IV

Il est aisé de comprendre à présent pourquoi les collègues de Maximilien

au comité de Salut public hésitèrent jusqu'au dernier moment à conclure

une alliance monstrueuse avec les conjurés de Thermidor, avec les

Fouché, les Tallien, les Fréron, les Rovère, les Courtois et autres. Un

secret pressentiment semblait les avertir qu'en sacrifiant l'austère

auteur de la Déclaration des droits de l'homme, ils sacrifiaient la

République elle-même et préparaient leur propre perte. C'est un fait

avéré que tout d'abord on songea à attaquer le comité de Salut public en

masse.

Certains complices de la conjuration ne comprenaient pas très-bien

pourquoi l'on s'en prenait à Robespierre seul, et ils l'eussent moins

compris encore s'ils avaient su que, depuis plus d'un mois, le comité

exerçait un pouvoir dictatorial en dehors de la participation active de

Maximilien. Un de ces mannequins de la réaction, le député Laurent

Lecointre, ayant conçu le projet de rédiger un acte d'accusation contre

tous les membres du comité, reçut le conseil d'attaquer Robepierre seul,

afin que le succès fût plus certain[332]. On sait comment il se rendit à

cet avis, et tout le monde connaît le fameux acte d'accusation qu'il

révéla courageusement ... après Thermidor, et dont le titre se trouve

pompeusement orné du projet d'immoler Maximilien Robespierre en plein

Sénat[333]. Le conseil était bon, car si les Thermidoriens s'en fussent

pris au comité en masse, s'ils ne fussent point parvenus à entraîner

Billaud-Varenne, qui devint leur allié le plus actif et le plus utile,

ils eussent été infailliblement écrasés.

[Note 332: _Conjuration formée dès le 5 prairial par neuf

représentants du peuple, etc. Rapport et projet d'accusation par Laurent

Lecointre_, in 8º de 38 p., de l'Imprimerie du _Rougyff_, p. 4.]

[Note 333: _Ibid._ Voyez le titre.]

Billaud, c'était l'image incarnée de la Terreur. «Quiconque»,

écrivait-il en répondant à ses accusateurs, «est chargé de veiller au

salut public, et, dans les grandes crises, ne lance pas la foudre que le

peuple a remise entre ses mains pour exterminer ses ennemis, est le

premier traître à la patrie[334].» Étonnez-vous donc si, en dépit de

Robespierre, les exécutions sanglantes se multipliaient, si les

sévérités étaient indistinctement prodiguées, si la Terreur s'abattait

sur toutes les conditions. Il semblait, suivant la propre expression de

Maximilien, qu'on eût cherché à rendre les institutions révolutionnaires

odieuses par les excès[335].

[Note 334: Mémoire de Billaud-Varenne, _ubi suprà_, p. 69 du

manuscrit.]

[Note 335: Discours du 8 thermidor, p. 19.]

Le 2 thermidor, Robespierre, qui depuis un mois avait refusé d'approuver

toutes les listes de détenus renvoyés devant le tribunal

révolutionnaire, en signa une de 138 noms appartenant à des personnes

dont la culpabilité sans doute ne lui avait pas paru douteuse; mais le

lendemain il repoussait, indigné, une autre liste de trois cent dix-huit

détenus offerte à sa signature[336], et, trois jours plus tard, comme

nous l'avons dit déjà, il refusait encore de participer à un arrêté

rendu par les comités de Salut public et de Sûreté générale réunis,

arrêté instituant, en vertu d'un décret rendu le 4 ventôse, quatre

commissions populaires chargées de juger promptement les ennemis du

peuple détenus dans toute l'étendue de la République, et auquel

s'associèrent cependant ses amis Saint-Just et Couthon[337].

[Note 336: Les signataires de cette liste sont: «Vadier, Voulland,

Élie Lacoste, Collot-d'Herbois, Barère, Ruhl, Amar, C.-A. Prieur,

Billaud-Varenne». _Archives_, F 7, 4436, _Rapport de Saladin_,

p.142 et 254.]

