Nous avons déjà signalé en passant plusieurs des fraudes de Courtois, et
le lecteur ne les a sans doute pas oubliées. Ici, au lieu des écrivains
mercenaires dont parlait Maximilien, on a généralisé et l'on a écrit:
_les écrivains_; là, au lieu d'une couronne _civique_, on lui
fait offrir _la couronne_, et cela suffit au rapporteur pour
l'accuser d'avoir aspiré à la royauté. Mais de tous les faux commis par
les Thermidoriens pour charger la mémoire de Robespierre, il n'en est
pas de plus odieux que celui qui a consisté à donner comme adressée à
Maximilien une lettre écrite par Charlotte Robespierre à son jeune frère
Augustin, dans un moment de dépit et de colère. A ceux qui révoqueraient
en doute l'infamie et la scélératesse de cette faction thermidorienne
que Charles Nodier a si justement flétrie du nom d'exécrable, de ces
_sauveurs de la France_, comme disent les fanatiques de Mme
Tallien, il n'y a qu'à opposer l'horrible trame dont nous allons placer
le récit sous les yeux de nos lecteurs. Les individus coupables de ce
fait monstreux étaient, à coup sûr, disposés à tout. On s'étonnera moins
que Robespierre ait eu la pensée de dénoncer à la France ces hommes
«couverts de crimes», les Fouché, les Tallien, les Rovère, les Bourdon
(de l'Oise) et les Courtois. Je ne sais même s'il ne faut pas
s'applaudir à cette heure des faux dont nous avons découvert les preuves
authentiques, et qui resteront comme un monument éternel de la bassesse
et de l'immoralité de ces misérables.
Charlotte Robespierre aimait passionnément ses frères. Depuis sa sortie
du couvent des Manares, elle avait constamment vécu avec eux et, grâce
aux libéralités de Maximilien, qui suppléaient à la modicité de son
patrimoine, elle avait pu jouir d'une existence honorable et aisée.
Séparée de lui pendant la durée de la Constituante et de l'Assemblée
législative, elle était venue le rejoindre après l'élection d'Augustin à
la Convention nationale, et elle avait pris un logement dans la maison
de Duplay. Toute dévouée à des frères adorés, elle était malheureusement
affectée d'un défaut assez commun chez les personnes qui aiment
beaucoup: elle était jalouse, jalouse à l'excès. Cette jalousie, jointe
à un caractère assez difficile, fut plus d'une fois pour Maximilien une
cause de véritable souffrance. Charlotte avait accompagné Augustin
Robespierre dans une de ses missions dans le Midi; mais elle avait dû
précipitamment quitter Nice, sur l'ordre même de son frère, à la suite
de très vives discussions avec Mme Ricord, dont les prévenances pour
Augustin l'avaient vivement offusquée.
Fort contrariée d'avoir été ainsi congédiée, elle était revenue à Paris
le coeur gonflé d'amertume. A son retour, Augustin ne mit point le pied
chez sa soeur, et, sans l'avoir vue, il repartit pour l'armée
d'Italie[261]. Charlotte en garda un ressentiment profond. Au lieu de
s'expliquer franchement auprès de son frère aîné sur ce qui s'était
passé entre elle, Mme Ricord, et Augustin, elle alla récriminer
violemment contre ce dernier dans le cercle de ses connaissances, sans
se soucier du scandale qu'elle causait. Ce fut en apprenant ces
récriminations que Robespierre jeune écrivit à son frère: «Ma soeur n'a
pas une seule goutte de sang qui ressemble au nôtre. J'ai appris et j'ai
vu tant de choses d'elle que je la regarde comme notre plus grande
ennemie. Elle abuse de notre réputation sans tache pour nous faire la
loi.... Il faut prendre un parti décidé contre elle. Il faut la faire
partir pour Arras, et éloigner ainsi de nous une femme qui fait notre
désespoir commun. Elle voudrait nous donner la réputation de mauvais
frères[262].»
