Oh! pour celui-là la réaction a été impitoyable; elle a épuisé à son
égard tous les raffinements de la calomnie. Hanriot a payé cher sa
coopération active au mouvement démocratique du 31 mai. De cet ami
sincère de la Révolution, de ce citoyen auquel un jour, à l'Hôtel de
Ville, on promettait une renommée immortelle pour son désintéressement
et son patriotisme, les uns ont fait un laquais ivre, les autres l'ont
malicieusement confondu avec un certain Hanriot, compromis dans les
massacres de Septembre.
On a jusqu'à ce jour vomi beaucoup de calomnies contre lui, on n'a
jamais rien articulé de sérieux. Dans son commandement il se montra
toujours irréprochable. Sa conduite, durant le rude hiver de 1794, fut
digne de tous éloges. Si la paix publique ne fut point troublée, si les
attroupements aux portes des boulangers et des bouchers ne dégénérèrent
pas en collisions sanglantes, ce fut grâce surtout à son énergie
tempérée de douceur.
S'il est vrai que le style soit l'homme, on n'a qu'à parcourir les
ordres du jour du général Hanriot, et l'on se convaincra que ce
révolutionnaire tant calomnié était un excellent patriote, un pur
républicain, un véritable homme de bien. A ses frères d'armes, de
service dans les maisons d'arrêt, il recommande de se comporter avec le
plus d'égards possible envers les détenus et leurs femmes. «La justice
nationale seule», dit-il, «a le droit de sévir contre les
coupables[384].... Le criminel dans les fers doit être respecté; on
plaint le malheur, mais on n'y insulte pas»[385]. Pour réprimer
l'indiscipline de certains gardes nationaux, il préfère l'emploi du
raisonnement à celui de la force: «Nous autres républicains, nous devons
être frappés de l'évidence de notre égalité et pour la soutenir il faut
des moeurs, des vertus et de l'austérité»[386]. Ailleurs il disait: «Je
ne croirai jamais que des mains républicaines soient capables de
s'emparer du bien d'autrui; j'en appelle à toutes les vertueuses mères
de famille dont les sentiments d'amour pour la patrie et de respect pour
tout ce qui mérite d'être respecté, sont publiquement connus»[387].
Est-il parfois obligé de recourir à la force armée, il ne peut
s'empêcher d'en gémir: «Si nous nous armons quelquefois de fusils, ce
n'est pas pour nous en servir contre nos pères, nos frères et amis, mais
contre les ennemis du dehors[388]....»
[Note 384: Ordre du jour en date du 26 pluviôse (14 février 1794).]
[Note 385: _Ibid._ du 1er germinal (21 mars 1794).]
[Note 386: _Ibid._ du 14 nivôse (3 janvier 1794).]
[Note 387: _Ibid._ en date du 19 pluviôse (7 février 1794).]
[Note 388: Ordre du jour en date du 17 pluviôse an II (5 février
1794).]
Ce n'est pas lui qui eût encouragé notre malheureuse tendance à nous
engouer des hommes de guerre: «Souvenez-vous, mes amis, que le temps de
servir les hommes est passé. C'est à la chose publique seule que tout
bon citoyen se doit entièrement.... Tant que je serai général, je ne
souffrirai jamais que le pouvoir militaire domine le civil, et si mes
frères les canonniers veulent _despotiser_, ce ne sera jamais sous
mes ordres»[389].
[Note 389: Ordre du jour en date du 29 brumaire (19 novembre 1793).]
Dans nos fêtes publiques, il nous faut toujours des baïonnettes qui
reluisent au soleil; Hanriot ne comprend pas ce déploiement de
l'appareil des armes dans des solennités pacifiques. Le lendemain d'un
jour de cérémonie populaire, un citoyen s'étant plaint que la force
armée n'eût pas été là avec ses fusils et ses piques pour mettre l'ordre
dans la foule: «Ce ne sont pas mes principes», s'écrie Hanriot dans un
ordre du jour; «quand on fête, pas d'armes, pas de despote; la raison
établit l'ordre, la douce et saine philosophie règle nos pas ... un
ruban tricolore suffit pour indiquer à nos frères que telles places sont
destinées à nos bons législateurs.... Quand il s'agit de fête, ne
parlons jamais de force armée, elle touche de trop près au
despotisme....»[390].
