IX

Un faux non moins curieux, dont se sont rendus coupables les

Thermidoriens pour charger la mémoire de Robespierre, est celui qui

concerne les pièces relatives à l'espionnage, insérées à la suite du

rapport de Courtois. De leur propre aveu ils avaient, on l'a vu, formé,

dès le 5 prairial, contre Robespierre, et très certainement contre le

comité de Salut public tout entier, une conjuration sur laquelle nous

nous sommes déjà expliqué en détail. Leurs menées n'avaient pas été sans

transpirer. Rien d'étonnant, en conséquence, à ce que les membres

formant le noyau de cette conjuration fussent l'objet d'une surveillance

active. Des agents du comité épièrent avec le plus grand soin les

démarches de Tallien, de Bourdon (de l'Oise) et de deux ou trois autres.

Mais est-il vrai que Robespierre ait eu des espions à sa solde, comme on

l'a répété sur tous les tons depuis soixante-dix ans? Pas d'historien

contre-révolutionnaire qui n'ait relevé ce fait à la charge de

Maximilien, en se fondant uniquement sur l'autorité des pièces imprimées

par Courtois, lesquelles pièces sont en effet données comme ayant été

adressées particulièrement à Robespierre. Les écrivains les plus

consciencieux y ont été pris, notamment les auteurs de l'_Histoire

parlementaire_; seulement ils ont cru à un espionnage officieux

organisé par des amis dévoués et quelques agents sûrs du comité de Salut

public[271].

[Note 271: _Histoire parlementaire_, t. XXXIII, p. 359.]

Cependant la manière embrouillée et ambiguë dont Courtois, dans son

rapport, parle des documents relatifs à l'espionnage, aurait dû les

mettre sur la voie du faux. Il était difficile, après la scène violente

qui avait eu lieu à la Convention nationale, le 24 prairial, entre

Billaud-Varenne et Tallien, d'affirmer que les rapports de police

étaient adressés à Robespierre seul. Courtois, dont le rapport fut

rédigé après les poursuites intentées contre plusieurs des anciens

membres des comités et qui, par conséquent, put déterrer à son aise dans

les cartons du comité de Salut public les pièces de nature à donner

quelque poids à ses accusations, s'attacha à entortiller la question.

Ainsi, après avoir déclaré qu'il y avait des crimes communs aux membres

des comités et communs à Robespierre, comme espionnage exercé sur les

citoyens et surtout sur les députés[272], il ajoute: «L'espionnage a

fait toute la force de Robespierre et des comités...; il servit aussi à

alimenter leurs fureurs par la connaissance qu'il donnait à Robespierre

des projets vrais ou supposés de ceux qui méditaient sa perte....[273]»

Billaud-Varenne, il est vrai, à la séance du 9 thermidor, essaya, dans

une intention facile à deviner, de rejeter sur Robespierre la

responsabilité de la surveillance exercée par le comité sur certains

représentants du peuple; mais combien mérité le démenti qu'un peu plus

tard lui infligea Laurent Lecointre, en rappelant la scène du 24

prairial[274]!

[Note 272: _Rapport fait au nom de la commission chargée de

l'examen des papiers trouvés chez Robespierre et ses complices, par

L.-B. Courtois_, représentant du département de l'Aube, p. 16.]

[Note 273: _Ibid._, p. 17.]

[Note 274: _Les crimes des sept membres des anciens comités_,

etc., par Laurent Lecointre, p. 53.]

Quoi qu'il en soit, les Thermidoriens jugèrent utile d'appuyer d'un

certain nombre de pièces la ridicule accusation de dictature dirigée par

eux contre leur victime, et comme ils avaient décoré du nom de _gardes

du corps_ les trois ou quatre personnes dévouées qui, de loin et

secrètement, veillaient sur Maximilien, ils imaginèrent de le gratifier

d'espions à sa solde, que, par parenthèse, il lui eût été assez

difficile de payer. Comme à tous les personnages entourés d'un certain

prestige et d'une grande notoriété, il arrivait à Robespierre de

recevoir une foule de lettres plus ou moins sérieuses, plus ou moins

bouffonnes, et anonymes la plupart du temps, où les avis, les

avertissements et les menaces ne lui étaient pas épargnés. C'est, par

exemple, une sorte de déclaration écrite d'une femme Labesse, laquelle

dénonce une autre femme nommée Lacroix comme ayant appris d'elle,

quelque jours après l'exécution du père Duchesne, que la faction

_Pierrotine_ ne tarderait pas à tomber. Voilà pourtant ce que les

Thermidoriens n'ont pas craint de donner comme une des preuves du

prétendu espionnage organisé par Robespierre. Cette pièce, d'une

orthographe défectueuse[275], ne porte aucune suscription; et de

l'énorme fatras de notes adressées à Maximilien, suivant Courtois, c'est

à coup sur la plus compromettante, puisqu'on l'a choisie comme

échantillon. Jugez du reste.

[Note 275: Cette pièce figure à la suite du rapport de Courtois,

sous le numéro XXVIII; mais elle n'a pas été imprimée conforme à

l'original, qu'on peut voir aux _Archives_, F 7, 4336, liasse R.]

Viennent ensuite une série de rapports concernant le boucher Legendre,

Bourdon (de l'Oise), Tallien, Thuriot et Fouché, signés de la lettre G.

