CHAPITRE CINQUIÈME

Lâchetés et apostasies.--Rares exemples de fidélité.--Moyens d'action de

la calomnie.--Les continuateurs de Courtois.--Rouget de Lisle et

Robespierre.--Les vaincus au théâtre.--L'historien Montjoie.--Le

véritable sentiment populaire.--L'opinion de Boissy d'Anglas.

--Hésitation du comité de Salut public.--Cri d'indignation.--De Carnot

et de Robespierre.--L'accusation de dictature.--Protestations de

Saint-Just.--Manoeuvres thermidoriennes.--Amar et Voulland aux

Madelonnettes.--Les conjurés et les députés de la droite.--Lettres

anonymes.--Inertie de Robespierre.--Ses alliés.--Le général

Hanriot.--Séances des comités les 4 et 5 thermidor.--Avertissement de

Saint-Just.

I

Après Thermidor, une effroyable terreur s'abattit sur les patriotes; ce

fut le commencement de la Terreur blanche. De toutes les communes de

France, une seule, je crois, eut le courage de protester contre cette

funeste journée, ce fut la commune de Dijon. Mais ce fut une

protestation isolée, perdue dans le concert des serviles adresses de

félicitations envoyées de toutes parts aux vainqueurs. Malheur en effet

à qui eût osé ouvrir la bouche pour défendre la mémoire de Robespierre!

On vit alors se produire les plus honteuses apostasies. Tels qui avaient

porté aux nues Maximilien vivant et s'étaient extasiés sur son humanité,

sur son amour de la justice, firent chorus avec ses calomniateurs et ses

assassins, et l'accablèrent, mort, des plus indignes outrages.

Les Girondins sauvés par lui, les Mercier, les Daunou, les Saladin, les

Olivier de Gérente et tant d'autres injurièrent bassement l'homme qui,

de leur propre aveu, les avait par trois fois sauvés de la mort, et vers

lequel ils avaient poussé un long cri de reconnaissance. Mais, passé

Thermidor, leur reconnaissance était avec les neiges d'antan. Celui

qu'en messidor de l'an II, Boissy-d'Anglas présentait au monde comme

l'Orphée de la France, enseignant aux peuples les principes de la morale

et de la justice, n'était plus, en ventôse de l'an III (mars 1795), de

par le même Boissy, qu'un hypocrite à la tyrannie duquel le 9 Thermidor

avait heureusement mis fin[279].

[Note 279: Séance de la Convention du 30 ventôse an III (20 mars

1795), _Moniteur_ du 3 germinal (23 mars).]

Toutes les lâchetés, toutes les turpitudes, toutes les apostasies

débordèrent des coeurs comme d'un terrain fangeux. Barère, malgré

l'appui prêté par lui aux assassins de Robespierre, n'en fut pas moins

obligé de venir un jour faire amende honorable pour avoir, à diverses

reprises, parlé de lui avec éloge[280]. On entendit, sans que personne

osât protester, les diffamations les plus ineptes, les plus saugrenues,

se produire en pleine Convention. Ici, Maximilien est désigné par le

montagnard Bentabole comme le chef de la faction d'Hébert[281]. Là, deux

républicains, Laignelot et Lequinio, qui toute leur vie durent

regretter, j'en suis sûr, d'avoir un moment subi l'influence des

passions thermidoriennes, en parlent comme ayant été d'intelligence avec

la Vendée[282]. Tandis que Thuriot _de Larozière_, le futur

magistrat impérial, demande que le tribunal révolutionnaire continue

d'informer contre les nombreux partisans de Robespierre, Merlin (de

Douai), le législateur par excellence de la Terreur, annonce que les

rois coalisés, et spécialement le pape, sont désespérés de la

catastrophe qui a fait tomber la tête de Maximilien[283]. Catastrophe,

le mot y est. Merlin l'a-t-il prononcé intentionnellement? Je n'en

serais pas étonné. Quel ami des rois et du pape, en effet, que ce

Maximilien Robespierre! et comme les partisans de la monarchie et du

catholicisme ont pris soin de défendre sa mémoire!

[Note 280: _Ibid_ du 7 germinal an III (27 mars),

_Moniteur_ du 11 germinal (31 mars 1795).]

[Note 281: Séance des Jacobins du 26 thermidor an II (8 août 1794),

_Moniteur_ du 30 thermidor.]

