Toutefois les députés de la droite hésitèrent longtemps avant de se
rendre, car ils craignaient d'être dupes des manoeuvres de la
conspiration. Ils savaient bien que du côté de Robespierre étaient le
bon sens, la vertu, la justice; que ses adversaires étaient les plus
vils et les plus méprisables des hommes; mais ils savaient aussi fort
bien que son triomphe assurait celui de la démocratie, la victoire
définitive de la République, et cette certitude fut la seule cause qui
fit épouser aux futurs comtes Sieyès, Boissy-d'Anglas, Dubois-Dubais,
Thibaudeau et autres la querelle des Rovère, des Fouché, des Tallien,
des Bourdon et de leurs pareils.
Par trois fois ceux-ci durent revenir à la charge, avoue
Durand-Maillane[373], tant la conscience, chez ces députés de la droite,
balançait encore l'esprit de parti. Comment, en effet, eussent-ils
consenti à sacrifier légèrement, sans résistance, celui qui les avait
constamment protégés[374], celui qu'ils regardaient comme le défenseur
du faible et de l'homme trompé[375]? Mais l'esprit de parti fut le plus
fort. Il y eut, dit-on, chez Boissy-d'Anglas des conférences où, dans le
désir d'en finir plus vite avec la République, la majorité se décida,
non sans combat, à livrer la tête du Juste, de celui que le maître du
logis venait de surnommer hautement et publiquement l'Orphée de la
France[376]. Et voilà comment des gens relativement honnêtes conclurent
un pacte odieux avec des coquins qu'ils méprisaient.
[Note 373: _Mémoires de Durand-Maillane_, p. 199.]
[Note 374: _Ibid._]
[Note 375: Lettre de Durand-Maillane, citée _in-extenso_ dans
son second volume. «Il n'était pas possible de voir plus longtemps
tomber soixante, quatre-vingts têtes par jour sans horreur....» dit
Durand-Maillane dans ses mémoires, qui sont, comme nous l'avons dit
déjà, un mélange étonnant de lâcheté et de fourberie. Singulier moyen de
mettre fin à cette boucherie que de s'allier avec ceux qui en étaient
les auteurs contre celui qu'on savait décidé à les poursuivre _pour
arrêter l'effusion du sang versé par le crime_.]
[Note 376: A l'égard de ces conférences chez Boissy-d'Anglas, je
n'ai rien trouvé de certain. Je ne les mentionne que d'après un bruit
fort accrédité. Ce fut, du reste, à Boissy-d'Anglas particulièrement, à
Champeaux-Duplasne et à Durand-Maillane que s'adressèrent les conjurés.
(_Mémoires de Durand-Maillane_, p. 199.)]
Outre l'élément royaliste, il y avait dans la _Plaine_, cette
pépinière des serviteurs et des grands seigneurs de l'Empire, une masse
variable, composée d'individus craintifs et sans convictions, toujours
prêts à se ranger du côté des vainqueurs. Un mot attribué à l'un d'eux
les peint tout entiers.
«Pouvez-vous nous répondre du _ventre_»? demanda un jour
Billaud-Varenne à ce personnage de la _Plaine_. «Oui», répondit
celui-ci, «si vous êtes les plus forts». Abattre Robespierre ne
paraissait pas chose aisée, tant la vertu exerce sur les hommes un
légitime prestige.
Lui, pourtant, en face de la coalition menaçante, restait volontairement
désarmé. Dépouillé de toute influence gouvernementale, il ne songea même
pas à tenter une démarche auprès des députés du centre, qui peut-être se
fussent unis à lui s'il eût fait le moindre pas vers eux. Tandis que
l'orage s'amoncelait, il vivait plus retiré que jamais, laissant à ses
amis le soin de signaler aux Jacobins les trames ourdies dans l'ombre,
car les avertissements ne lui manquaient pas. Je ne parle pas des
lettres anonymes auxquelles certains écrivains ont accordé une
importance ridicule. Il y avait alors, ai-je dit déjà, une véritable
fabrication de ces sortes de productions, monuments honteux de la
bassesse et de la lâcheté humaines.
J'en ai là, sous les yeux, un certain nombre adressées à Hanriot, à
Hérault-Séchelles, à Danton. «Te voila donc, f.... coquin, président
d'une horde de scélérats», écrivait-on à ce dernier; «j'ose me flatter
que plus tôt que tu ne penses je te verrai écarteler avec
Robespierre.... Vous avez à vos trousses cent cinquante _Brutuse_
ou _Charlotte Cordé_[377]». Toutes ces lettres se valent pour le
fond comme pour la forme. A Maximilien, on écrivait, tantôt:
«Robespierre, Robespierre! Ah! Robespierre, je le vois, tu tends à la
dictature, et tu veux tuer la liberté que tu as créée.... Malheureux, tu
as vendu ta patrie! Tu déclames avec tant de force contre les tyrans
coalisés contre nous, et tu veux nous livrer à eux.... Ah! scélérat,
oui, tu périras, et tu périras des mains desquelles tu n'attends guère
le coup qu'elles te préparent[378]....» Tantôt: «Tu es encore....
