II

On voit à quelle école a été élevée la génération antérieure à la nôtre.

Nous avons dit comment l'oubli s'était fait dans la masse des

admirateurs de Robespierre. Gens simples pour la plupart, ils moururent

sans rien comprendre au changement qui s'était produit dans l'opinion

sur ce nom si respecté jadis.

Une foule de ceux qui auraient pu le défendre étaient morts ou

proscrits; beaucoup se laissaient comprimer par la peur ou s'excusaient

de leurs sympathies anciennes, en alléguant qu'ils avaient été trompés.

Bien restreint fut le nombre des gens consciencieux dont la bouche ne

craignit pas de s'ouvrir pour protester. D'ailleurs, dans les quinze

années du Consulat et de l'Empire, il ne fut plus guère question de la

Révolution et de ses hommes, sinon de temps à autre pour décimer ses

derniers défenseurs. Quelle voix assez puissante aurait couvert le bruit

du canon et des clairons? Puis vint la Restauration. Oh! alors, on ne

songea qu'à une chose, à savoir, de reprendre contre l'homme dont le nom

était comme le symbole et le drapeau de la République la grande croisade

thermidorienne, tant il paraissait nécessaire à la réaction royaliste

d'avilir la démocratie dans l'un de ses plus purs, de ses plus ardents,

de ses plus dévoués représentants. Et la plupart des libéraux de

l'époque, anciens serviteurs de l'Empire, ou héritiers plus ou moins

directs de la Gironde, de laisser faire.

Eh bien! qui le croirait? toutes ces calomnies si patiemment, si

habilement propagées, ces mensonges inouïs, ces diffamations éhontées,

toutes ces infamies enfin, ont paru à certains écrivains aveuglés, je

devrais dire fourvoyés, l'opinion des contemporains et l'expression du

sentiment populaire[303]. Ah! l'opinion des contemporains, il faut la

chercher dans ces milliers de lettres qui chaque jour tombaient sur la

maison Duplay comme une pluie de bénédictions. Nous avons déjà

mentionné, en passant, un certain nombre de celles qui, au point de vue

historique, nous ont paru avoir une réelle importance. Et, ceci est à

noter, presque toutes ces lettres sont inspirées par les sentiments les

plus désintéressés. Si dans quelques-unes, à travers l'encens et

l'éloge, on sent percer l'intérêt personnel, c'est l'exception[304].

[Note 303: MM. Michelet et Quinet.]

[Note 304: Voy. notamment une lettre de Cousin dans les _Papiers

inédits_, t. III, p. 317, et à la suite du rapport de Courtois, sous

le n° LXXIV. Volontaire à l'armée de la Vendée, Cousin avait avec lui

deux fils au service de la République. Robespierre, paraît-il, avait

déjà eu des bontés pour lui; Cousin le prie de les continuer «à un père

de famille qui ne veut rentrer, ainsi que ses deux fils, dans ses foyers

que lorsque les tyrans de l'Europe seront tous extirpés». Quelle belle

occasion pour les Thermidoriens de flétrir un solliciteur! Voy. p. 61 du

rapport.]

En général, ces lettres sont l'expression naïve de l'enthousiasme le

plus sincère et d'une admiration sans bornes. «Tu remplis le monde de ta

renommée; tes principes sont ceux de la nature, ton langage celui de

l'humanité; tu rends les hommes à leur dignité ... ton génie et ta sage

politique sauvent la liberté; tu apprends aux Français, par les vertus

de ton coeur et l'empire de ta raison, à vaincre ou mourir pour la

liberté et la vertu...», lui écrivait l'un[305].--«Vous respirez encore,

pour le bonheur de votre pays, en dépit des scélérats et des traîtres

qui avoient juré votre perte. Grâces immortelles en soient rendues à

l'Être suprême.... Puissent ces sentiments, qui ne sont que l'expression

d'un coeur pénétré de reconnaissance pour vos bienfaits, me mériter

quelque part à votre estime. Sans vous je périssois victime de la plus

affreuse persécution[306]....», écrivait un autre.