[Note 261: _Mémoires de Charlotte Robespierre_, p. 125.]
[Note 262: Cette lettre, dont l'original est aux _Archives_ (F
7, 4436, liasse R.), ne porte point de date. Elle figure à la suite du
rapport de Courtois, sous le numéro XLII (_a_).]
Maximilien, dont le caractère était aussi doux et aussi conciliant dans
l'intérieur que celui de Charlotte était irritable, n'osa adresser de
reproches à sa soeur, craignant de l'animer encore davantage contre
Augustin; mais Charlotte vit bien, à sa froideur, qu'il était mécontent
d'elle[263]. Son dépit s'en accrut, et Augustin n'étant pas allé la voir
en revenant de sa seconde mission dans le Midi, elle lui écrivit, le 18
messidor, la lettre suivante: «Votre aversion pour moi, mon frère, loin
de diminuer comme je m'en étois flattée, est devenue la haine la plus
implacable, au point que ma vue seule vous inspire de l'horreur; ainsi,
je ne dois pas espérer que vous soyez assez calme pour m'entendre; c'est
pourquoi je vais essayer de vous écrire....»
[Note 263: _Mémoires de Charlotte Robespierre_, p. 126.]
Cette lettre est longue, très longue et d'une violence extrême; on
s'aperçoit qu'elle a été écrite sous l'empire de la plus aveugle
irritation, et cependant, au milieu des expressions de colère: _Si
vous pouvez, dans le désordre de vos passions, distinguer la voix du
remords.... Que cette passion de la haine doit être affreuse,
puisqu'elle vous aveugle au point de me calomnier_ ... on sent bien
vibrer la corde douce et tendre de l'affection fraternelle, et les
sentiments de la soeur aimante percent instinctivement à travers
certaines paroles de fureur irréfléchie. On l'avait, s'il faut l'en
croire, indignement calomniée auprès de son frère[264]. Ah! si vous
pouviez lire au fond de mon coeur, lui disait-elle, «vous y verriez,
avec la preuve de mon innocence, que rien ne peut en effacer
l'attachement tendre qui me lie à vous, et que c'est le seul sentiment
auquel je rapporte toutes mes affections; sans cela me plaindrois-je de
votre haine? Que m'importe à moi d'être haïe par ceux qui me sont
indifférens et que je méprise! Jamais leur souvenir ne viendra me
troubler; mais être haïe de mes frères, moi pour qui c'est un besoin de
les chérir, c'est la seule chose qui puisse me rendre aussi malheureuse
que je le suis». Puis, après avoir déclaré à son frère Augustin que,
_sa haine pour elle étant trop aveugle pour ne pas se porter sur tout
ce qui lui porterait quelque intérêt_, elle était disposée à quitter
Paris sous quelques jours, elle ajoutait: «_Je vous quitte donc
puisque vous l'exigez_; mais, malgré vos injustices, mon amitié pour
vous est tellement indestructible que je ne conserverai aucun
ressentiment du _traitement cruel que vous me faites essuyer_,
lorsque désabusé, tôt ou tard, vous viendrez à prendre pour moi les
sentiments que je mérite. Qu'une mauvaise honte ne vous empêche pas de
m'instruire que j'ai retrouvé votre amitié, et, en quelque lieu que je
sois, _fusse-je par delà les mers_, si je puis vous être utile à
quelque chose, sachez m'en instruire, et bientôt je serai auprès de
vous....»
[Note 264: _Mémoires de Charlotte Robespierre_.]
Là se termine la version donnée par les Thermidoriens de la lettre de
Charlotte Robespierre. Jusqu'à ce jour, impossible aux personnes non
initiées aux rapports ayant existé entre la soeur et les deux frères de
savoir auquel des deux était adressée cette lettre. Quelle belle
occasion pour les Thermidoriens de faire prendre le change à tout un
peuple, sans qu'une voix osât les démentir, et d'imputer à Maximilien
tous les griefs que, dans son ressentiment aveugle, Charlotte se croyait
en droit de reprocher à son frère Augustin! Ils se gardèrent bien de la
laisser échapper; ils n'eurent qu'à supprimer vingt lignes dont nous
parlerons tout à l'heure, qu'à remplacer la suscription: _Au citoyen
Robespierre cadet_, par ces simples mots: _Lettre de la citoyenne
Robespierre à son frère_, et le tour fut fait.