[Note 282: Séance de la Convention du 8 vendémiaire an III (29

septembre 1794), _Moniteur_ des 11 et 12 vendémiaire.]

[Note 283: Séance de la Convention du 12 vendémiaire an III (3

octobre 1794), _Moniteur_ du 13 vendémiaire.]

On frémit d'indignation en lisant dans le _Moniteur_, où tant de

fois le nom de Robespierre avait été cité avec éloge, les injures

crachées sur ce même nom par un tas de misérables sans conscience et

sans aveu. Un jour, ce sont des vers d'un bailli suisse, où nous voyons

«qu'il fallait sans tarder faire son épitaphe ou bien celle du genre

humain[284]». Une autre fois, ce sont des articles d'un des rédacteurs

ordinaires du journal, où sont délayées en un style emphatique et diffus

toutes les calomnies ayant cours alors contre Robespierre[285]. Ce

rédacteur, déjà nommé, s'appelait Trouvé. Auteur d'un hymne à l'Être

suprême, qui apparemment n'était pas fait pour déplaire à Robespierre,

et qui, par une singulière ironie du sort, parut au _Moniteur_, le

jour même où tombait la tête de Maximilien, Trouvé composa une ode sur

le 9 Thermidor, et chanta ensuite tous les pouvoirs qui s'élevèrent

successivement sur les ruines de la République. Après avoir été baron et

préfet de l'Empire, cet individu était devenu l'un des plus serviles

fonctionnaires de la Restauration. Les injures d'un tel homme ne

pouvaient qu'honorer la mémoire de Robespierre[286].

[Note 284: Voyez ces vers dans le _Moniteur_ du 3 frimaire an

III (29 novembre 1794).]

[Note 285: Voyez notamment le _Moniteur_ des 3 et 27 germinal

an III (23 mars et 16 avril 1795), des 12 et 28 floréal an III (1er et 7

mai 1795), des 2 et 11 thermidor an III (20 et 29 juillet 1795), etc.]

[Note 286: Il faut lire dans l'_Histoire de la Restauration_,

par M. de Vaulabelle, les infamies dont, sous la Restauration, le

_baron_ Trouvé s'est rendu complice comme préfet.]

Aucun genre de diffamation ou de calomnie n'a été épargné au martyr dans

sa tombe. Tantôt c'est un député du nom de Lecongne qui, rompant le

silence auquel il s'était à peu près condamné jusque-là, a l'effronterie

de présenter comme l'oeuvre personnelle de Robespierre les lois votées

de son temps par la Convention nationale, effronterie devenue commune à

tant de prétendus historiens; tantôt c'est l'épicurien Dupin, l'auteur

du rapport à la suite duquel les fermiers généraux furent traduits

devant le tribunal révolutionnaire, et leurs biens, de source assez

impure du reste, mis sous le séquestre, qui accuse Maximilien d'avoir

voulu spolier ces mêmes fermiers généraux[287]. A peine si, de temps à

autre, une voix faible et isolée s'élevait pour protester contre tant

d'infamies et de mensonges.

[Note 287: Séance de la Convention du 16 floréal an III (5 mai

1795). Voy. le _Moniteur_ du 20 floréal.]

Tardivement, Baboeuf, dans le _Tribun du peuple_, présenta

Robespierre comme le martyr de la liberté, et qualifia d'exécrable la

journée du 9 thermidor; mais, à l'origine, il avait, lui aussi,

calomnié, à l'instar des Thermidoriens, ce véritable martyr de la

liberté. Plus tard encore, dans le procès de Baboeuf, un des accusés,

nommé Fossar, s'entendit reprocher comme un crime d'avoir dit devant

témoins que le peuple était plus heureux du temps de Robespierre. Cet

accusé maintint fièrement son assertion devant la haute cour de Vendôme.

«Si ce propos est un crime», ajouta-t-il, «j'en suis coupable, et le

tribunal peut me condamner». Mais ces exemples étaient rares.

La justice thermidorienne avait d'ailleurs l'oeil toujours ouvert sur

toutes les personnes suspectes d'attachement à la mémoire de Maximilien.