[Note 390: _Ibid._ du 21 brumaire (11 novembre 1793).]
A coup sûr, le moindre chef de corps trouverait aujourd'hui cet Hanriot
bien arriéré. «Dans un pays libre», dit encore cet étrange général, «la
police ne doit pas se faire avec des piques et des baïonnettes, mais
avec la raison et la philosophie. Elles doivent entretenir un oeil de
surveillance sur la société, l'épurer et en proscrire les méchants et
les fripons.... Quand viendra-t-il ce temps désiré où les fonctionnaires
publics seront rares, où tous les mauvais sujets seront terrassés, où la
société entière n'aura pour fonctionnaire public que la loi[391]....! Un
peuple libre se police lui-même, il n'a pas besoin de force armée pour
être juste[392]...; La puissance militaire exercée despotiquement mène à
l'esclavage, à la misère, tandis que la puissance civile mène au
bonheur, à la paix, à la justice, à l'abondance[393]....»
[Note 391: _Ibid._ du 6 brumaire (27 octobre 1793).]
[Note 392: _Ibid._ du 19 brumaire (9 novembre 1793).]
[Note 393: Ordre du jour en date du 25 prairial (13 juin 1794).]
Aux fonctionnaires qui se prévalent de leurs titres pour s'arroger
certains privilèges, il rappelle que la loi est égale pour tous. «Les
dépositaires des lois en doivent être les premiers esclaves» [394]. Un
arrêté de la commune ayant ordonné que les citoyens trouvés mendiant
dans les rues fussent arrêtés et conduits à leurs sections respectives,
le général prescrit à ses soldats d'opérer ces sortes d'arrestations
«avec beaucoup d'humanité et d'égards pour le malheur, qu'on doit
respecter»[395]. Aux gardes nationaux sous ses ordres, il recommande la
plus grande modération dans le service: «Souvenez-vous que le fer dont
vos mains sont armées n'est pas destiné à déchirer le sein d'un père,
d'un frère, d'une mère, d'une épouse chérie.... Souvenez-vous de mes
premières promesses où je vous fis part de l'horreur que j'avois pour
toute effusion de sang.... Je ne souffrirai jamais qu'aucun de vous en
provoque un autre au meurtre et à l'assassinat. Les armes que vous
portez ne doivent être tirées que pour la défense de la patrie, c'est le
comble de la folie de voir un Français égorger un Français; si vous avez
des querelles particulières, étouffez-les pour l'amour de la
patrie»[396].
[Note 394: _Ibid._ du 4 septembre 1793.]
[Note 395: _Ibid._ du 21 prairial an II (9 juin 1794).]
[Note 396: _Ibid._ du 27 ventôse (17 mars 1794).]
Le véritable Hanriot ressemble assez peu, comme on voit, à l'Hanriot
légendaire de la plupart des écrivains. Le bruit a-t-il couru, au plus
fort moment de l'hébertisme, que certains hommes songeraient à ériger
une dictature, il s'empresse d'écrire: «Tant que nous conserverons notre
énergie, nous défierons ces êtres vils et corrompus de se mesurer avec
nous. Nous ne voulons pour maître que la loi, pour idole que la liberté
et l'égalité, pour autel que la justice et la raison[397].»
[Note 397: Ordre du jour du 16 ventôse an II (6 mars 1794).]
A ses camarades il ne cesse de prêcher la probité, la décence, la
sobriété, toutes les vertus. «Ce sont nos seules richesses; elles sont
impérissables. Fuyons l'usure; ne prenons pas les vices des tyrans que
nous avons terrassés[398].... Soyons sobres, aimons la patrie, et que
notre conduite simple, juste et vertueuse remplisse d'étonnement les
peuples des autres climats»[399].
[Note 398: _Ibid._ du 16 floréal (5 mai 1794).]
[Note 399: _Ibid._ du 26 prairial (14 juin 1794).]
Indigné de l'imprudence et de la brutalité avec lesquelles certains
soldats de la cavalerie, des estafettes notamment, parcouraient les rues
de Paris, au risque de renverser sur leur passage femmes, enfants,
vieillards, il avait autorisé les gardes nationaux de service à arrêter
les cavaliers de toutes armes allant au grand galop dans les rues.