[Note 337: Arrêté signé: Barère, Dubarran, C.-A. Prieur, Louis (du

Bas-Rhin), Lavicomterie, Collot-d'Herbois, Carnot, Couthon, Robert

Lindet, Saint-Just, Billaud-Varenne, Voulland, Vadier, Amar, Moyse Bayle

(cité dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIII, p. 393).]

En revanche, comme nous l'avons dit aussi, il avait écrit de sa main et

signé l'ordre d'arrestation d'un nommé Lépine, administrateur des

travaux publics, lequel avait abusé de sa position pour se faire adjuger

à vil prix des biens nationaux[338].

[Note 338: Arrêté en date du 26 messidor, signé: Robespierre,

Carnot, Collot-d'Herbois, Barère, Couthon, Billaud-Varenne, C.-A.

Prieur, Robert Lindet (_Archives_ F 7, 4437). _Vide suprâ_.]

A son sens, on allait beaucop trop vite, et surtout beau-trop légèrement

en besogne, comme le prouvent d'une façon irréfragable ces paroles

tombées de sa bouche dans la séance du 8 thermidor, déjà citées en

partie: «Partout les actes d'oppression avaient été multipliés pour

étendre le système de terreur ... Est-ce nous qui avons plongé dans les

cachots les patriotes et porté la terreur dans toutes les conditions? Ce

sont les monstres que nous avons accusés. Est-ce nous qui, oubliant les

crimes de l'aristocratie et protégeant les traîtres, avons déclaré la

guerre aux citoyens paisibles, érigé en crime ou des préjugés incurables

ou des choses indifférentes, pour trouver partout des coupables et

rendre la Révolution redoutable au peuple même? Ce sont les monstres que

nous avons accusés. Est-ce nous qui, recherchant des opinions anciennes,

fruit de l'obsession des traîtres, avons promené le glaive sur la plus

grande partie de la Convention nationale, demandions dans les sociétés

populaires les têtes de six cents représentants du peuple? Ce sont les

monstres que nous avons accusés....[339]» Billaud-Varenne ne put

pardonner à Robespierre de vouloir supprimer la Terreur en tant que

Terreur, et la réduire à ne s'exercer, sous forme de justice sévère, que

contre les seuls ennemis actifs de la Révolution. Aussi fut-ce sur

Billaud que, dans une séance du conseil des Anciens, Garat rejeta toute

la responsabilité des exécutions sanglantes faites pendant la durée du

comité de Salut public[340].

[Note 339: Discours du 8 thermidor, p. 10, 7 et 8.]

[Note 340: Séance du 14 thermidor an VIII (1er août 1799).

_Moniteur_ du 20 Thermidor.]

Cependant, comme averti par sa conscience, Billaud hésita longtemps

avant de se rendre aux invitations pressantes de ses collègues du comité

de Sûreté générale, acquis presque tous à la conjuration. Saint-Just,

dans son dernier discours, a très bien dépeint les anxiétés et les

doutes de ce patriote aveuglé. «Il devenait hardi dans les moments où,

ayant excité les passions, on paraissait écouter ses conseils, mais son

dernier mot expirait toujours sur ses lèvres, il appelait tel homme

absent Pisistrate; aujourd'hui présent, il était son ami; il était

silencieux, pâle, l'oeil fixe, arrangeant ses traits altérés. La vérité

n'a point ce caractère ni cette politique[341]». Un montagnard austère

et dévoué, Ingrand, député de la Vienne à la Convention, alors en

mission, étant venu à Paris vers cette époque, alla voir

Billaud-Varenne. «Il se passe ici des choses fort importantes», lui dit

ce dernier, «va trouver Ruamps, il t'informera de tout». Billaud eut

comme une sorte de honte de faire lui-même la confidence du noir

complot.

[Note 341: Discours du 9 thermidor.]

Ingrand courut chez Ruamps, qui le mit au courant des machinations

ourdies contre Robespierre en l'engageant vivement à se joindre aux

conjurés. Saisi d'un sombre pressentiment, Ingrand refusa non seulement

d'entrer dans la conjuration, mais il s'efforça de persuader à Ruamps

d'en sortir, lui en décrivant d'avance les conséquences funestes, et

l'assurant qu'une attaque contre Robespierre, si elle était suivie de

succès, entraînerait infailliblement la perte de la République[342].