Quand plus tard, longtemps, bien longtemps après, il fut permis à
Charlotte Robespierre d'élever la voix, elle protesta de toutes les
forces de sa conscience indignée et elle déclara hautement, d'abord que
cette lettre avait été adressée à son jeune frère, et non pas à
Maximilien, ensuite qu'elle renfermait des phrases apocryphes qu'elle ne
reconnaissait pas comme siennes. Elle déniait, notamment, les passages
soulignés par nous[265]. Sur ce second point, Charlotte commettait une
erreur. La colère est une mauvaise conseillère, et l'on ne se souvient
pas toujours des emportements de langage auxquels elle peut entraîner.
Or, ne pas s'en souvenir, c'est déjà avouer qu'on avait tort de s'y
laisser aller. Les termes de la lettre, telle qu'elle a été insérée à la
suite du rapport de Courtois sont bien exacts; je les ai collationnés
avec le plus grand soin sur l'original.
[Note 265: Voyez, à cet égard, la note de Laponneraye, p. 133 des
_Mémoires de Charlotte Robespierre_.]
Beaucoup de personnes ont cru et plusieurs même ont soutenu que Mlle
Robespierre n'avait fait cette déclaration que par complaisance et à
l'instigation de quelques anciens amis de son frère aîné. Charlotte ne
s'est pas aperçue de la suppression d'un passage qui, placé sous les
yeux du lecteur, eût coupé court à tout débat. Deux lignes de plus et il
n'y avait pas de confusion possible. Quel ne fut pas mon étonnement, et
quelle ma joie, puis-je ajouter, quand, ayant mis, aux _Archives_,
la main sur les pièces citées par Courtois et qu'il ne restitua, comme
je l'ai dit, qu'un décret sur la gorge en quelque sorte, je lus dans
l'original de la lettre de Charlotte ces lignes d'où jaillit la lumière:
«Je vous envoie l'état de la dépense que j'ai faite depuis VOTRE DÉPART
POUR NICE. J'ai appris avec peine que vous vous étiez singulièrement
dégradé par la manière dont vous avez parlé de cet affaire
d'intérêt....» Suivent des explications sur la nature des dépenses
faites par Charlotte, dépenses qui, paraît-il, avaient semblé un peu
exagérées à Augustin. Charlotte s'était chargée de tenir le ménage de
son jeune frère, avec lequel elle avait habité jusqu'alors; quelques
reproches indirects sur l'exagération de ses dépenses n'avaient sans
doute pas peu contribué à l'exaspérer. «Je vous rends tout ce qui me
reste d'argent», disait-elle en terminant, «si cela ne s'accorde pas
avec ma dépense, cela ne peut venir que de ce que j'aurai oublié
quelques articles[266]». On comprend de reste l'intérêt qu'ont eu les
Thermidoriens à supprimer ce passage: toute la France savait que c'était
Augustin et non pas Maximilien qui avait été en mission à Nice; or, pour
tromper l'opinion publique, ils n'étaient pas hommes à reculer devant un
faux par omission.
[Note 266: L'original de la lettre de Charlotte Robespierre est aux
_Archives_, où chacun peut le voir (F 7, 4436 liasse R).]