«L'honnête citoyen à pied doit être respecté par celui qui est à
cheval»[400].
[Note 400: _Ibid._ du 15 pluviôse (3 février 1794).]
Un matin, l'ordre du jour suivant fut affiché dans tous les postes:
«Hier, un gendarme de la 29ème division a jeté à terre, il était midi
trois quarts, rue de la Verrerie, au coin de celle Martin, un vieillard
ayant à la main une béquille.... Cette atrocité révolte l'homme qui
pense et qui connaît ses devoirs. Malheur à celui qui ne sait pas
respecter la vieillesse, les lois de son pays, et qui ignore ce qu'il
doit à lui-même et à la société entière. Ce gendarme prévaricateur, pour
avoir manqué à ce qui est respectable, gardera les arrêts jusqu'à nouvel
ordre[401].» Quand je passe maintenant au coin de la rue Saint-Martin, à
l'angle de la vieille église Saint-Méry qui, dans ce quartier
transformé, est restée presque seule comme un témoin de l'acte de
brutalité si sévèrement puni par le général de la garde nationale, je ne
puis m'empêcher de songer à cet Hanriot dont la réaction nous a laissé
un portrait si défiguré.
[Note 401: Ordre du jour en date du 27 floréal (16 mai 1794).]
Aux approches du 9 thermidor ses conseils deviennent en quelque sorte
plus paternels. Il conjure les femmes qui, par trop d'impatience à la
porte des fournisseurs, causaient du trouble dans la ville, de se
montrer sages et dignes d'elles-mêmes. «Souvenez-vous que vous êtes la
moitié de la société et que vous nous devez un exemple que les hommes
sensibles ont droit d'attendre de vous[402].» Le 3 thermidor, il
invitait encore les canonniers à donner partout le bon exemple: «La
patrie, qui aime et veille sur tous ses enfants, proscrit de notre sein
la haine et la discorde.... Faisons notre service d'une manière utile et
agréable à la grande famille; fraternisons, et aimons tous ceux qui
aiment et défendent la chose publique[403].» Voilà pourtant l'homme
qu'avec leur effronterie ordinaire les Thermidoriens nous ont présenté
comme ayant été jeté ivre-mort par Coffinhal dans un égout de l'Hôtel de
Ville.
[Note 402: Ordre du jour en date du 22 messidor (10 juillet 1794).]
[Note 403: _Ibid._, du 3 thermidor (21 juillet 1794). Les
ordres du jour du général Hanriot se trouvent en minutes aux
_Archives_, où nous les avons relevés. Un certain nombre ont été
publiés, à l'époque, dans le _Moniteur_ et les journaux du temps.]
Ces citations, que nous aurions pu multiplier à l'infini, témoignent
assez clairement de l'esprit d'ordre, de la sagesse et de la modération
du général Hanriot; car ces ordres du jour, superbes parfois d'honnêteté
naïve, et révélés pour la première fois, c'est l'histoire prise sur le
fait, écrite par un homme de coeur et sans souci de l'opinion du
lendemain.
En embrassant, dans la journée du 9 thermidor, la cause des proscrits,
Hanriot, comme Dumas et Coffinhal, comme Payan et Fleuriot-Lescot, ne
fit que céder à l'ascendant de la vertu. Si, vingt-quatre heures
d'avance seulement, Robespierre avait eu l'idée de s'entendre avec ces
hauts fonctionnaires, si aux formidables intrigues nouées depuis si
longtemps contre lui il avait opposé les plus simples mesures de
prudence, s'il avait prévenu d'un mot quelques membres influents de la
Commune et des sections, s'il avait enfin pris soin d'éclairer sur les
sinistres projets de ses adversaires la foule immense de ses admirateurs
et de ses amis inconnus, la victoire lui était assurée; mais, en dehors
de la Convention, il n'y avait pas de salut à ses yeux; l'Assemblée,
c'était l'arche sainte; plutôt que d'y porter la main, il aurait offert
sa poitrine aux poignards. Pour triompher de ses ennemis, il crut qu'il
lui suffirait d'un discours, et il se présenta sans autre arme sur le
champ de bataille, confiant dans son bon droit et dans les sentiments de
justice et d'équité de la Convention. Fatale illusion, mais noble
croyance, dont sa mémoire devrait rester éternellement honorée.