Puis il repartit, le coeur serré et plein d'inquiétudes. Égaré par

d'injustifiables préventions, Ruamps demeura sourd à ces sages conseils;

mais que de fois, plus tard, pris de remords, il dut se rappeler la

sinistre prédiction d'Ingrand!

[Note 342: Ces détails ont été fournis aux auteurs de l'_Histoire

parlementaire_ par Buonaroti, qui les tenait d'Ingrand lui-même.

Membre du conseil des Anciens jusqu'en 1797, Ingrand entra vers cette

époque dans l'administration forestière et cessa de s'occuper de

politique. Proscrit en 1816, comme régicide, il se retira à Bruxelles, y

vécut pauvre, souffrant stoïquement comme un vieux républicain, et

revint mourir en France, après la Révolution de 1830, fidèle aux

convictions de sa jeunesse.]

La vérité est que Billaud-Varenne agit de dépit et sous l'irritation

profonde de voir Robespierre ne rien comprendre à son système

«d'improviser la foudre à chaque instant». Ce fut du reste le remords

cuisant des dernières années de sa vie. Il appelait le 9 thermidor sa

véritable faute. «Je le répète», disait-il, «la Révolution puritaine a

été perdue le 9 thermidor. Depuis, combien de fois j'ai déploré d'y

avoir agi de colère[343].» Ah! ces remords de Billaud-Varenne, ils ont

été partagés par tous les vrais républicains coupables d'avoir, dans une

heure d'égarement et de folie, coopéré par leurs actes ou par leur

silence à la chute de Robespierre.

[Note 343: Dernières années de Billaud-Varenne, dans la _Nouvelle

Minerve_, t. 1er, p. 351 à 358. La regrettable part prise par Billaud

au 9 Thermidor ne doit pas nous empêcher de rendre justice à la fermeté

et au patriotisme de ce républicain sincère. Au général Bernard, qui,

jeune officier alors, s'était rendu auprès de lui à Cayenne pour lui

porter sa grâce de la part de Bonaparte et de ses collègues, il

répondit: «Je sais par l'histoire que des consuls romains tenaient du

peuple certains droits; mais le droit de faire grâce que s'arrogent les

consuls français n'ayant pas été puisé à la même source, je ne puis

accepter l'amnistie qu'ils prétendent m'accorder.» Un jour, ajoute le

général Bernard, «il m'échappa de lui dire sans aucune précaution: Quel

malheur pour la Convention nationale que la loi du 22 prairial ait taché

de sang les belles pages qui éternisent son énergie contre les ennemis

de la République française, c'est-à-dire contre toute l'Europe

armée!--«Jeune homme, me répondit-il avec un air sévère, quand les os

des deux générations qui succéderont à la vôtre seront blanchis, alors

et seulement alors l'histoire s'emparera de cette grande question.»

Puis, se radoucissant, il me prit la main en me disant: «Venez donc voir

les quatre palmiers de la Guadeloupe, que Martin, le directeur des

épiceries, est venu lui-même planter dans mon jardin.»

(_Billaud-Varenne à Cayenne_, par le général Bernard, dans la

_Nouvelle Minerve_, t. II, p. 288.)]

V

Un des hommes qui contribuèrent le plus à amener les membres du comité

de Salut public à l'abandon de Maximilien fut certainement Carnot.

