Lâchetés et apostasies.--Rares exemples de fidélité.--Moyens d'action de
la calomnie.--Les continuateurs de Courtois.--Rouget de Lisle et
Robespierre.--Les vaincus au théâtre.--L'historien Montjoie.--Le
véritable sentiment populaire.--L'opinion de Boissy d'Anglas.
--Hésitation du comité de Salut public.--Cri d'indignation.--De Carnot
et de Robespierre.--L'accusation de dictature.--Protestations de
Saint-Just.--Manoeuvres thermidoriennes.--Amar et Voulland aux
Madelonnettes.--Les conjurés et les députés de la droite.--Lettres
anonymes.--Inertie de Robespierre.--Ses alliés.--Le général
Hanriot.--Séances des comités les 4 et 5 thermidor.--Avertissement de
Saint-Just.
I
Après Thermidor, une effroyable terreur s'abattit sur les patriotes; ce
fut le commencement de la Terreur blanche. De toutes les communes de
France, une seule, je crois, eut le courage de protester contre cette
funeste journée, ce fut la commune de Dijon. Mais ce fut une
protestation isolée, perdue dans le concert des serviles adresses de
félicitations envoyées de toutes parts aux vainqueurs. Malheur en effet
à qui eût osé ouvrir la bouche pour défendre la mémoire de Robespierre!
On vit alors se produire les plus honteuses apostasies. Tels qui avaient
porté aux nues Maximilien vivant et s'étaient extasiés sur son humanité,
sur son amour de la justice, firent chorus avec ses calomniateurs et ses
assassins, et l'accablèrent, mort, des plus indignes outrages.
Les Girondins sauvés par lui, les Mercier, les Daunou, les Saladin, les
Olivier de Gérente et tant d'autres injurièrent bassement l'homme qui,
de leur propre aveu, les avait par trois fois sauvés de la mort, et vers
lequel ils avaient poussé un long cri de reconnaissance. Mais, passé
Thermidor, leur reconnaissance était avec les neiges d'antan. Celui
qu'en messidor de l'an II, Boissy-d'Anglas présentait au monde comme
l'Orphée de la France, enseignant aux peuples les principes de la morale
et de la justice, n'était plus, en ventôse de l'an III (mars 1795), de
par le même Boissy, qu'un hypocrite à la tyrannie duquel le 9 Thermidor
avait heureusement mis fin[279].
[Note 279: Séance de la Convention du 30 ventôse an III (20 mars
1795), _Moniteur_ du 3 germinal (23 mars).]
Toutes les lâchetés, toutes les turpitudes, toutes les apostasies
débordèrent des coeurs comme d'un terrain fangeux. Barère, malgré
l'appui prêté par lui aux assassins de Robespierre, n'en fut pas moins
obligé de venir un jour faire amende honorable pour avoir, à diverses
reprises, parlé de lui avec éloge[280]. On entendit, sans que personne
osât protester, les diffamations les plus ineptes, les plus saugrenues,
se produire en pleine Convention. Ici, Maximilien est désigné par le
montagnard Bentabole comme le chef de la faction d'Hébert[281]. Là, deux
républicains, Laignelot et Lequinio, qui toute leur vie durent
regretter, j'en suis sûr, d'avoir un moment subi l'influence des
passions thermidoriennes, en parlent comme ayant été d'intelligence avec
la Vendée[282]. Tandis que Thuriot _de Larozière_, le futur
magistrat impérial, demande que le tribunal révolutionnaire continue
d'informer contre les nombreux partisans de Robespierre, Merlin (de
Douai), le législateur par excellence de la Terreur, annonce que les
rois coalisés, et spécialement le pape, sont désespérés de la
catastrophe qui a fait tomber la tête de Maximilien[283]. Catastrophe,
le mot y est. Merlin l'a-t-il prononcé intentionnellement? Je n'en
serais pas étonné. Quel ami des rois et du pape, en effet, que ce
Maximilien Robespierre! et comme les partisans de la monarchie et du
catholicisme ont pris soin de défendre sa mémoire!
[Note 280: _Ibid_ du 7 germinal an III (27 mars),
_Moniteur_ du 11 germinal (31 mars 1795).]
[Note 281: Séance des Jacobins du 26 thermidor an II (8 août 1794),
_Moniteur_ du 30 thermidor.]
