III

On sait maintenant, à ne s'y pas méprendre, quelle était l'opinion

publique à l'égard de Robespierre. Le véritable sentiment populaire pour

sa personne, c'était de l'idolâtrie, comme l'impur Guffroy se trouva

obligé de l'avouer lui-même[323]. Ce sentiment, il ressort des lettres

dont nous avons donné des extraits assez significatifs; il ressort de

ces lettres des Girondins sauvés par Robespierre, lettres que nous avons

révélées et qui reviennent au jour pour déposer comme d'irrécusables

témoins; ce sentiment, il ressort enfin des aveux involontaires des

Thermidoriens.

[Note 323: Lettre de Guffroy à ses concitoyens d'Arras, écrite de

Paris le 29 Thermidor an II (16 août 1793).]

D'après Billaud-Varenne, dont l'autorité a ici tant de poids, Maximilien

était considéré dans l'opinion comme l'être le plus essentiel de la

République[324]. De leur côté, les membres des deux anciens comités ont

avoué que, _quelque prévention qu'on eût_, on ne pouvait se

dissimuler quel était l'état des esprits à cette époque, et que la

popularité de Robespierre dépassait toutes les bornes[325].

[Note 324: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 25.]

[Note 325: _Réponse des anciens membres des deux comités aux

imputations de L. Lecointre_, p. 19.]

Écoutons maintenant Billaud-Varenne, atteint à son tour par la réaction

et se débattant sous l'accusation de n'avoir pas dénoncé plus tôt la

_tyrannie_ de Robespierre: «Sous quels rapports eût-il pu paraître

coupable? S'il n'eût pas manifesté l'intention de frapper, de dissoudre,

d'exterminer la représentation nationale, si l'on n'eût pas eu à lui

reprocher jusqu'à sa POPULARITÉ même ... popularité si énorme qu'elle

eût suffi pour le rendre suspect et trop dangereux dans un État libre,

en un mot s'il ne se fût point créé une puissance monstrueuse tout aussi

indépendante du comité de Salut public que de la Convention nationale

elle-même, Robespierre ne se seroit pas montré sous les traits odieux de

la tyrannie, et tout ami de la liberté lui eût conservé son

estime[326].» Et plus loin: «Nous demandera-t-on, comme on l'a déjà

fait, pourquoi nous avons laissé prendre tant d'empire à Robespierre?

Oublie-t-on que dès l'Assemblée constituante, il jouissoit déjà d'une

immense popularité et qu'il obtint le titre d'Incorruptible?

Oublie-t-on, que pendant l'Assemblée législative sa popularité ne fit

que s'accroître...? Oublie-t-on que, dans la Convention nationale,

Robespierre se trouva bientôt le seul qui, fixant sur sa personne tous

les regards, acquittant de confiance qu'elle le rendit prépondérant, de

sorte que lorsqu'il est arrivé au comité de Salut public, il étoit déjà

l'être le plus important de la France? Si l'on me demandoit comment il

avoit réussi à prendre tant d'ascendant sur l'opinion publique, je

répondrais que _c'est en affichant_ LES VERTUS LES PLUS AUSTÈRES,

LE DÉVOUEMENT LE PLUS ABSOLU, LES PRINCIPES LES PLUS PURS[327].» Otez de

ce morceau ce double mensonge thermidorien, à savoir l'accusation

d'avoir eu l'intention de dissoudre la Convention, et d'avoir exercé une

puissance monstrueuse en dehors de l'Assemblée et des comités, il reste

en faveur de Robespierre une admirable plaidoirie, d'autant plus

saisissante qu'elle est comme involontairement tombée de la plume d'un

de ses proscripteurs.

[Note 326: Mémoire de Billaud-Varenne conservé aux _Archives_,

F 7, 4579, p. 5 du manuscrit.]

[Note 327: _Ibid._, p. 12 et 13.]

Nous allons voir bientôt jusqu'où Robespierre poussa le respect pour la

Représentation nationale; et quant à cette puissance monstrueuse,

laquelle était purement et simplement un immense ascendant moral, elle

était si peu réelle, si peu effective, qu'il suffisait à ses collègues,

comme on l'a vu plus haut, d'un simple coup d'oeil pour

qu'instantanément la majorité fût acquise contre lui. Son grand crime,

aux yeux de Billaud-Varenne et de quelques républicains sincères, fut

précisément le crime d'Aristide: sa popularité; il leur répugnait de

l'entendre toujours appeler _le Juste_.

Mais si le sentiment populaire était si favorable à Maximilien, en

était-il de même de l'opinion des gens dont l'attachement à la

Révolution était médiocre? Je réponds oui, sans hésiter, et je le

prouve. Pour cela, je rappellerai d'abord les lettres de reconnaissance

adressées à Robespierre par les soixante-treize Girondins dont il avait

été le sauveur; ensuite je m'en référerai à l'avis de Boissy-d'Anglas,

Boissy le type le plus parfait de ces révolutionnaires incolores et

incertains, de ces royalistes déguisés qui se fussent peut-être

accommodés de la République sous des conducteurs comme Robespierre, mais

qui, une fois la possibilité d'en sortir entrevue, n'ont pas mieux

demandé que de s'associer aux premiers coquins venus pour abattre

l'homme à l'existence duquel ils la savaient attachée.