Esprit laborieux, honnête, mais caractère sans consistance et sans

fermeté, ainsi qu'il le prouva de reste quand, après Thermidor, il lui

fallut rendre compte de sa conduite comme membre du comité de Salut

public, Carnot avait beaucoup plus de penchant pour Collot-d'Herbois et

Billaud-Varenne, qui jusqu'au dernier moment soutinrent le système de la

Terreur quand même, que pour Robespierre et Saint-Just qui voulurent en

arrêter les excès et s'efforcèrent d'y substituer la justice[344]. Les

premiers, il est vrai, s'inclinaient respectueusement et sans mot dire

devant les aptitudes militaires de Carnot, dont les seconds s'étaient

permis quelquefois de critiquer les actes. Ainsi, Maximilien lui

reprochait de persécuter les généraux patriotes, et Saint-Just de ne pas

assez tenir compte des observations que lui adressaient les

représentants en mission aux armées, lesquels, placés au centre des

opérations militaires, étaient mieux à même de juger des besoins de nos

troupes et de l'opportunité de certaines mesures: «Il n'y a que ceux qui

sont dans les batailles qui les gagnent, et il n'y a que ceux qui sont

puissants qui en profitent....[345]», disait Saint-Just. Paroles trop

vraies, que Carnot ne sut point pardonner à la mémoire de son jeune

collègue.

[Note 344: Voy., au sujet de la préférence de Carnot pour

Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois, les _Mémoires sur Carnot_ par

son fils, t. 1er, p. 511.]

[Note 345: Discours de Saint-Just dans la séance du 9 Thermidor.]

Nous avons déjà parlé d'une altercation qui avait eu lieu au mois de

floréal entre ces deux membres du comité de Salut public, altercation à

laquelle on n'a pas manqué, après coup, de mêler Robespierre, qui y

avait été complètement étranger. A son retour de l'armée, vers le milieu

de messidor, Saint-Just avait eu avec Carnot de nouvelles discussions au

sujet d'un ordre malheureux donné par son collègue. Carnot, ayant dans

son bureau des Tuileries imaginé une expédition militaire, avait

prescrit à Jourdan de détacher dix-huit mille hommes de son armée pour

cette expédition. Si cet ordre avait été exécuté, l'armée de

Sambre-et-Meuse aurait été forcée de quitter Charleroi, de se replier

même sous Philippeville et Givet, en abandonnant Avesnes et

Maubeuge[346]. Heureusement les représentants du peuple présents à

l'armée de Sambre-et-Meuse avaient pris sur eux de suspendre le

malencontreux ordre. Cette grave imprudence de Carnot avait été signalée

dès l'époque, et n'avait pas peu contribué à lui nuire dans l'opinion

publique[347].

[Note 346: _Ibid._]

[Note 347: Nous lisons dans un rapport de l'agent national de

Boulogne au comité de Salut public, en date du 25 messidor (13 juillet

1794), que ce fonctionnaire avait appris par des connaissances que

Carnot avait failli faire manquer l'affaire de Charleroi (Pièce de la

collection Beuchot). Les membres des anciens comités, dans la note 6 où

il est question des discussions entre Saint-Just et Carnot, n'ont donné

aucune explication à ce sujet. (Voy. leur _Réponse aux imputations de

Laurent Lecointre_, p. 105.)]

Froissé dans son amour-propre, Carnot ne pardonna pas à Saint-Just, et

dans ses rancunes contre lui il enveloppa Robespierre, dont la

popularité n'était peut-être pas sans l'offusquer. Tout en reprochant à

son collègue de persécuter les généraux fidèles[348], Maximilien,

paraît-il, faisait grand cas de ses talents[349]. Carnot, nous dit-on,

ne lui rendait pas la pareille[350]. Cela dénote tout simplement chez

lui une intelligence médiocre, quoi qu'en aient dit ses apologistes. Il

fut, je crois, extrêmement jaloux de la supériorité d'influence et de

talent d'un collègue plus jeune que lui; et, sous l'empire de ce

sentiment, il se laissa facilement entraîner dans la conjuration

thermidorienne. Le 9 thermidor, comme en 1815, Carnot fut le jouet et la

dupe de Fouché.

[Note 348: Discours du 8 Thermidor.]

[Note 349: C'est ce que M. Philippe Le Bas a assuré à M. Hippolyte

Carnot.]

[Note 350: _Mémoires sur Carnot_, par son fils, t. 1er, p.

510.]