[Note 282: Séance de la Convention du 8 vendémiaire an III (29
septembre 1794), _Moniteur_ des 11 et 12 vendémiaire.]
[Note 283: Séance de la Convention du 12 vendémiaire an III (3
octobre 1794), _Moniteur_ du 13 vendémiaire.]
On frémit d'indignation en lisant dans le _Moniteur_, où tant de
fois le nom de Robespierre avait été cité avec éloge, les injures
crachées sur ce même nom par un tas de misérables sans conscience et
sans aveu. Un jour, ce sont des vers d'un bailli suisse, où nous voyons
«qu'il fallait sans tarder faire son épitaphe ou bien celle du genre
humain[284]». Une autre fois, ce sont des articles d'un des rédacteurs
ordinaires du journal, où sont délayées en un style emphatique et diffus
toutes les calomnies ayant cours alors contre Robespierre[285]. Ce
rédacteur, déjà nommé, s'appelait Trouvé. Auteur d'un hymne à l'Être
suprême, qui apparemment n'était pas fait pour déplaire à Robespierre,
et qui, par une singulière ironie du sort, parut au _Moniteur_, le
jour même où tombait la tête de Maximilien, Trouvé composa une ode sur
le 9 Thermidor, et chanta ensuite tous les pouvoirs qui s'élevèrent
successivement sur les ruines de la République. Après avoir été baron et
préfet de l'Empire, cet individu était devenu l'un des plus serviles
fonctionnaires de la Restauration. Les injures d'un tel homme ne
pouvaient qu'honorer la mémoire de Robespierre[286].
[Note 284: Voyez ces vers dans le _Moniteur_ du 3 frimaire an
III (29 novembre 1794).]
[Note 285: Voyez notamment le _Moniteur_ des 3 et 27 germinal
an III (23 mars et 16 avril 1795), des 12 et 28 floréal an III (1er et 7
mai 1795), des 2 et 11 thermidor an III (20 et 29 juillet 1795), etc.]
[Note 286: Il faut lire dans l'_Histoire de la Restauration_,
par M. de Vaulabelle, les infamies dont, sous la Restauration, le
_baron_ Trouvé s'est rendu complice comme préfet.]
Aucun genre de diffamation ou de calomnie n'a été épargné au martyr dans
sa tombe. Tantôt c'est un député du nom de Lecongne qui, rompant le
silence auquel il s'était à peu près condamné jusque-là, a l'effronterie
de présenter comme l'oeuvre personnelle de Robespierre les lois votées
de son temps par la Convention nationale, effronterie devenue commune à
tant de prétendus historiens; tantôt c'est l'épicurien Dupin, l'auteur
du rapport à la suite duquel les fermiers généraux furent traduits
devant le tribunal révolutionnaire, et leurs biens, de source assez
impure du reste, mis sous le séquestre, qui accuse Maximilien d'avoir
voulu spolier ces mêmes fermiers généraux[287]. A peine si, de temps à
autre, une voix faible et isolée s'élevait pour protester contre tant
d'infamies et de mensonges.
[Note 287: Séance de la Convention du 16 floréal an III (5 mai
1795). Voy. le _Moniteur_ du 20 floréal.]
Tardivement, Baboeuf, dans le _Tribun du peuple_, présenta
Robespierre comme le martyr de la liberté, et qualifia d'exécrable la
journée du 9 thermidor; mais, à l'origine, il avait, lui aussi,
calomnié, à l'instar des Thermidoriens, ce véritable martyr de la
liberté. Plus tard encore, dans le procès de Baboeuf, un des accusés,
nommé Fossar, s'entendit reprocher comme un crime d'avoir dit devant
témoins que le peuple était plus heureux du temps de Robespierre. Cet
accusé maintint fièrement son assertion devant la haute cour de Vendôme.
«Si ce propos est un crime», ajouta-t-il, «j'en suis coupable, et le
tribunal peut me condamner». Mais ces exemples étaient rares.
La justice thermidorienne avait d'ailleurs l'oeil toujours ouvert sur
toutes les personnes suspectes d'attachement à la mémoire de Maximilien.