Ecoute, lis l'arrêt de ton châtiment. J'ai attendu, j'attends encore que
le peuple affamé sonne l'heure de ton trépas.... Si mon espoir était
vain, s'il était différé, écoute, lis, te dis-je: cette main qui trace
ta sentence, cette main que tes yeux égarés cherchent à découvrir, cette
main qui presse la tienne avec horreur, percera ton coeur inhumain. Tous
les jours je suis avec toi, je te vois tous les jours, à toute heure mon
bras levé cherche ta poitrine.... O le plus scélérat des hommes, vis
encore quelques jours pour penser à moi; que mon souvenir et ta frayeur
soient le premier appareil de ton supplice. Adieu! ce jour même, en te
regardant, je vais jouir de ta terreur[379].» A coup sûr, le misérable
auteur de ces lignes grotesques connaissait bien mal Robespierre, un des
hommes qui aient possédé au plus haut degré le courage civil, cette
vertu si précieuse et si rare. Croirait-on qu'il s'est rencontré des
écrivains d'assez de bêtise ou de mauvaise foi pour voir dans les
lettres dont nous venons d'offrir un échantillon des caractères
_tracés par des mains courageuses_, des traits aigus lancés par
_le courage et la vertu_[380]. C'est à n'y pas croire!
[Note 377: Les originaux de ces lettres sont aux _Archives_, F
7, 4434.]
[Note 378: Cette lettre, dont l'original est aux _Archives_, F
7, 4436, liasse R, figure à la suite du rapport de Courtois, sous le
numéro LVIII; elle a été reproduite dans les _Papiers inédits_, t.
II, p. 151.]
[Note 379: Cette autre lettre, dont l'original est également aux
_Archives_ (_ubi suprà_), est d'une orthographe qu'il nous a
été impossible de conserver. On la trouve _arrangée_ à la suite du
rapport de Courtois, sous le numéro LX, et dans les _Papiers
inédits_, t. II, p. 155.]
[Note 380: Ce sont les propres expressions dont s'est servi le
rédacteur du rapport de Courtois, p. 51 et 52.]
De ces lettres anonymes, Robespierre faisait le cas qu'un honnête homme
fait ordinairement de pareilles pièces, il les méprisait. Quelquefois,
pour donner à ses concitoyens une idée de l'ineptie et de la méchanceté
de certains ennemis de la Révolution, il en donnait lecture soit aux
Jacobins, soit à ses collègues du comité de Salut public, mais il n'y
prenait pas autrement garde. Seulement d'autres avertissements plus
sérieux ne lui manquèrent pas. Nous avons mentionné plus haut une pièce
dans laquelle un ami inconnu lui rendait compte des menées de la
conjuration. Dans la journée du 5 thermidor, le rédacteur de
l'_Orateur du peuple_, Labenette, un des plus anciens collaborateurs
de Fréron, lui écrivant pour réclamer un service, ajoutait: «Qui sait?
Peut-être que je t'apprendrai ce que tu ne sais pas». Et il terminait
sa lettre en prévenant Maximilien qu'il irait le voir le lendemain pour
savoir l'heure et le moment où il pourrait lui ouvrir son coeur[381].
Celui-là devait être bien informé. Vit-il Robespierre, et déroula-t-il
devant lui tout le plan de la conjuration? C'est probable. Ce qu'il y a
de certain, c'est que Maximilien, comme on peut s'en convaincre par son
discours du 8 thermidor, connaissait jusque dans leurs moindres détails
les manoeuvres de ses ennemis.
[Note 381: Cette lettre figure à la suite du rapport de Courtois,
sous le numéro XVI, p. 113. Courtois n'a donné que l'initiale du nom de
Labenette. Nous l'avons rétabli d'après l'original de la lettre, qu'on
peut voir aux _Archives_.]
S'il eût été doué du moindre esprit d'intrigue, comme il lui eût été
facile de déjouer toutes les machinations thermidoriennes, comme
aisément il se fût rendu d'avance maître de la situation! Mais non, il
sembla se complaire dans une complète inaction. Loin de prendre la
précaution de sonder les intentions de ses collègues de la droite, il
n'eut même pas l'idée de s'entendre avec ceux dont le concours lui était
assuré! La grande majorité des sections parisiennes, la société des
Jacobins presque tout entière, la commune lui étaient dévouées; il ne
songea point à tirer parti de tant d'éléments de force et de succès. Les
inventeurs _de la conspiration de Robespierre_ ont eu beau
s'ingénier, ils n'ont pu prouver un lambeau de papier indiquant qu'il y
ait eu la moindre intelligence et le moindre concert entre Maximilien et
le maire de Paris Fleuriot-Lescot, par exemple, ou l'agent national
Payan[382]. Si ces deux hauts fonctionnaires, sur le compte desquels la
réaction, malgré sa science dans l'art de la calomnie, n'est parvenue à
mettre ni une action basse ni une lâcheté, ont, dans la journée du 9
thermidor, pris parti pour Robespierre, ç'a été tout spontanément et
emportés par l'esprit de justice. En revanche on a été beaucoup plus
fertile en inventions sur le compte d'Hanriot, le célèbre général de la
garde nationale parisienne[383].
[Note 382: Il n'existe qu'une seule lettre de Payan à Robespierre;
elle est datée du 9 messidor (2 juin 1794). Cette lettre, dont nous
avons déjà parlé plus haut, est surtout relative à un rapport de Vadier
sur Catherine Théot, rapport dans lequel l'agent national croit voir le
fruit d'une intrigue contre-révolutionnaire. Elle est très loin de
respirer un ton d'intimité, et, contrairement aux habitudes du jour,
Payan n'y tutoie pas Robespierre. (Voyez-la à la suite du rapport de
Courtois, sous le numéro LVI, p. 212, et dans les _Papiers
inédits_, t. II, p. 359.)]
[Note 383: M. Thiers, dont nous avons renoncé à signaler les erreurs
étranges, les inconséquences, les contradictions se renouvelant de page
en page, fait offrir par Hanriot à Robespierre le _déploiement de ses
colonnes_ et une énergie plus grande qu'au 2 juin. (_Histoire de la
Révolution_, ch. XXI.) M. Thiers, suivant son habitude, du reste,
n'oublie qu'une chose, c'est de nous dire d'où lui est venu ce
renseignement; nous aurions pu alors en discuter la valeur.]