Dans les divers Mémoires publiés sur lui, on trouve contre Robespierre

beaucoup de lieux communs, d'appréciations erronées et injustes, de

redites, de déclamations renouvelées des Thermidoriens, mais pas un fait

précis, rien surtout de nature à justifier la part active prise par

Carnot au guet-apens de Thermidor. Rien de curieux, du reste, comme

l'embarras des anciens collègues de Maximilien quand il s'est agi de

répondre à cette question: Pourquoi avez-vous attendu si longtemps pour

le démasquer?--Nous ne possédions pas son discours du 8 thermidor,

ont-ils dit, comme on a vu plus haut, et c'était l'unique preuve, la

preuve matérielle des crimes du _tyran_[351]. A cet égard

Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois et Barère sont d'une unanimité

touchante. Dans l'intérieur du comité Robespierre était inattaquable,

paraît-il, car «il colorait ses opinions de fortes nuances de bien

public et il les ralliait adroitement à l'intérêt des plus graves

circonstances[352].» Aux Jacobins, ses discours étaient remplis de

patriotisme, et ce n'est pas là sans doute qu'il aurait divulgué ses

plans de dictature ou son ambition triumvirale[353]. Ainsi il a fallu

arriver jusqu'au 8 thermidor pour avoir seulement l'idée que Robespierre

eût médité des plans de dictature ou fût doué d'une _ambition

triumvirale_. Savez-vous quel a été, au dire de Collot-d'Herbois,

l'instrument terrible de Maximilien pour dissoudre la Représentation

nationale, amener la guerre civile, et rompre le gouvernement? son

discours[354]. Et de son côté Billaud-Varenne a écrit: «Je demande à mon

tour qui seroit sorti vainqueur de cette lutte quand pour confondre le

tyran, quand pour dissiper l'illusion générale nous n'avions ni son

discours du 8 thermidor ... ni le discours de Saint-Just[355]?» C'est

puéril, n'est-ce pas? Voilà pourtant sur quelles accusations s'est

perpétuée jusqu'à nos jours la tradition du fameux triumvirat dont le

fantôme est encore évoqué de temps à autre par certains niais solennels,

chez qui la naïveté est au moins égale à l'ignorance.

[Note 351: _Réponse des membres des deux anciens comités aux

imputations de Laurent Lecointre_, p. 14.]

[Note 352: _Réponse des membres des deux anciens comités aux

imputations de Laurent Lecointre_, p. 13.]

[Note 353: _Ibid._, p. 15.]

[Note 354: Séance du 9 Thermidor. Voy. le _Moniteur_ du 12 (30

juillet 1794).]

[Note 355: Mémoire de Billaud-Varenne. _Ubi Suprà_, p. 43 du

manuscrit.]

Que les misérables, coalisés contre Robespierre, se soient attachés à

répandre contre lui cette accusation de dictature, cela se comprend de

la part de gens sans conscience: c'était leur unique moyen d'ameuter

contre lui certains patriotes ombrageux. «Ce mot de dictature a des

effets magiques», répondit Robespierre dans un admirable élan, en

prenant la Convention pour juge entre ses calomniateurs et lui; «il

flétrit la liberté, il avilit le gouvernement, il détruit la République,

il dégrade toutes les institutions révolutionnaires, qu'on présente

comme l'ouvrage d'un seul homme; il rend odieuse la justice nationale,

qu'il présente comme instituée pour l'ambition d'un seul homme; il

dirige sur un point toutes les haines et tous les poignards du fanatisme

et de l'aristocratie. Quel terrible usage les ennemis de la République

ont fait du seul nom d'une magistrature romaine! Et si leur érudition

nous est si fatale, que sera-ce de leurs trésors et de leurs intrigues?

