VI

Cependant les Thermidoriens continuaient dans l'ombre leurs manoeuvres

odieuses. Présenter Robespierre, aux uns comme l'auteur des persécutions

indistinctement prodiguées, aux autres comme un modéré, décidé à arrêter

le cours terrible de la Révolution, telle fut leur tactique. On ne saura

jamais ce qu'ils ont répandu d'assignats pour corrompre l'esprit public

et se faire des créatures. Leurs émissaires salariaient grassement des

perturbateurs, puis s'en allaient de tous côtés, disant: «Toute cette

canaille-là est payée par ce coquin de Robespierre». Et, ajoute l'auteur

de la note où nous puisons ces renseignements, «voilà Robespierre qui a

des ennemis bien gratuitement, et le nombre des mécontents bien

augmenté»[368].

[Note 368: Pièce anonyme trouvée dans les papiers de Robespierre, et

non insérée par Courtois. Elle faisait partie de la collection Beuchot

(4 p. in-4°), et elle a été publiée dans l'_Histoire parlementaire_,

t. XXXIII, p. 360.]

Mais c'était surtout comme contre-révolutionnaire qu'on essayait de le

déconsidérer aux yeux des masses. Comment, en effet, aurait-on pu le

transformer alors en agent de la Terreur, quand on entendait un de ses

plus chers amis, Couthon, dénoncer aux Jacobins les persécutions

exercées par l'espion Senar, ce misérable agent du comité de Sûreté

générale, et se plaindre, en termes indignés, du système affreux mis en

pratique par certains hommes pour tuer la liberté par le crime. Les

fripons ainsi désignés--quatre à cinq scélérats, selon Couthon--

prétendaient qu'en les attaquant on voulait entamer la représentation

nationale. «Personne plus que nous ne respecte et n'honore la

Convention», s'écriait Couthon. «Nous sommes tous disposés à verser

mille fois tout notre sang pour elle. Nous honorons par-dessus

tout la justice et la vertu, et je déclare, pour mon compte, qu'il n'est

aucune puissance humaine qui puisse m'imposer silence toutes les fois

que je verrai la justice outragée[369].»

[Note 369: Séance des Jacobins du 3 thermidor, _Moniteur_ du 9

Thermidor (27 juillet 1794).]

Robespierre jeune, de son côté, avec non moins de véhémence et

d'indignation, signalait «un système universel d'oppression». Il fallait

du courage pour dire la vérité, ajoutait-il. «Tout est confondu par la

calomnie; on espère faire suspecter tous les amis de la liberté; on a

l'impudeur de dire dans le département du Pas-de-Calais, qui méritait

d'être plus tranquille, que je suis en arrestation comme modéré. Eh

bien! oui, je suis modéré, si l'on entend par ce mot un citoyen qui ne

se contente pas de la proclamation des principes de la morale et de la

justice, mais qui veut leur application; si l'on entend un homme qui

sauve l'innocence opprimée aux dépens de sa réputation. Oui, je suis un

modéré en ce sens; je l'étais encore lorsque j'ai déclaré que le

gouvernement révolutionnaire devait être comme la foudre, qu'il devait

en un instant écraser tous les conspirateurs; mais qu'il fallait prendre

garde que cette institution terrible ne devînt un instrument de

contre-révolution par la malveillance qui voudrait en abuser, et qui en

abuserait au point que tous les citoyens s'en croiraient menacés,

extrémité cruelle qui ne manquerait pas de réduire au silence tous les

amis de la liberté[370]....» Voilà bien les sentiments si souvent

exprimés déjà par Maximilien Robespierre, et que nous allons lui

entendre développer tout à l'heure, avec une énergie nouvelle, à la

tribune de la Convention.

[Note 370: Séance des Jacobins du 3 thermidor, _ubi suprà_.]