Malheur à qui osait prendre ouvertement sa défense. Un ancien commensal
de Duplay, le citoyen Taschereau, dont nous avons déjà eu l'occasion de
parler, craignant qu'on ne lui demandât compte de son amitié et de ses
admirations pour Robespierre, avait, peu après Thermidor, lancé contre
le vaincu un long pamphlet en vers. Plus tard, en l'an VII, pris de
remords, croyant peut-être les passions apaisées, et que l'heure était
venue où il était permis d'ouvrir la bouche pour dire la vérité, il
publia un écrit dans lequel il préconisait celui qu'un jour, le couteau
sur la gorge, il avait renié publiquement[288]; il fut impitoyablement
jeté en prison[289].
[Note 288: Taschereau avait été mis hors la loi dans la nuit du 9 au
10 thermidor. Voy. le _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet
1795).]
[Note 289: Voy. le _Moniteur_ du 13 germinal an VII (2 avril
1799).]
Tel était le sort réservé aux citoyens auxquels l'amour de la justice,
ou quelquefois un reste de pudeur, arrachait un cri de protestation. Les
honnêtes gens, ceux en qui le sentiment de l'intérêt personnel n'avait
pas étouffé toute conscience, les innombrables admirateurs de Maximilien
Robespierre, durent courber la tête; ils gémirent indignés, et gardèrent
le silence. Qu'eussent-ils fait d'ailleurs? Ce n'étaient pour la plupart
ni des écrivains ni des orateurs; c'était le peuple tout entier, et, au
9 thermidor, la parole fut pour bien longtemps ôtée au peuple. Puis
l'âge arriva, l'oubli se fit; et la génération qui succéda aux rudes
jouteurs des grandes années de la Révolution fut bercée uniquement au
bruit des déclamations thermido-girondines. Dans son oeuvre de calomnie
et de diffamation, la réaction se trouva merveilleusement aidée par les
apostasies d'une multitude de fonctionnaires, désireux de faire oublier
leurs anciennes sympathies pour Robespierre[290], et surtout par
l'empressement avec lequel nombre de membres de la Convention
s'associèrent à l'idée machiavélique d'attribuer à Maximilien tous les
torts, toutes les erreurs, toutes les sévérités de la Révolution,
croyant dans un moment d'impardonnable faiblesse se dégager, par ce
lâche et honteux moyen, de toute responsabilité dans les actes du
gouvernement révolutionnaire.[291]
[Note 290: Beaucoup de personnes avaient donné à leurs enfants le
nom de Robespierre, tant ce grand citoyen était en effet un monstre
horrible et sanguinaire. En l'an VI il se trouva, au conseil des
Anciens, un compatriote de Maximilien, nommé Dauchet, qui poussa le
dédain de la vérité jusqu'à prétendre que c'étaient les officiers de
l'état civil qui avaient contraint les parents de donner à leurs enfants
ce _nom odieux_. Ingénieuse manière d'excuser les admirateurs du
vaincu. (Séance des Anciens du 15 prairial an VI [3 juin 1797].)]
[Note 291: Le père de Georges Sand, M. Maurice Dupin, écrivait, à la
date du 10 thermidor de l'an II: «C'est à la Convention que nous devons
notre salut. Sans elle, dit-on, tous les patriotes eussent été victimes
de la tyrannie de Robespierre.»
Mme Georges Sand, qui a cité cette lettre dans sa _Correspondance_,
l'a fait suivre d'une note où il est dit:
«Voici l'effet des calomnies de la réaction. De tous les terrroristes,
Robespierre fut le plus humain, le plus ennemi par nature et par
conviction des apparentes nécessités de la Terreur et du fatal système
de la peine de mort. Cela est assez prouvé, et l'on ne peut pas recuser
à cet égard le témoignage de M. de Lamartine. La réaction thermidorienne
est une des plus lâches que l'histoire ait produites. Cela est encore
suffisamment prouvé. A quelques exceptions près, les Thermidoriens
n'obéirent à aucune conviction, à aucun cri de la conscience, en
immolant Robespierre. La plupart d'entre eux le trouvaient trop faible
et trop miséricordieux la veille de sa mort, et le lendemain ils lui
attribuèrent leurs propres forfaits pour se rendre populaires. Soyons
justes enfin, et, ne craignons plus de le dire: Robespierre est le plus
grand homme de la Révolution, et l'un des plus grands hommes de
l'histoire....»]
