VII

On sait maintenant, par une discussion solennelle et officielle, avec

quelle effroyable mauvaise foi a été conçu le rapport de Courtois. Tous

les témoignages d'affection, d'enthousiasme et d'admiration adressés à

Robespierre y sont retournés en arguments contre lui. Et il faut voir

comment sont traités ses enthousiastes et ses admirateurs. Crime à un

écrivain nommé Félix d'avoir exprimé le désir de connaître un homme

aussi vertueux[255]; crime à un vieillard de quatre-vingt-sept ans

d'avoir regardé Robespierre comme le messie annoncé pour réformer toutes

choses[256]; crime à celui-ci d'avoir baptisé son enfant du nom de

Maximilien; crime à celui-là d'avoir voulu rassasier ses yeux et son

coeur de la vue de l'immortel tribun; crime au maire de Vermanton, en

Bourgogne, de l'avoir regardé comme la pierre angulaire de l'édifice

constitutionnel, etc.[257]. Naturellement Robespierre est un profond

scélérat d'avoir été l'objet de si chaudes protestations[258]. S'il faut

s'en rapporter aux honorables vainqueurs de Thermidor, il n'appartient

qu'aux gens sans courage, sans vertus et sans talents de recevoir tant

de marques d'amour et de soulever les applaudissements de tout un

peuple.

[Note 255: P. 10 du rapport de Courtois.]

[Note 256: P. 11.]

[Note 257: Toutes les lettres auxquelles il est fait allusion

figurent à la suite du rapport de Courtois.]

[Note 258: P. 13 du rapport.]

Comme dans toute la correspondance recueillie chez Robespierre tout

concourait à prouver que c'était un parfait homme de bien, les

Thermidoriens ont usé d'un stratagème digne de l'école jésuitique dont

ils procèdent si directement. Ils ont fait l'amalgame le plus étrange

qui se puisse imaginer. Ainsi le rapport de Courtois roule sur une foule

de lettres et de pièces entièrement étrangères à Maximilien, lettres

émanées de patriotes très sincères, mais quelquefois peu éclairés, et

dont certaines expressions triviales ou exagérées ont été relevées avec

une indignation risible, venant d'hommes comme les Thermidoriens. Ce

rapport est plein, du reste, de réminiscences de Louvet, et l'on sent

que le rédacteur était un lecteur assidu, sinon un collaborateur des

journaux girondins. La soif de la domination qu'il prête si gratuitement

à Robespierre, et qui chez d'autres, selon lui,--chez les Thermidoriens

sans doute--peut venir d'un mouvement louable, naquit chez le premier de

l'égoïsme et de l'envie[259]. Quel égoïste en effet! Jamais homme ne

songea moins à ses intérêts personnels; l'humanité et la patrie

occupèrent uniquement ses pensées. Quant à être envieux, beaucoup de ses

ennemis avaient de fortes raisons pour l'être de sa renommée si pure,

mais lui, pourquoi et de qui l'aurait-il été?

[Note 259: P. 23 du rapport.--Le rapporteur veut bien avouer (p. 25)

que quelques hommes _superficiels_ ont cru au courage de

Robespierre. D'après Courtois, ce courage n'était que de l'insolence. Il

y a toutefois là un aveu involontaire dont il faut tenir compte, surtout

quand on songe que tant d'écrivains, parmi lesquels on a le regret de

voir figurer M. Thiers,--je ne parle pas de Proudhon--ont fait de

Robespierre un être faible, timide, pusillanime].

Un exemple fera voir jusqu'où Courtois a poussé la déloyauté. Dans les

papiers trouvés chez Robespierre il y a un certain nombre de lettres

anonymes, plus niaises et plus bêtes les unes que les autres. Le premier

devoir de l'homme qui se respecte est de fouler aux pieds ces sortes de

lettres, monuments de lâcheté et d'ineptie. Mais les Thermidoriens!!

Parmi ces lettres s'en trouve une que le rapporteur dit être écrite sur

le ton d'une réponse, et qui n'est autre chose qu'une plate et ignoble

mystification. On y parle à Robespierre de la _nécessité_ de fuir

un théâtre où il doit bientôt paraître pour la dernière fois; on

l'engage à venir jouir des trésors qu'il a amassés; tout cela écrit d'un

style et d'une orthographe impossibles. Courtois n'en a pas moins feint

de prendre cette lettre au sérieux, et, après en avoir cité un assez

long fragment, auquel il a eu grand soin de restituer une orthographe

usuelle, afin d'y donner un air un peu plus véridique, il s'écrie

triomphalement: «Voilà l'incorruptible, le désintéressé

Maximilien[260]!» Non, je ne sais si dans toute la comédie italienne on

trouverait un fourbe pareil.

[Note 260: Rapport de Courtois, p. 54.--On a honte vraiment d'être

obligé de prémunir le lecteur contre de si grossières inventions. Voici

le commencement de cette lettre dont les Thermidoriens ont cru avoir

tiré un si beau parti, et que nous avons transcrite aux _Archives_

sur l'original, en en respectant soigneusement l'orthographe: «Sans

doute vous être inquiette de ne pas avoire reçu plutôt des nouvelles des

effet que vous m'avez fait adresser pour continuer le plan de faciliter

votre retraite dans ce pays, soyez tranquille sur tout les objest que

votre adresse a su me fair parvenir depuis le commencement de vos

crainte personnel et non pas sans sujet, vous savez que je ne doit vous

faire de reponce que par notre courrier ordinaire comme il a été

interrompu par sa dernière course, ce qui est cause de mon retard

aujourd'huit, mais lorsque vous la rêceverêz vous emploirêz toute la

vigilance que l'exige la nesesité de fuir un théâtre ou vous deviez

bientôt paraître et disparaître pour la dernière fois; il est inutil de

vous rappeller toutes les raison qui vous expose car ce dernier pas qui

vient de vous mettre sur le soffa de la présidence vous raproche de

l'échafaut ou vous verriez cette canaille qui vous cracherait au visage

comme elle a fait à ceux que vous avez jugé, l'Égalité, dit d'Orléans,

vous en fournit un assez grand exemple, etc.

«Je finis notre courrier parti je vous attend pour reponce.»

Cette lettre, d'un fou ou d'un mystificateur, porte en suscription: «Au

cytoyen cytoyen Robespierre, président de la Convention national, en son

hotel, a Paris.» (_Archives_, F. 7, 4436.)]

Au reste, de quoi n'étaient pas capables des gens qui ne reculaient

point devant des faux matériels? Courtois et ses amis, comme s'ils

eussent eu le pressentiment qu'un jour ou l'autre leurs fraudes

finiraient par être découvertes, refusaient avec obstination de rendre

les originaux des pièces saisies chez les victimes de Thermidor. Il

fallut que Saladin, au nom de la commission des Vingt et un, chargée de

présenter un rapport sur les anciens membres des comités, menaçât

Courtois d'un décret de la Convention, pour l'amener à une restitution.

Mais cet habile artisan de calomnies eut bien soin de ne rendre que les

pièces dont l'existence se trouvait révélée par l'impression, et il

garda le reste; de sorte que ce fameux rapport qui, depuis si longues

années fait les délices de la réaction, est à la fois l'oeuvre d'un

faussaire et d'un voleur.

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 39 / 77 题