[Note 305: Lettre de J.-P. Besson, de Manosque, en date du 23

prairial; citée sous le n° 1, à la suite du rapport de Courtois. _Vide

suprà_.]

[Note 306: Lettre de Hugon jeune, de Vesoul, le 11 prairial, citée à

la suite du rapport sous le n° IV. L'_honnête_ Courtois a eu soin

de supprimer le dernier membre de phrase. Nous l'avons rétabli d'après

l'original conservé aux Archives, et en marge duquel on lit de la main

de Courtois: _Flagorneries_. Voy. _Archives_, F. 7, 4436,

liasse X.]

Un citoyen de Tours lui déclare que, pénétré d'admiration pour ses

talents, il est prêt à verser tout son sang plutôt que de voir porter

atteinte à sa réputation[307]. Un soldat du nom de Brincourt, en

réclamant l'honneur de verser son sang pour la patrie, s'adresse à lui

en ces termes: «Fondateur de la République, ô vous, incorruptible

Robespierre, qui couvrez son berceau de l'égide de votre

éloquence»[308]!...

[Note 307: Lettre en date du 28 germinal, citée à la suite du

rapport de Courtois sous le numéro VII. L'original est aux

_Archives_, F 7, 4436, liasse R.]

[Note 308: Lettre de Sedan en date du 19 août 1793, citée par

Courtois sous le numéro VIII.]

Vers lui, avons-nous dit déjà, s'élevaient les plaintes d'une foule de

malheureux et d'opprimés, plaintes qui retentissaient d'autant plus

douloureusement dans son coeur que la plupart du temps il était dans

l'impuissance d'y faire droit. «Républicain vertueux et intègre», lui

mandait de Saint-Omer, à la date du 2 messidor, un ancien commissaire

des guerres destitué par le représentant Florent Guyot, «permets qu'un

citoyen pénétré de tes sublimes principes et rempli de la lecture de tes

illustres écrits, où respirent le patriotisme le plus pur, la morale la

plus touchante et la plus profonde, vienne à ton tribunal réclamer la

justice, qui fut toujours la vertu innée de ton âme.... Je fais reposer

le succès de ma demande sur ton équité, qui fut toujours la base de

toutes tes actions....[309]» Et le citoyen Carpot: «Je regrette de

n'avoir pu vous entretenir quelques instants. Il me semble que je laisse

échapper par là un moyen d'abréger la captivité des personnes qui

m'intéressent.»[310]

[Note 309: Lettre citée à la suite du rapport de Courtois sous le

numéro IX. Le dernier membre de phrase a été supprimé par Courtois.]

[Note 310: Lettre omise par Courtois, provenant de la précieuse

collection Beuchot, que le savant conservateur de la bibliothèque du

Louvre, M. Barbier, a bien voulu mettre à notre disposition.]