Dans les premiers jours de ventôse an III (février 1795), quelques
patriotes de Nancy, harcelés, mourant de faim, ayant osé dire que le
temps où vivait Robespierre était l'âge d'or de la République, furent
aussitôt dénoncés à la Convention par le représentant Mazade, alors en
mission dans le département de la Meurthe. «Hâtons-nous», écrivit ce
digne émule de Courtois, «de consigner dans les fastes de l'histoire que
les violences de ce monstre exécrable, _que le sang des Français qu'il
fit couler par torrents, que le pillage auquel il dévoua toutes les
propriétés_, ont seuls amené ce moment de gêne....»[292]
[Note 292: Voyez cette lettre de Mazade dans le _Moniteur_ du
12 ventôse de l'an III (3 mars 1795).]
Tel fut en effet l'infernal système suivi par les Thermidoriens. La
France et l'Europe se trouvèrent littéralement inondées de libelles, de
pamphlets, de prétendues histoires où l'odieux le dispute au bouffon. Le
rapport de Courtois fut naturellement le grand arsenal où les écrivains
mercenaires et les pamphlétaires de la réaction puisèrent à l'envi;
néanmoins, des imaginations perverties trouvèrent moyen de renchérir sur
ce chef-d'oeuvre d'impudence et de mensonge. D'anciens collègues de
Maximilien s'abaissèrent jusqu'à ramasser dans la fange la plume du
libelliste. Passe encore pour Fréron qui, dans une note adressée à
Courtois, présente la figure de Robespierre comme ressemblant beaucoup à
celle du chat[293]! il n'y avait chez Fréron ni conscience ni moralité;
mais Merlin (de Thionville)! On s'attriste en songeant qu'un patriote de
cette trempe a prêté les mains à l'oeuvre basse et ténébreuse entreprise
par les héros de Thermidor. Son _Portrait de Robespierre_ et sa
brochure intitulée _Louis Capet et Robespierre_ ne sont pas d'un
honnête homme.
[Note 293: Voyez cette note dans les _Papiers inédits_, t. I,
p. 154.]
Mais tout cela n'est rien auprès des calomnies enfantées par
l'imagination des Harmand (de la Meuse)[294] et des Guffroy. Des presses
de l'ancien propriétaire-rédacteur du _Rougyff_ sortirent des
libelles dont les innombrables exemplaires étaient répandus à profusion
dans les villes et dans les campagnes. Parmi les impostures de cette
impure officine citons, outre les élucubrations de Laurent Lecointre,
_la Queue de Robespierre, ou les dangers de la liberté de la
presse_ par Méhée fils; _les Anneaux de la queue; Défends ta queue;
Jugement du peuple souverain qui condamne à mort la queue infernale de
Robespierre; Lettre de Robespierre à la Convention nationale; la Tête à
la Queue, ou Première Lettre de Robespierre à ses continuateurs_;
j'en passe et des meilleurs[295]. Ajoutez à cela des nuées de libelles
dont la seule nomenclature couvrirait plusieurs pages. Prose et vers,
tout servit à noircir cette grande figure qui rayonnait d'un si
merveilleux éclat aux yeux des républicains de l'an II. Les poètes, en
effet, se mirent aussi de la partie, si l'on peut prostituer ce nom de
poètes à d'indignes versificateurs qui mirent leur muse boiteuse et
mercenaire au service des héros thermidoriens. Hélas! pourquoi faut-il
que parmi ces insulteurs du géant tombé, on ait le regret de compter
l'auteur de la _Marseillaise_! Mais autant Rouget de Lisle, inspiré
par le génie de la patrie, avait été sublime dans le chant qui a
immortalisé son nom, autant il fut plat et lourd dans l'hymne calomnieux
composé par lui sur la _conjuration de Robespierre_, suivant
l'expression de l'époque[296].
[Note 294: Préfet sous le gouvernement consulaire, Harmand (de la
Meuse) publia en 1814, sous ce titre: _Anecdotes relatives à quelques
personnes et à plusieurs événements remarquables de la Révolution_,
un libelle effrontément cynique qu'une main complaisante réédita en
1819, en y ajoutant douze anecdoctes qui, prétendit-on, avait été
supprimées lors de la première édition. C'est là qu'on lit que
Saint-Just s'était fait faire une culotte de la peau d'une jeune fille
qu'il avait fait guillotiner. De pareilles oeuvres ne s'analysent ni ne
se discutent; il suffit de les signaler, elles et leurs auteurs, au
mépris de tous les honnêtes gens.]