Je ne parle point de leurs armées.» N'est-ce pas là le dédain poussé

jusqu'au sublime[356]? «Qu'il me soit permis», ajoutait Robespierre, «de

renvoyer au duc d'York et à tous les écrivains royaux les patentes de

cette dignité ridicule qu'ils m'ont expédiées les premiers. Il y a trop

d'insolence à des rois qui ne sont pas sûrs de conserver leurs

couronnes, de s'arroger le droit d'en distribuer à d'autres.... J'ai vu

d'indignes mandataires du peuple qui auraient échangé ce titre glorieux

(celui du citoyen) pour celui de valet de chambre de Georges ou de

d'Orléans. Mais qu'un représentant du peuple qui sent la dignité de ce

caractère sacré, qu'un citoyen français digne de ce nom puisse abaisser

ses voeux jusqu'aux grandeurs coupables et ridicules qu'il a contribué à

foudroyer, et qu'il se soumette à la dégradation civique pour descendre

à l'infamie du trône, c'est ce qui ne paraît vraisemblable qu'à ces

êtres pervers qui n'ont pas même le droit de croire à la vertu. Que

dis-je, vertu? C'est une passion naturelle, sans doute; mais comment la

connaîtraient-elles, ces âmes vénales qui ne s'ouvrirent jamais qu'à des

passions lâches et féroces, ces misérables intrigants qui ne lièrent

jamais le patriotisme à aucune idée morale?... Mais elle existe, je vous

en atteste, âmes sensibles et pures, elle existe cette passion tendre,

impérieuse, irrésistible, tourment et délices des coeurs magnanimes,

cette horreur profonde de la tyrannie, ce zèle compatissant pour les

opprimés, cet amour sacré de la patrie, cet amour plus sublime et plus

saint de l'humanité, sans lequel une grande révolution n'est qu'un crime

éclatant qui détruit un autre crime; elle existe cette ambition

généreuse de fonder sur la terre la première république du monde, cet

égoïsme des hommes non dégradés qui trouve une volupté céleste dans le

calme d'une conscience pure et dans le spectacle ravissant du bonheur

public? Vous la sentez en ce moment qui brûle dans vos âmes; je la sens

dans la mienne. Mais comment nos vils calomniateurs la devineraient-ils?

comment l'aveugle-né aurait-il l'idée de la lumière[357]?...» Rarement

d'une poitrine oppressée sortirent des accents empreints d'une vérité

plus poignante. A cette noble protestation répondirent seuls l'injure

brutale, la calomnie éhontée et l'échafaud.

[Note 356: «Ce trait sublime: _Je ne parle pas de leurs

armées_, est de la hauteur de _Nicomède_ et de Corneille,» a

écrit Charles Nodier. _Souvenirs de la Révolution_, t. 1er, p. 294

de l'édit. Charpentier.]

[Note 357: Discours du 8 thermidor, p. 15 et 16.]

Ce fut, j'imagine, pour s'excuser aux yeux de la postérité d'avoir

lâchement abandonné Robespierre, et aussi pour se parer d'un vernis de

stoïcisme républicain, que ses collègues du comité prétendirent, après

coup, l'avoir sacrifié parce qu'il aspirait à la dictature. Ce qui les

fâchait, au contraire, c'était d'avoir en lui un censeur incommode, se

plaignant toujours des excès de pouvoir. Les conclusions de son discours

du 8 thermidor ne tendaient-elles pas surtout à faire cesser

l'arbitraire dans les comités? Constituez, disait-il à l'Assemblée,

«constituez l'unité du gouvernement sous l'autorité suprême de la

Convention nationale, qui est le centre et le juge, et écrasez ainsi

toutes les factions du poids de l'autorité nationale, pour élever sur

leurs ruines la puissance de la justice et de la liberté[358]...»

[Note 358: _Ibid._, p. 43.]

Et de quoi se plaignait Saint-Just dans son discours du 9? Précisément

de ce qu'au comité de Salut public les délibérations avaient été livrées

à quelques hommes «ayant le même pouvoir et la même influence que le

comité même», et de ce que le gouvernement s'était trouvé «abandonné à

un petit nombre qui, jouissant d'un absolu pouvoir, accusa les autres

d'y prétendre pour le conserver[359]». Les véritables dictateurs étaient

donc Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois, Barère, Carnot, C.-A. Prieur et

Robert Lindet, nullement Robespierre, qui avait, en quelque sorte,

résigné sa part d'autorité, ni Couthon, presque toujours retenu chez lui

par la maladie, ni Saint-Just, presque toujours aux armées, qu'on

laissait à l'écart et paisible, «comme un citoyen sans prétention»[360].

[Note 359: Discours de Saint-Just dans la séance du 9 thermidor.]