Malheur à qui osait prendre ouvertement sa défense. Un ancien commensal

de Duplay, le citoyen Taschereau, dont nous avons déjà eu l'occasion de

parler, craignant qu'on ne lui demandât compte de son amitié et de ses

admirations pour Robespierre, avait, peu après Thermidor, lancé contre

le vaincu un long pamphlet en vers. Plus tard, en l'an VII, pris de

remords, croyant peut-être les passions apaisées, et que l'heure était

venue où il était permis d'ouvrir la bouche pour dire la vérité, il

publia un écrit dans lequel il préconisait celui qu'un jour, le couteau

sur la gorge, il avait renié publiquement[288]; il fut impitoyablement

jeté en prison[289].

[Note 288: Taschereau avait été mis hors la loi dans la nuit du 9 au

10 thermidor. Voy. le _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet

1795).]

[Note 289: Voy. le _Moniteur_ du 13 germinal an VII (2 avril

1799).]

Tel était le sort réservé aux citoyens auxquels l'amour de la justice,

ou quelquefois un reste de pudeur, arrachait un cri de protestation. Les

honnêtes gens, ceux en qui le sentiment de l'intérêt personnel n'avait

pas étouffé toute conscience, les innombrables admirateurs de Maximilien

Robespierre, durent courber la tête; ils gémirent indignés, et gardèrent

le silence. Qu'eussent-ils fait d'ailleurs? Ce n'étaient pour la plupart

ni des écrivains ni des orateurs; c'était le peuple tout entier, et, au

9 thermidor, la parole fut pour bien longtemps ôtée au peuple. Puis

l'âge arriva, l'oubli se fit; et la génération qui succéda aux rudes

jouteurs des grandes années de la Révolution fut bercée uniquement au

bruit des déclamations thermido-girondines. Dans son oeuvre de calomnie

et de diffamation, la réaction se trouva merveilleusement aidée par les

apostasies d'une multitude de fonctionnaires, désireux de faire oublier

leurs anciennes sympathies pour Robespierre[290], et surtout par

l'empressement avec lequel nombre de membres de la Convention

s'associèrent à l'idée machiavélique d'attribuer à Maximilien tous les

torts, toutes les erreurs, toutes les sévérités de la Révolution,

croyant dans un moment d'impardonnable faiblesse se dégager, par ce

lâche et honteux moyen, de toute responsabilité dans les actes du

gouvernement révolutionnaire.[291]

[Note 290: Beaucoup de personnes avaient donné à leurs enfants le

nom de Robespierre, tant ce grand citoyen était en effet un monstre

horrible et sanguinaire. En l'an VI il se trouva, au conseil des

Anciens, un compatriote de Maximilien, nommé Dauchet, qui poussa le

dédain de la vérité jusqu'à prétendre que c'étaient les officiers de

l'état civil qui avaient contraint les parents de donner à leurs enfants

ce _nom odieux_. Ingénieuse manière d'excuser les admirateurs du

vaincu. (Séance des Anciens du 15 prairial an VI [3 juin 1797].)]

[Note 291: Le père de Georges Sand, M. Maurice Dupin, écrivait, à la

date du 10 thermidor de l'an II: «C'est à la Convention que nous devons

notre salut. Sans elle, dit-on, tous les patriotes eussent été victimes

de la tyrannie de Robespierre.»

Mme Georges Sand, qui a cité cette lettre dans sa _Correspondance_,

l'a fait suivre d'une note où il est dit:

«Voici l'effet des calomnies de la réaction. De tous les terrroristes,

Robespierre fut le plus humain, le plus ennemi par nature et par

conviction des apparentes nécessités de la Terreur et du fatal système

de la peine de mort. Cela est assez prouvé, et l'on ne peut pas recuser

à cet égard le témoignage de M. de Lamartine. La réaction thermidorienne

est une des plus lâches que l'histoire ait produites. Cela est encore

suffisamment prouvé. A quelques exceptions près, les Thermidoriens

n'obéirent à aucune conviction, à aucun cri de la conscience, en

immolant Robespierre. La plupart d'entre eux le trouvaient trop faible

et trop miséricordieux la veille de sa mort, et le lendemain ils lui

attribuèrent leurs propres forfaits pour se rendre populaires. Soyons

justes enfin, et, ne craignons plus de le dire: Robespierre est le plus

grand homme de la Révolution, et l'un des plus grands hommes de

l'histoire....»]