Ces rapports vont du 4 messidor au 29 du même mois; ainsi ils sont d'une

époque où Robespierre se contentait de faire acte de présence au sein du

comité de Salut public, sans prendre part aux délibérations; où le

fameux bureau de police générale, dont il avait eu un moment la

direction, n'existait plus; où enfin il avait complètement abandonné à

ses collègues l'exercice du pouvoir. C'était donc aussi bien sous les

yeux de ces derniers que sous les siens que passaient ces rapports. On a

dit, il est vrai, et Billaud-Varenne l'a soutenu quand il s'est agi pour

lui de se défendre contre les inculpations de Lecointre, que certaines

pièces étaient portées à la signature chez Maximilien lui-même par les

employés du comité--allégation dont nous avons démontré la fausseté--et

l'on pourrait supposer que ces rapports de police lui avaient été

adressés chez lui.

Si en effet le rédacteur de ces rapports, lequel était un nommé Guérin,

eût été un agent particulier de Robespierre, les Thermidoriens se

fussent empressés, après leur facile victoire, de lui faire un très

mauvais parti, cela est de toute évidence. Plus d'un fut guillotiné qui

s'était moins compromis pour Maximilien. Or, ce Guérin continua pendant

quelque temps encore, après comme avant Thermidor, son métier d'agent

secret du comité; on peut s'en convaincre en consultant ses rapports

conservés aux Archives. Voici, du reste, un arrêté en date du 26

messidor, rendu sur la proposition de Guérin. «Le comité de Salut public

arrête que le citoyen Duchesne, menuisier..., se rendra au comité le 28

de ce mois, dans la matinée, pour être entendu.» Arrêté signé:

Billaud-Varenne, Saint-Just, Carnot, C.-A. Prieur. Cet homme avait été

surpris par Guérin en possession de faux assignats[276].

[Note 276: _Archives_, F 7, 4437. Voici, d'ailleurs, deux

arrêtés en date du 1er thermidor qui tranchent bien nettement la

question: «Le comité de Salut public arrête qu'il sera délivré au

citoyen Guérin un mandat de deux mille 166 livres 10 sous à prendre sur

les 50 millions à la disposition des membres du comité de Salut public.

«Le comité de Salut public arrête que les appointements du citoyen

Guérin, son agent, seront de cinq cents livres par mois, et que les dix

citoyens qu'il occupe pour l'aider dans ses opérations seront payés à

raison de 166 livres 13 sous.» (_Archives_, F 7, 4437).]

Mais les Thermidoriens avaient à coeur de présenter leur victime comme

ayant tenu seule, pour ainsi dire, entre ses mains les destinées de ses

collègues. Quel effet magique ne devait pas produire sur des

imaginations effrayées l'idée de ce Robespierre faisant épier par ses

agents les moindres démarches de ceux des représentants que, disait-on,

il se disposait à frapper! Trente, cinquante députés devaient être

sacrifiés par lui; on en éleva même le nombre à cent quatre-vingt-douze,

cela ne coûtait rien[277]. Le comité de Salut public s'était borné à

surveiller cinq ou six membres de la Convention dont les faits et gestes

lui causaient de légitimes inquiétudes; n'importe! il fallait mettre sur

le compte de Robespierre ce fameux espionnage qui depuis soixante-dix

ans a défrayé presque toutes les _Histoires de la Révolution_. Les

Thermidoriens ont commencé par supprimer des rapports de Guérin tout ce

qui était étranger aux représentants, notamment une dénonciation contre

un bijoutier du Palais-Royal nommé Lebrun; car, se serait-on demandé,

quel intérêt pouvait avoir Robespierre à se faire rendre compte, à lui

personnellement, de la conduite de tel ou tel particulier? Ensuite,

partout où dans le texte des rapports il y avait le pluriel, preuve

éclatante que ces pièces étaient adressées à tous les membres du comité

et non pas à un seul d'entre eux, ils ont mis le singulier: ainsi, au

lieu de citoyens, ils ont imprimé CITOYEN[278].

[Note 277: Voyez à cet égard une vie apologétique de Carnot, publiée

en 1817 par Rioust, in-8 de 294 pages, p. 145.]

[Note 278: Voyez aux _Archives_ les rapports manuscrits de

Guérin, F 7, 4436, liasse R. Ces pièces figurent à la suite du rapport

de Courtois, sous le numéro XXVIII, p. 128 et suiv.]

Je ne saurais rendre l'impression singulière que j'ai ressentie

lorsqu'en collationnant aux _Archives_ sur les originaux les pièces

insérées par Courtois à la suite de son rapport, j'ai découvert cette

supercherie, constaté ce faux. Quel qu'ait été dès lors mon mépris pour

les vainqueurs de Thermidor, je ne pouvais croire qu'il y eût eu chez

eux une telle absence de sens moral, et plus d'un parmi ceux dont le

jugement sur Robespierre s'est formé d'après les données thermidoriennes

partagera mon étonnement. La postérité, qui nous jugera tous, se

demandera aussi, stupéfaite, comment, sur de pareils témoignages, on a

pu, durant tant d'années, apprécier légèrement les victimes de

Thermidor, et elle frappera d'une réprobation éternelle leurs bourreaux,

ces faussaires désormais cloués au pilori de l'histoire.

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 41 / 77 题