Robespierre pouvait donc compter, c'était à croire du moins, sur la

partie modérée de l'Assemblée, je veux dire sur cette partie incertaine

et flottante formant l'appoint de la majorité, tantôt girondine et

tantôt montagnarde, sur ce côté droit dont il avait arraché

soixante-treize membres à l'échafaud. Peu de temps avant la catastrophe

on entendit le vieux Vadier s'écrier, un jour où les ménagements de

Robespierre pour la droite semblaient lui inspirer quelques craintes:

«Si cela continue, je _lui_ ferai guillotiner cent crapauds de son

marais»[371]. Cependant les conjurés sentirent la nécessité de se

concilier les membres de la Convention connus pour leur peu d'ardeur

républicaine; il n'est sorte de stratagèmes dont ils n'usèrent pour les

détacher de Maximilien.

[Note 371: Ce mot est rapporté par Courtois à la suite de la préface

de son rapport sur les événements du 9 thermidor, note XXXVIII, p. 39.

Courtois peut être cru ici, car c'est un complice révélant une parole

échappée à un complice.]

Dans la journée du 5 thermidor, Amar et Voulland se transportèrent, au

nom du comité de Sûreté générale, dont la plupart des membres, avons

nous dit, étaient de la conjuration, à la prison des Madelonnettes, où

avaient été transférés une partie des soixante-treize Girondins; et là,

avec une horrible hypocrisie, ils témoignèrent à leurs collègues détenus

le plus affectueux intérêt. Ces hommes qui, de si bon coeur, eussent

envoyé à la mort les auteurs de la protestation contre le 31 mai, que

Robespierre leur avait arrachés des mains, parurent attendris.

«Arrête-t-on votre correspondance?... Votre caractère est-il méconnu

ici? Le concierge s'est-il refusé à mettre sur le registre votre qualité

de députés? Parlez, parlez, nos chers collègues; le comité de Sûreté

nous envoie vers vous pour vous apporter la consolation et recevoir vos

plaintes....» Et sur les plaintes des prisonniers que leur caractère

était méconnu, qu'on les traitait comme les autres prisonniers, Amar

s'écria: «C'est un crime affreux», et il pleura, lui, le rédacteur du

rapport à la suite duquel les Girondins avaient été traduits devant le

tribunal révolutionnaire! Quelle dérision!

Les deux envoyés du comité de Sûreté générale enjoignirent aux

administrateurs de police d'avoir pour les détenus tous les égards dus

aux représentants du peuple, de laisser passer toutes les lettres qu'ils

écriraient, toutes celles qui leur seraient adressées, _sans les

ouvrir_. Ils donnèrent encore aux administrateurs l'ordre de choisir

pour les députés une maison commode avec un jardin. Alors tous les

représentants tendirent leurs mains qu'Amar et Voulland serrèrent

alternativement, et ceux-ci se retirèrent comblés des bénédictions des

détenus[372]. Le but des conjurés était atteint.

[Note 372: _Rapport fait à la police par Faro, administrateur de

police, sur l'entrevue qui a eu lieu entre les représentants du peuple

Amar et Voulland, envoyés par le comité de Sûreté générale, et les

députés détenus aux Madelonnettes_. Ce rapport est de la main même de

l'agent national Payan, dans les papiers duquel il a été trouvé. Payan

ne fut pas dupe du faux attendrissement d'Amar et de Voulland; il sut

très bien démêler le stratagème des membres du comité de Sûreté

générale. (Voyez ce rapport à la suite du rapport de Courtois, sous le

numéro XXXII, p. 150.) Il a été reproduit dans les _Papiers

inédits_, t. II, p. 367.]

Ainsi se trouvait préparée l'alliance thermido-girondine. Les Girondins

détenus allaient pouvoir écrire librement à leurs amis de la droite, et

sans doute ils ne manqueraient pas de leur faire part de la sollicitude

avec laquelle ils avaient été traités par le comité de Sûreté générale.

Or, ce n'était un mystère pour personne qu'à l'exception de trois ou

quatre de ses membres, ce comité, instrument sinistre de la Terreur,

était entièrement hostile à Robespierre. D'où la conclusion toute

naturelle que Robespierre était le persécuteur, puisque ses ennemis

prenaient un si tendre intérêt aux persécutés. Quels maîtres fourbes que

ces héros de Thermidor!

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 46 / 77 题