Dans les premiers jours de ventôse an III (février 1795), quelques

patriotes de Nancy, harcelés, mourant de faim, ayant osé dire que le

temps où vivait Robespierre était l'âge d'or de la République, furent

aussitôt dénoncés à la Convention par le représentant Mazade, alors en

mission dans le département de la Meurthe. «Hâtons-nous», écrivit ce

digne émule de Courtois, «de consigner dans les fastes de l'histoire que

les violences de ce monstre exécrable, _que le sang des Français qu'il

fit couler par torrents, que le pillage auquel il dévoua toutes les

propriétés_, ont seuls amené ce moment de gêne....»[292]

[Note 292: Voyez cette lettre de Mazade dans le _Moniteur_ du

12 ventôse de l'an III (3 mars 1795).]

Tel fut en effet l'infernal système suivi par les Thermidoriens. La

France et l'Europe se trouvèrent littéralement inondées de libelles, de

pamphlets, de prétendues histoires où l'odieux le dispute au bouffon. Le

rapport de Courtois fut naturellement le grand arsenal où les écrivains

mercenaires et les pamphlétaires de la réaction puisèrent à l'envi;

néanmoins, des imaginations perverties trouvèrent moyen de renchérir sur

ce chef-d'oeuvre d'impudence et de mensonge. D'anciens collègues de

Maximilien s'abaissèrent jusqu'à ramasser dans la fange la plume du

libelliste. Passe encore pour Fréron qui, dans une note adressée à

Courtois, présente la figure de Robespierre comme ressemblant beaucoup à

celle du chat[293]! il n'y avait chez Fréron ni conscience ni moralité;

mais Merlin (de Thionville)! On s'attriste en songeant qu'un patriote de

cette trempe a prêté les mains à l'oeuvre basse et ténébreuse entreprise

par les héros de Thermidor. Son _Portrait de Robespierre_ et sa

brochure intitulée _Louis Capet et Robespierre_ ne sont pas d'un

honnête homme.

[Note 293: Voyez cette note dans les _Papiers inédits_, t. I,

p. 154.]

Mais tout cela n'est rien auprès des calomnies enfantées par

l'imagination des Harmand (de la Meuse)[294] et des Guffroy. Des presses

de l'ancien propriétaire-rédacteur du _Rougyff_ sortirent des

libelles dont les innombrables exemplaires étaient répandus à profusion

dans les villes et dans les campagnes. Parmi les impostures de cette

impure officine citons, outre les élucubrations de Laurent Lecointre,

_la Queue de Robespierre, ou les dangers de la liberté de la

presse_ par Méhée fils; _les Anneaux de la queue; Défends ta queue;

Jugement du peuple souverain qui condamne à mort la queue infernale de

Robespierre; Lettre de Robespierre à la Convention nationale; la Tête à

la Queue, ou Première Lettre de Robespierre à ses continuateurs_;

j'en passe et des meilleurs[295]. Ajoutez à cela des nuées de libelles

dont la seule nomenclature couvrirait plusieurs pages. Prose et vers,

tout servit à noircir cette grande figure qui rayonnait d'un si

merveilleux éclat aux yeux des républicains de l'an II. Les poètes, en

effet, se mirent aussi de la partie, si l'on peut prostituer ce nom de

poètes à d'indignes versificateurs qui mirent leur muse boiteuse et

mercenaire au service des héros thermidoriens. Hélas! pourquoi faut-il

que parmi ces insulteurs du géant tombé, on ait le regret de compter

l'auteur de la _Marseillaise_! Mais autant Rouget de Lisle, inspiré

par le génie de la patrie, avait été sublime dans le chant qui a

immortalisé son nom, autant il fut plat et lourd dans l'hymne calomnieux

composé par lui sur la _conjuration de Robespierre_, suivant

l'expression de l'époque[296].

[Note 294: Préfet sous le gouvernement consulaire, Harmand (de la

Meuse) publia en 1814, sous ce titre: _Anecdotes relatives à quelques

personnes et à plusieurs événements remarquables de la Révolution_,

un libelle effrontément cynique qu'une main complaisante réédita en

1819, en y ajoutant douze anecdoctes qui, prétendit-on, avait été

supprimées lors de la première édition. C'est là qu'on lit que

Saint-Just s'était fait faire une culotte de la peau d'une jeune fille

qu'il avait fait guillotiner. De pareilles oeuvres ne s'analysent ni ne

se discutent; il suffit de les signaler, elles et leurs auteurs, au

mépris de tous les honnêtes gens.]