[Note 360: Discours de Saint-Just dans la séance du 9

thermidor.--Nous avons dit qu'il n'existait presque point d'arrêtés

portant les seules signatures de Robespierre, de Couthon et de

Saint-Just. En voici un pourtant du 30 messidor: «Le comité de Salut

public arrête que les citoyens Fijon et Bassanger, patriotes liégeois,

seront mis sur le champ en liberté ... Couthon, Robespierre,

Saint-Just.» _Archives_, F 7, 4437. Eh bien! après Thermidor, il se

trouvera des gens pour accuser Robespierre d'être l'auteur des

persécutions dirigées contre certains patriotes liégeois.]

C'est donc le comble de l'absurdité et de l'impudence d'avoir présenté

ce dernier comme ayant un jour réclamé pour Robespierre la ...

dictature. N'importe! comme Saint-Just était mort et ne pouvait

répondre, les membres des anciens comités commencèrent par insinuer

qu'il avait proposé aux comités réunis de faire gouverner la France par

des _réputations patriotiques_, en attendant qu'il y eut des

institutions républicaines[361]! L'accusation était bien vague; tout

d'abord on n'osa pas aller plus loin; mais plus tard on prit des airs de

Brutus indigné. Dans des Mémoires où les erreurs les plus grossières se

heurtent de page en page aux mensonges les plus effrontés, Barère

prétend que, dans les premiers jours de messidor, Saint-Just proposa

formellement aux deux comités réunis de décerner la dictature à

Robespierre.--Dans les premiers jours de messidor, notons-le en passant,

Saint-Just n'était même pas à Paris; il n'y revint que dans la nuit du

10. Telle est, du reste, l'inadvertance de Barère dans ses mensonges,

qu'un peu plus loin il transporte la scène en thermidor, pour la

replacer ensuite en messidor[362]. Pendant l'allocution de Saint-Just,

Robespierre se serait promené autour de la salle, «gonflant ses joues,

soufflant avec saccades». Et il y a de braves[363] gens, sérieux,

honnêtes, qui acceptent bénévolement de pareilles inepties!

[Note 361: _Réponse des membres des deux anciens comités aux

imputations de L. Lecointre_, p. 16.]

[Note 362: Mémoires de Barère, t. II, p. 213, 216 et 232. Voy. au

surplus, à ce sujet, notre _Histoire de Saint-Just_.]

[Note 363: C'est M.H. Carnot qui, dans ses _Mémoires_ sur son

père, raconte ce fait comme l'ayant trouvé dans une note «_évidemment

émanée d'un témoin oculaire_» qu'il ne nomme pas (t. 1er, p. 530).]

Pour renfoncer son assertion, Barère s'appuie d'une lettre adressée à

Robespierre par un Anglais nommé Benjamin Vaughan, résidant à Genève,

lettre dans laquelle on soumet à Maximilien l'idée d'un protectorat de

la France sur les provinces hollandaises et rhénanes confédérées, ce

qui, suivant l'auteur du projet, aurait donné à la République huit ou

neuf millions d'alliés[364]; d'où Barère conclut que Robespierre était

en relations avec le gouvernement anglais, et qu'il aspirait à la

dictature, «demandée en sa présence par Saint-Just»[365]. En vérité, on

n'a pas plus de logique! La dictature était aussi loin de la pensée de

Saint-Just que de celle de Robespierre. Dans son discours du 9

thermidor, le premier disait en propres termes: «Je déclare qu'on a

tenté de mécontenter et d'aigrir les esprits pour les conduire à des

démarches funestes, et l'on n'a point espéré de moi, sans doute, que je

prêterais mes mains pures à l'iniquité. Ne croyez pas au moins qu'il ait

pu sortir de mon coeur l'idée de flatter un homme! Je le défends parce

qu'il m'a paru irréprochable, et je l'accuserais lui-même s'il devenait

criminel»[366].--Criminel, c'est-à-dire s'il eut aspiré à la dictature.

[Note 364: Voy. cette lettre de l'Anglais Vaughan, dans les Mémoires

de Barère (t. II, p. 227). Robespierre n'en eut même pas connaissance,

car, d'après Barère, elle arriva et fut décachetée au comité de Salut

public dans la journée du 9 thermidor.]