[Note 295: Nombre de ces pamphlets sont l'oeuvre de Méhée fils,
lequel signa: _Felhemesi_, anagramme de son nom. Nous avons déjà
dit autre part quel horrible coquin était ce Méhée, qui ne put jamais
pardonner à Robespierre d'avoir en 1792 combattu sa candidature à la
Convention nationale. Rappelons ici que, sous le nom de Méhée de la
Touche, il fut un des mouchards de la police impériale, et qu'après la
chute de Napoléon, il tenta de se mettre au service de la Restauration.]
[Note 296: _Hymne dithyrambique sur la conjuration de Robespierre
et la révolution du 9 Thermidor_, par Joseph Rouget de Lisle,
capitaine au corps du génie, auteur du chant marseillais, à Paris, l'an
deuxième de la République une et indivisible. Le couplet suivant, qui a
trait directement à Robespierre, peut donner une idée de cet hymne, que
par une sorte de profanation, l'auteur mit sur l'air de la
_Marseillaise_:
Voyez-vous ce spectre livide
Qui déchire son propre flanc;
Encore tout souillé de sang,
De sang il est encore avide.
Voyez avec un rire affreux
Comme il désigne ses victimes,
Voyez comme il excite aux crimes
Ses satellites furieux.
Chantons, la liberté, couronnons sa statue, etc....
Rouget de Lisle avait été arrêté avant Thermidor, sur un ordre signé de
Carnot. On ne manqua pas sans doute de lui persuader que son arrestation
avait été l'oeuvre de Robespierre.]
Le théâtre n'épargna pas les vaincus, et l'on nous montra sur la scène
Maximilien Robespierre envoyant à la mort une jeune fille coupable de
n'avoir point voulu sacrifier sa virginité à la rançon d'un père[297].
[Note 297: Le nom de l'auteur de cette belle oeuvre nous a échappé,
et c'est dommage. Il est bon que le nom d'Anitus vive à côté de celui de
Socrate. Le roman moderne offre quelques équivalents d'inepties
pareilles.
Nous ne connaissons guère qu'une oeuvre dramatique, représentée au
théâtre, où la grande figure de Robespierre ait été sérieusement
étudiée. Elle est de M. le docteur Louis Combe, ancien adjoint au maire
de Lyon, mort il y a trois ans, et auquel la population lyonnaise a fait
de magnifiques funérailles.
Cette pièce intitulée _Robespierre_ ou les _Drames de la
Révolution_, a été représentée en 1888 sur les théâtres Voltaire, de
Batignolles et de Montmartre. Elle y a obtenu le plus légitime succès,
ainsi que le constate une lettre de M. Pascal Delagarde, directeur de
ces théâtres, en date du 17 juillet 1888. «Cette oeuvre, dit-il,
méritait d'être représentée sur une scène du boulevard, où elle aurait
obtenu, je le garantis, cent représentations».
Elle a été imprimée, après la mort de son auteur, par les soins pieux de
sa fille, Mlle Marie Combe, avec cette épigraphe de M. Louis Combet: «Ce
livre n'est point une oeuvre de parti, c'est un essai de réparation et
de justice. C'est un appel à l'impartiale histoire pour la revision d'un
jugement hâtivement rendu contre l'homme le plus pur de la Révolution
française, et que la calomnie et la haine n'ont cessé de poursuivre
jusqu'au delà de la tombe.»]
Mais les oeuvres d'imagination pure ne suffisaient pas pour fixer
l'opinion des esprits un peu sérieux, on eut des _historiens_ à
discrétion. Dès le lendemain de Thermidor parut une _Vie secrète,
politique et curieuse de Robespierre_, déjà mentionnée par nous, et
dont l'auteur voulut bien reconnaître que «ce monstre _feignit_ de
vouloir épargner le sang»[298].
[Note 298: _Vie secrète, politique et curieuse de Maximilien
Robespierre, suivie de plusieurs anecdotes sur la conspiration sans
pareille_, par L. Duperron, avec une gravure qui représente une main
tenant par les cheveux la tête de Maximilien, in-12 de 36 pages.]
