
rédacteur d'un grand rapport sur la situation de la République. Les
conjurés, en apprenant l'issue de cette conférence, furent saisis de
terreur. Si cette paix eût réussi, a écrit l'un d'eux, «elle perdait à
jamais la France»[413]; c'est-à-dire: nous étions démasqués et punis,
nous misérables qui avons tué la République dans la personne de son plus
dévoué défenseur. De nouveau l'on se mit à l'oeuvre: des listes de
proscription plus nombreuses furent lancées parmi les députés.
«Epouvanter les membres par des listes de proscription et en accuser
l'innocence», voilà ce que Saint-Just appelait un blasphème[414].
[Note 413: _Les Crimes de sept membres des anciens comités, etc.,
ou Dénonciation formelle à la Convention nationale_, par Laurent
Lecointre, p. 194.]
[Note 414: Discours du 9 Thermidor.]
Tel avait été le succès de ce stratagème, qu'ainsi que nous l'avons dit,
un certain nombre de représentants n'osaient plus coucher dans leurs
lits. Cependant on ne vint pas sans peine à bout d'entraîner le comité
de Salut public; il fallut des pas et des démarches dont l'histoire
serait certainement instructive et curieuse. Les membres de ce comité
semblaient comme retenus par une sorte de crainte instinctive, au moment
de livrer la grande victime. Tout à l'heure même nous allons entendre
Barère, en leur nom, prodiguer à Robespierre la louange et l'éloge. Mais
ce sera le baiser de Judas.