Nous insistons donc sur l'opinion de Boissy-d'Anglas, parce qu'il est

l'homme dont la réaction royaliste et girondine a le plus exalté le

courage, les vertus et le patriotisme. Or, quelle nécessité le forçait

de venir en messidor, à moins d'être le plus lâche et le dernier des

hommes, présenter Robespierre en exemple au monde, dans un ouvrage dédié

à la Convention nationale, s'il ne croyait ni aux vertus, ni au courage,

ni à la pureté de Maximilien? Rien ne nous autorise à révoquer en doute

sa sincérité, et quand il comparait Robespierre à Orphée enseignant aux

hommes les principes de la civilisation et de la morale, il laissait

échapper de sa conscience un cri qui n'était autre chose qu'un splendide

hommage rendu à la vérité[328]. L'opinion postérieure de Boissy ne

compte pas.

[Note 328: _Essai sur les fêtes nationales_, adressé à la

Convention, in-8º de 192 p., déjà cité. Membre du Sénat et comte de

l'Empire, grand officier de la Légion d'honneur, pair de France de la

première Restauration, pair de France de l'Empire des Cent jours, pair

de France de la seconde Restauration, Boissy-d'Anglas mourut considéré

et comblé d'honneurs en 1826. C'était un sage!

«Homme qui suit son temps à saison opportune», dirai-je avec notre vieux

poète Régnier.]

Ainsi, à l'exception de quelques ultra-révolutionnaires de bonne foi, de

royalistes se refusant à toute espèce de composition avec la République,

de plusieurs anciens amis de Danton ne pouvant pardonner à Maximilien de

l'avoir laissé sacrifier, et enfin d'un certain nombre de Conventionnels

sans conscience et perdus de crimes, la France tout entière était de

coeur avec Robespierre et ne prononçait son nom qu'avec respect et

amour. Il était arrivé, pour nous servir encore d'une expression de

Billaud-Varenne, à une hauteur de puissance morale inouïe jusqu'alors;

tous les hommages et tous les voeux étaient pour lui seul, on le

regardait comme l'être unique; la prospérité publique semblait inhérente

à sa personne, on s'imaginait, en un mot, que sa perte était la plus

grande calamité qu'on eût à craindre[329]. Eh bien! je le demande à tout

homme sérieux et de bonne foi, est-il un seul instant permis de supposer

la forte génération de 1789 capable de s'être éprise d'idolâtrie pour un

génie médiocre, pour un vaniteux, pour un rhéteur pusillanime, pour un

esprit étroit et mesquin, pour un être bilieux et sanguinaire, suivant

les épithètes prodiguées à Maximilien par tant d'écrivains ignorants, à

courte vue ou de mauvaise foi, je ne parle pas seulement des

libellistes?

[Note 329: Mémoire manuscrit de Billaud-Varenne, _Archives_, F.

7, 4579², p. 38 et 39.]

Au spectacle du déchaînement qui, après Thermidor, se produisit contre

Robespierre, Billaud-Varenne, quoique ayant joué un des principaux rôles

dans le lugubre drame, ne put s'empêcher d'écrire: «J'aime bien voir

ceux qui se sont montrés jusqu'au dernier moment les plus bas valets de

cet homme le rabaisser au-dessous d'un esprit médiocre, maintenant qu'il

n'est plus[330].» On remarqua en effet, parmi les plus lâches

détracteurs de Maximilien, quelques-uns de ceux qui, la veille de sa

chute, lui proposaient de lui faire un rempart de leurs corps[331].

[Note 330: _Ibid._, p. 40.]

[Note 331: Mémoire manuscrit de Billaud-Varenne, _Archives_, F.

7, 4579², p. 40.]

Ah! je le répète, c'est avoir une étrange idée de nos pères que de les

peindre aux pieds d'un ambitieux sans valeur et sans talent; on ne

saurait les insulter davantage dans leur gloire et dans leur oeuvre. Il

faut en convenir franchement, si ces fils de Voltaire et de Rousseau, si

ces rudes champions de la justice et du droit, eurent pour Robespierre

un enthousiasme et une admiration sans bornes, c'est que Robespierre fut

le plus énergique défenseur de la liberté, c'est qu'il représenta la

démocratie dans ce qu'elle a de plus pur, de plus noble, de plus élevé,

c'est qu'il n'y eut jamais un plus grand ami de la justice et de

l'humanité. L'événement du reste leur donna tristement raison, car, une

fois l'objet de leur culte brisé, la Révolution déchut des hauteurs où

elle planait et se noya dans une boue sanglante.

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 44 / 77 题