Pareil aveu ne sortira pas de la plume du citoyen Montjoie, que dis-je!
du sieur Félix-Christophe-Louis Ventre de Latouloubre de Galart de
Montjoie, auteur d'une _Histoire de la conjuration de Robespierre_
qui est le modèle du genre, parce qu'elle offre les allures d'une oeuvre
sérieuse, et semble écrite avec une certaine modération. On y lit
cependant des phrases dans le genre de celle-ci: «Chaque citoyen arrêté
étoit destiné à la mort. Robespierre n'avoit d'autre soin que de grossir
les listes de proscription, que de multiplier le nombre des assassinats.
Le fer de la guillotine n'alloit point assez vite à son gré. On lui
parla d'un glaive qui frapperoit neuf têtes à la fois. Cette invention
lui plut. On en fit des expériences à Bicêtre, elles ne réussirent pas;
mais l'humanité n'y gagna rien. Au lieu de trois, quatre victimes par
jour, Robespierre voulut en avoir journellement cinquante, soixante, et
il fut obéi[299].» Il faut, pour citer de semblables lignes, surmonter
le dégoût qu'on éprouve. C'est ce Montjoie qui prête à Maximilien le mot
suivant: «Tout individu qui avait plus de 13 ans en 1789 doit être
égorgé[300].» C'est encore lui qui porte à cinquante-quatre mille le
chiffre des victimes mortes sur l'échafaud durant les six derniers mois
_du règne de Robespierre_[301]. Y a-t-il assez de mépris pour les
gens capables de mentir avec une telle impudence? Eh bien! toutes ces
turpitudes s'écrivaient et s'imprimaient à Paris en l'an II de la
République, quand quelques mois à peine s'étaient écoulés depuis le jour
où, dans une heure d'enthousiaste épanchement, Boissy-d'Anglas appelait
Robespierre l'_Orphée de la France_ et le félicitait d'enseigner
aux peuples les plus purs préceptes de la morale et de la justice.
[Note 299: _Histoire de la conjuration de Robespierre_, par
Montjoie, p. 149 de l'édit. in-8° de 1795 (Lausanne).]
[Note 300: _Ibid._, p. 154.]
[Note 301: _Ibid._, p. 158.]
Il n'y a pas à se demander si un pareil livre fit fortune[302]. Réaction
thermidorienne, réaction girondine, réaction royaliste battirent des
mains à l'envi. Les éditions de cet ouvrage se trouvèrent coup sur coup
multipliées; il y en eut de tous les formats, et il fut presque
instantanément traduit en espagnol, en allemand et en anglais. C'était
là sans doute que l'illustre Walter Scott avait puisé ses renseignements
quand il écrivit sur Robespierre les lignes qui déshonorent son beau
talent.
[Note 302: Collaborateur au _Journal général de France_ et au
_Journal des Débats_, Montjoie reçut du roi Louis XVIII une pension
de trois mille francs et une place de conservateur à la Bibliothèque
Mazarine. Son panégyriste n'a pu s'empêcher d'écrire: «Le respect qu'on
doit à la vérité oblige de convenir que Montjoie n'était qu'un écrivain
médiocre; son style est incorrect et déclamatoire, et ses ouvrages
historiques ne doivent être lus qu'avec une extrême défiance.» (Art.
MONTJOIE, par Weiss, dans la _Biographie universelle_).]
Est-il maintenant nécessaire de mentionner les _histoires_ plus ou
moins odieuses et absurdes de Desessarts, _la Vie et les crimes de
Robespierre_ par Leblond de Neuvéglise, autrement dit l'abbé Proyard,
ouvrage traduit en allemand, en italien, et si tristement imité de nos
jours par un autre abbé Proyard? Faut-il signaler toutes les rapsodies,
tous les contes en l'air, toutes les fables acceptés bénévolement ou
imaginés par les écrivains de la réaction? Et n'avions-nous pas raison
de dire, au commencement de notre histoire de Robespierre, que, depuis
dix-huit cents ans, jamais homme n'avait été plus calomnié sur la terre?
Ah! devant tant d'infamies, devant tant d'outrages sanglants à la
vérité, la conscience, interdite, se trouble; on croit rêver. Heureux
encore, Robespierre, quand ce ne sont pas des libéraux et des démocrates
qui viennent jeter sur sa tombe l'injure et la boue.