[Note 295: Nombre de ces pamphlets sont l'oeuvre de Méhée fils,

lequel signa: _Felhemesi_, anagramme de son nom. Nous avons déjà

dit autre part quel horrible coquin était ce Méhée, qui ne put jamais

pardonner à Robespierre d'avoir en 1792 combattu sa candidature à la

Convention nationale. Rappelons ici que, sous le nom de Méhée de la

Touche, il fut un des mouchards de la police impériale, et qu'après la

chute de Napoléon, il tenta de se mettre au service de la Restauration.]

[Note 296: _Hymne dithyrambique sur la conjuration de Robespierre

et la révolution du 9 Thermidor_, par Joseph Rouget de Lisle,

capitaine au corps du génie, auteur du chant marseillais, à Paris, l'an

deuxième de la République une et indivisible. Le couplet suivant, qui a

trait directement à Robespierre, peut donner une idée de cet hymne, que

par une sorte de profanation, l'auteur mit sur l'air de la

_Marseillaise_:

Voyez-vous ce spectre livide

Qui déchire son propre flanc;

Encore tout souillé de sang,

De sang il est encore avide.

Voyez avec un rire affreux

Comme il désigne ses victimes,

Voyez comme il excite aux crimes

Ses satellites furieux.

Chantons, la liberté, couronnons sa statue, etc....

Rouget de Lisle avait été arrêté avant Thermidor, sur un ordre signé de

Carnot. On ne manqua pas sans doute de lui persuader que son arrestation

avait été l'oeuvre de Robespierre.]

Le théâtre n'épargna pas les vaincus, et l'on nous montra sur la scène

Maximilien Robespierre envoyant à la mort une jeune fille coupable de

n'avoir point voulu sacrifier sa virginité à la rançon d'un père[297].

[Note 297: Le nom de l'auteur de cette belle oeuvre nous a échappé,

et c'est dommage. Il est bon que le nom d'Anitus vive à côté de celui de

Socrate. Le roman moderne offre quelques équivalents d'inepties

pareilles.

Nous ne connaissons guère qu'une oeuvre dramatique, représentée au

théâtre, où la grande figure de Robespierre ait été sérieusement

étudiée. Elle est de M. le docteur Louis Combe, ancien adjoint au maire

de Lyon, mort il y a trois ans, et auquel la population lyonnaise a fait

de magnifiques funérailles.

Cette pièce intitulée _Robespierre_ ou les _Drames de la

Révolution_, a été représentée en 1888 sur les théâtres Voltaire, de

Batignolles et de Montmartre. Elle y a obtenu le plus légitime succès,

ainsi que le constate une lettre de M. Pascal Delagarde, directeur de

ces théâtres, en date du 17 juillet 1888. «Cette oeuvre, dit-il,

méritait d'être représentée sur une scène du boulevard, où elle aurait

obtenu, je le garantis, cent représentations».

Elle a été imprimée, après la mort de son auteur, par les soins pieux de

sa fille, Mlle Marie Combe, avec cette épigraphe de M. Louis Combet: «Ce

livre n'est point une oeuvre de parti, c'est un essai de réparation et

de justice. C'est un appel à l'impartiale histoire pour la revision d'un

jugement hâtivement rendu contre l'homme le plus pur de la Révolution

française, et que la calomnie et la haine n'ont cessé de poursuivre

jusqu'au delà de la tombe.»]

Mais les oeuvres d'imagination pure ne suffisaient pas pour fixer

l'opinion des esprits un peu sérieux, on eut des _historiens_ à

discrétion. Dès le lendemain de Thermidor parut une _Vie secrète,

politique et curieuse de Robespierre_, déjà mentionnée par nous, et

dont l'auteur voulut bien reconnaître que «ce monstre _feignit_ de

vouloir épargner le sang»[298].

[Note 298: _Vie secrète, politique et curieuse de Maximilien

Robespierre, suivie de plusieurs anecdotes sur la conspiration sans

pareille_, par L. Duperron, avec une gravure qui représente une main

tenant par les cheveux la tête de Maximilien, in-12 de 36 pages.]