[Note 365: Mémoires de Barère, t. II, p. 232. Il faudrait tout un

volume pour relever les inconséquences de Barère.]

[Note 366: Discours de Saint-Just dans la séance du 9 thermidor.

Saint-Just, comme on sait, ne put prononcer que les premières paroles de

son discours.]

Enfin--raison décisive et qui coupe court au débat--comment! Saint-Just

aurait proposé en pleine séance du comité de Salut public d'armer

Robespierre du pouvoir dictatorial, et aucun de ceux qu'il accusait

précisément d'avoir exercé l'autorité à l'exclusion de Maximilien ne se

serait levé pour retourner contre lui l'accusation! Personne n'eût songé

à s'emparer de cet argument si favorable aux projets des conjurés et

bien de nature à exaspérer contre celui qu'on voulait abattre les

républicains les plus désintéressés dans la lutte! Cela est

inadmissible, n'est-ce pas? Eh bien! pas une voix accusatrice ne se fit

entendre à cet égard. Et quand on voit aujourd'hui des gens se prévaloir

d'une assertion maladroite de Barère, assertion dont on ne trouve aucune

trace dans les discours prononcés ou les écrits publiés à l'époque même

par ce membre du comité de Salut public, on se prend involontairement à

douter de leur bonne foi. Robespierre garda jusqu'à sa dernière heure

trop de respect à la Convention nationale pour avoir jamais pensé à

détourner à son profit une part de l'autorité souveraine de la grande

Assemblée, et nous avons dit tout à l'heure avec quelle instance

singulière il demanda que le comité de Salut public fût, en tout état de

cause, subordonné à la Convention nationale.

Comme Billaud-Varenne, dont il était si loin d'avoir les convictions

sincères et farouches, Barère eut son heure de remords. Un jour, sur le

soir de sa vie, peu de temps après sa rentrée en France, retenu au lit

par un asthme violent, il reçut la visite de l'illustre sculpteur David

(d'Angers). Il s'entretint longtemps de Robespierre avec l'artiste

démocrate.

Après avoir parlé du désintéressement de son ancien collègue et de ses

aspirations à la dictature--deux termes essentiellement

contradictoires--il ajouta: «Depuis, j'ai réfléchi sur cet homme; j'ai

vu que son idée dominante était l'établissement du gouvernement

républicain, qu'il poursuivait, en effet, des hommes dont l'opposition

entravait les rouages de ce gouvernement.... Nous n'avons pas compris

cet homme ... il avait le tempérament des grands hommes, et la postérité

lui accordera ce titre.» Et comme David confiait au vieux Conventionnel

son projet de sculpter les traits des personnages les plus éminents de

la Révolution et prononçait le nom de Danton:--«N'oubliez pas

Robespierre!» s'écria Barère en se levant avec vivacité sur son séant,

et, en appuyant sa parole d'un geste impératif: «c'était un homme pur,

intègre, un vrai républicain. Ce qui l'a perdu, c'est sa vanité, son

irascible susceptibilité et son injuste défiance envers ses

collègues.... Ce fut un grand malheur!...» Puis, ajoutent ses

biographes, «sa tête retomba sur sa poitrine, et il demeura longtemps

enseveli dans ses réflexions» [367]. Ainsi, dans cet épanchement

suprême, Barère reprochait à Maximilien ... quoi? ... sa vanité, sa

susceptibilité, sa défiance. Il fallait bien qu'il colorât de l'ombre

d'un prétexte sa participation trop active au guet-apens de Thermidor.

Etonnez-vous donc qu'en ce moment des visions sanglantes aient traversé

l'esprit du moribond, et qu'il soit resté comme anéanti sous le poids du

remords!

[Note 367: _Mémoires de Barère_. Notice historique par MM.

Carnot et David (d'Angers), t. 1er, p. 118, 119.--David (d'Angers) a

accompli le voeu de Barère. Qui ne connaît ses beaux médaillons de

Robespierre?]

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 45 / 77 题