Un littérateur du nom de Félix, qui depuis quarante ans vivait en

philosophe dans un ermitage au pied des Alpes, d'où il s'associait par

le coeur aux destinées de la Révolution, étant venu à Paris au mois

d'août 1793, écrit à Robespierre afin de lui demander la faveur d'un

entretien, tant sa conduite et ses discours lui avaient inspiré d'estime

et d'affection pour sa personne; et il lui garantit d'avance «la plus

douce récompense au coeur de l'homme de bien, sa propre estime, et celle

de tous les gens vertueux et éclairés»[311]. Aux yeux des uns, c'est

l'apôtre de l'humanité, l'homme sensible, humain et bienfaisant par

excellence, «réputation», lui dit-on, «sur laquelle vos ennemis mêmes

n'élèvent pas le plus petit doute»[312]; aux yeux des autres, c'est le

messie promis par l'Eternel pour réformer toutes choses[313]. Un citoyen

de Toulouse ne peut s'empêcher de témoigner à Robespierre toute la joie

qu'il a ressentie en apprenant qu'il y avait entre eux une ressemblance

frappante. Il rougit seulement de ne ressembler que par le physique au

régénérateur et bienfaiteur de sa patrie[314]. Maximilien est regardé

comme la pierre angulaire de l'édifice constitutionnel, comme le

flambeau, la colonne de la République[315]. «Tous les braves Français

sentent avec moi de quel prix sont vos infatigables efforts pour assurer

la liberté, en vous criant par mon organe: Béni soit Robespierre»! lui

écrit le citoyen Jamgon[316]. «L'estime que j'avois pour toi dès

l'Assemblée constituante», lui mande Borel l'aîné, «me fit te placer au

ciel à côté d'Andromède dans un projet de monument sidéral»[317]....

[Note 311: Lettre citée par Courtois sous le numéro X.]

[Note 312: Lettres de Vaquier, ancien inspecteur des droits

_réservés_, insérée par Courtois sous le numéro XI et déjà citée

par nous. _Vide suprà_.]

[Note 313: Lettre du citoyen Chauvet, ancien capitaine-commandant de

la compagnie des vétérans de Château-Thierry, en date du 30 prairial,

déjà citée. Dans cette lettre très-longue d'_un jeune homme de

quatre-vingt-sept ans_, lettre dont l'original est aux _Archives_,

Courtois n'a cité qu'une vingtaine de lignes, numéro XII.]

[Note 314: Lettre en date du 22 messidor, tronquée et altérée par

Courtois, sous le numéro XIII.]

[Note 315: Lettre de Dathé, ancien maire de Vermanton, en Bourgogne,

et de Picard, citées sous le numéro XV à la suite du rapport de

Courtois.]

[Note 316: Lettre citée par Courtois sous le numéro XXIV. _Vide

suprà_.]

[Note 317: Lettre en date du 15 floréal an II, citée par Courtois

sous le numéro XXIV.]

Et Courtois ne peut s'empêcher de s'écrier dans son rapport: «C'étoit à

qui enivreroit l'idole.... Partout même prostitution d'encens, de voeux

et d'hommages; partout on verserait son sang pour sauver ses

jours[318].» Le misérable rapporteur se console, il est vrai, en

ajoutant que si la peste avait des emplois et des trésors à distribuer,

elle aurait aussi ses courtisans[319]. Mais les courtisans et les rois,

c'est l'exception, et les hommages des courtisans ne sont jamais

désintéressés. Robespierre, lui, d'ailleurs, n'avait ni emplois ni

trésors à distribuer. On connaît sa belle réponse à ceux qui, pour le

déconsidérer, allaient le présentant comme revêtu d'une dictature

personnelle: «Il m'appellent tyran! Si je l'étais, ils ramperaient à mes

pieds, je les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de commettre

tous tes crimes, et ils seraient reconnaissants....[320].»

[Note 318: Rapport de Courtois, p. 9 et 10.]

[Note 319: _Ibid._, p. 12.]

[Note 320: Discours du 8 thermidor, p. 16.]

Nous pourrions multiplier les citations de ces lettres, dont le nombre

était presque infini, du propre aveu de Courtois[321], avons-nous dit,

et Courtois s'est bien gardé, comme on pense, de publier les plus

concluantes en faveur de Robespierre[322]. Or, comme contre-poids à ces

témoignages éclatants, comme contre-partie de ce concert d'enthousiasme,

qu'a trouvé Courtois à offrir à la postérité? quelques misérables

lettres anonymes, les unes ineptes, les autres ordurières, oeuvres de

bassesse et de lâcheté dont nous aurons à dire un mot, et que tout homme

de coeur ne saurait s'empêcher de fouler aux pieds avec dédain.

[Note 321: Rapport de Courtois, p. 103.]

[Note 322: Nous avons déjà dit l'indigne trafic qu'a fait Courtois

des innombrables lettres trouvées chez Robespierre.]

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 43 / 77 题