Comment sans cela le rédacteur du rapport de Courtois eût-il pu écrire:
«Il se disoit philosophe, Robespierre, hélas! il l'étoit sans doute
comme ce Constantin qui se le disoit aussi. Robespierre se fût teint
comme lui, sans scrupule, du sang de ses proches, puisqu'il avoit déjà
menacé de sa fureur une de ses soeurs...» Et, comme preuve, le
rapporteur a eu soin de renvoyer le lecteur à la lettre tronquée citée à
la suite du rapport[267]. Eh bien! je le demande, y a-t-il assez de
mépris pour l'homme qui n'a pas craint de tracer ces lignes, ayant sous
les yeux la lettre même de Charlotte Robespierre? On n'ignore pas quel
parti ont tiré de ce faux la plupart des écrivains de la réaction. «Il
avait résolu de faire périr aussi sa propre soeur», a écrit l'un d'eux
en parlant de Robespierre[268]. Et chacun de se lamenter sur le sort de
cette pauvre soeur. Ah! je ne sais si je me trompe, mais il y a là, ce
me semble, une de ces infamies que certains scélérats n'eussent point
osé commettre et contre laquelle ne saurait trop se révolter la
conscience des gens de bien. Quelle infernale idée que celle d'avoir
falsifié la lettre de la soeur pour tâcher de flétrir le frère!
[Note 267: Voyez le rapport de Courtois, p. 25. La lettre tronquée
de Charlotte figure à la suite de ce rapport, sous le numéro XLII
(_b_). Elle a été reproduite telle quelle par les éditeurs des
_Papiers inédits_, t. II, p. 112. Dans des Mémoires, dont quelques
fragments ont été récemment publiés, un des complices de Courtois, le
cynique Barras, a écrit: «Courtois n'a point calomnié Robespierre en
disant qu'il n'avait point d'entrailles, même pour ses parents. _Les
lettres que sa soeur lui a écrites_ sont l'expression de la douleur
et du désespoir». N'ai-je pas eu raison de dire que ces Thermidoriens
s'étaient entendus comme des larrons en foire. Ce passage, du reste, a
son utilité; il donne une idée du degré de confiance que méritent les
Mémoires de Barras.]
[Note 268: L'abbé Proyard. _Vie de Robespierre_, p. 170. Nous
avons plusieurs fois déjà cité ce libelle impur, fruit d'une imagination
en délire, et où se trouvent condensées avec une sorte de frénésie
toutes les calomnies vomies depuis Thermidor sur la mémoire de
Robespierre.]
Charlotte ne se consola jamais de la publicité donnée, par une odieuse
indiscrétion, à une lettre écrite dans un moment de dépit, et dont le
souvenir lui revenait souvent comme un remords. La pensée qu'on pouvait
supposer que cette lettre ait été adressée par elle à son frère
Maximilien la mettait au supplice[269]. Cette lettre avait été écrite le
18 messidor; à moins de trois semaines de là, dans la matinée du 10
thermidor, une femme toute troublée, le désespoir au coeur, parcourait
les rues comme une folle, cherchant, appelant ses frères. C'était
Charlotte Robespierre. On lui dit que ses frères sont à la Conciergerie,
elle y court, demande à les voir, supplie à mains jointes, se traîne à
genoux aux pieds des soldats; mais, malheur aux vaincus! on la repousse,
on l'injurie, on rit de ses pleurs. Quelques personnes, émues de pitié,
la relevèrent et parvinrent à l'emmener; sa raison s'était égarée.
Quant, au bout de quelques jours, elle revint à elle, ignorant ce qui
s'était passé depuis, elle était en prison[270].
[Note 269: _Mémoires de Charlotte Robespierre_, p. 123.]
[Note 270: _Mémoires de Charlotte Robespierre_, p. 145.]
Voici donc bien établis les véritables sentiments de Charlotte pour ses
frères, et l'on peut comprendre combien elle dut souffrir de l'étrange
abus que les Thermidoriens avaient fait de son nom. Tous les honnêtes
gens se féliciteront donc de la découverte d'un faux qui imprime une
souillure de plus sur la mémoire de ces hommes souillés déjà de tant de
crimes, et je ne saurais trop m'applaudir, pour ma part, d'avoir pu, ici
comme ailleurs, dégager l'histoire des ténèbres dont elle était
enveloppée.