Pareil aveu ne sortira pas de la plume du citoyen Montjoie, que dis-je!

du sieur Félix-Christophe-Louis Ventre de Latouloubre de Galart de

Montjoie, auteur d'une _Histoire de la conjuration de Robespierre_

qui est le modèle du genre, parce qu'elle offre les allures d'une oeuvre

sérieuse, et semble écrite avec une certaine modération. On y lit

cependant des phrases dans le genre de celle-ci: «Chaque citoyen arrêté

étoit destiné à la mort. Robespierre n'avoit d'autre soin que de grossir

les listes de proscription, que de multiplier le nombre des assassinats.

Le fer de la guillotine n'alloit point assez vite à son gré. On lui

parla d'un glaive qui frapperoit neuf têtes à la fois. Cette invention

lui plut. On en fit des expériences à Bicêtre, elles ne réussirent pas;

mais l'humanité n'y gagna rien. Au lieu de trois, quatre victimes par

jour, Robespierre voulut en avoir journellement cinquante, soixante, et

il fut obéi[299].» Il faut, pour citer de semblables lignes, surmonter

le dégoût qu'on éprouve. C'est ce Montjoie qui prête à Maximilien le mot

suivant: «Tout individu qui avait plus de 13 ans en 1789 doit être

égorgé[300].» C'est encore lui qui porte à cinquante-quatre mille le

chiffre des victimes mortes sur l'échafaud durant les six derniers mois

_du règne de Robespierre_[301]. Y a-t-il assez de mépris pour les

gens capables de mentir avec une telle impudence? Eh bien! toutes ces

turpitudes s'écrivaient et s'imprimaient à Paris en l'an II de la

République, quand quelques mois à peine s'étaient écoulés depuis le jour

où, dans une heure d'enthousiaste épanchement, Boissy-d'Anglas appelait

Robespierre l'_Orphée de la France_ et le félicitait d'enseigner

aux peuples les plus purs préceptes de la morale et de la justice.

[Note 299: _Histoire de la conjuration de Robespierre_, par

Montjoie, p. 149 de l'édit. in-8° de 1795 (Lausanne).]

[Note 300: _Ibid._, p. 154.]

[Note 301: _Ibid._, p. 158.]

Il n'y a pas à se demander si un pareil livre fit fortune[302]. Réaction

thermidorienne, réaction girondine, réaction royaliste battirent des

mains à l'envi. Les éditions de cet ouvrage se trouvèrent coup sur coup

multipliées; il y en eut de tous les formats, et il fut presque

instantanément traduit en espagnol, en allemand et en anglais. C'était

là sans doute que l'illustre Walter Scott avait puisé ses renseignements

quand il écrivit sur Robespierre les lignes qui déshonorent son beau

talent.

[Note 302: Collaborateur au _Journal général de France_ et au

_Journal des Débats_, Montjoie reçut du roi Louis XVIII une pension

de trois mille francs et une place de conservateur à la Bibliothèque

Mazarine. Son panégyriste n'a pu s'empêcher d'écrire: «Le respect qu'on

doit à la vérité oblige de convenir que Montjoie n'était qu'un écrivain

médiocre; son style est incorrect et déclamatoire, et ses ouvrages

historiques ne doivent être lus qu'avec une extrême défiance.» (Art.

MONTJOIE, par Weiss, dans la _Biographie universelle_).]

Est-il maintenant nécessaire de mentionner les _histoires_ plus ou

moins odieuses et absurdes de Desessarts, _la Vie et les crimes de

Robespierre_ par Leblond de Neuvéglise, autrement dit l'abbé Proyard,

ouvrage traduit en allemand, en italien, et si tristement imité de nos

jours par un autre abbé Proyard? Faut-il signaler toutes les rapsodies,

tous les contes en l'air, toutes les fables acceptés bénévolement ou

imaginés par les écrivains de la réaction? Et n'avions-nous pas raison

de dire, au commencement de notre histoire de Robespierre, que, depuis

dix-huit cents ans, jamais homme n'avait été plus calomnié sur la terre?

Ah! devant tant d'infamies, devant tant d'outrages sanglants à la

vérité, la conscience, interdite, se trouble; on croit rêver. Heureux

encore, Robespierre, quand ce ne sont pas des libéraux et des démocrates

qui viennent jeter sur sa tombe l'injure et la boue.

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 42 / 77 题