J'ai nommé Courtois! Jamais homme ne fut plus digne du mépris public. Si
quelque chose est de nature à donner du poids aux graves soupçons dont
reste encore chargée la mémoire de Danton, c'est d'avoir eu pour ami
intime un tel misérable. Aucun scrupule, un mélange d'astuce, de
friponnerie et de lâcheté, Basile et Tartufe, voilà Courtois. Signalé
dès le mois de juillet 1793 comme s'étant rendu coupable de
dilapidations dans une mission en Belgique, il avait été, pour ce fait,
mandé devant le comité de Salut public par un arrêté portant la
signature de Robespierre[245]. Les faits ne s'étant pas trouvés
suffisamment établis, il n'avait pas été donné suite à la plainte; mais
de l'humiliation subie naquit une haine qui, longtemps concentrée, se
donna largement et en toute sûreté carrière après Thermidor[246]. Chargé
du rapport sur les papiers trouvés chez Robespierre, Couthon, Saint-Just
et autres, Courtois s'acquitta de cette tâche avec une mauvaise foi et
une déloyauté à peine croyables. La postérité, je n'en doute pas, sera
étrangement surprise de la facilité avec laquelle cet homme a pu, à
l'aide des plus grossiers mensonges, de faux matériels, égarer pendant
si longtemps l'opinion publique.
[Note 245: Voici cet arrêté: «Du 30 juillet 1793, les comités de
Salut public et de Sûreté générale arrêtent que Beffroy, député du
département de l'Aisne, et Courtois, député du département de l'Aube,
seront amenés sur-le-champ au comité de Salut public pour être entendus.
Chargent le maire de Paris de l'exécution du présent arrêté.
Robespierre, Prieur (de la Marne), Saint-Just, Laignelot, Amar,
Legendre.»]
[Note 246: Les dilapidations de Courtois n'en paraissent pas moins
constantes. L'homme qui ne craignit pas de voler les papiers les plus
précieux de Robespierre, était bien capable de spéculer sur les
fourrages de la République. Sous le gouvernement de Bonaparte, il fut
éliminé du Tribunal à cause de ses tripotages sur les grains. Devenu
riche, il acheta en Lorraine une terre où il vécut isolé jusqu'en 1814.
On raconte qu'en Belgique, où il se retira sous la Restauration, les
réfugiés s'éloignaient de lui avec dégoût. Voyez à ce sujet les
_Mémoires de Barère_ t. III, p. 253.]
Le premier rapport de Courtois se compose de deux parties bien
distinctes[247]: le rapport proprement dit et les pièces à l'appui.
Voici en quels termes un écrivain royaliste, peu suspect de partialité
pour Robespierre, a apprécié ce rapport: «Ce n'est guère qu'une mauvaise
amplification de collège, où le style emphatique et déclamatoire va
jusqu'au ridicule[248].» L'emphase et la déclamation sont du fait d'un
méchant écrivain; mais ce qui est du fait d'un malhonnête homme, c'est
l'étonnante mauvaise foi régnant d'un bout à l'autre de cette indigne
rapsodie. Il ne faut pas s'imaginer, d'ailleurs, que Courtois en soit
seul responsable; d'autres y ont travaillé;--Guffroy notamment.--C'est
bien l'oeuvre de la faction thermidorienne, de cette association de
malfaiteurs pour laquelle le monde n'aura jamais assez de mépris.
[Note 247: Il y a de Courtois deux rapports qu'il faut bien se
garder de confondre: le premier, sur les papiers trouvés chez
Robespierre et autres, présenté à la Convention dans la séance du 16
nivôse de l'an III (5 janvier 1795), imprimé par ordre de la Convention,
in-8° de 408 p.; le second, sur les événements du 9 thermidor, prononcé
le 8 thermidor de l'an III (26 juillet 1795), et également imprimé par
ordre de la Convention, in-8° de 220 p.; ce dernier précédé d'une
préface en réponse aux détracteurs de la journée du 9 thermidor.]
[Note 248: Michaud jeune, Article COURTOIS, dans la _Biographie
universelle_.]
La tactique de la faction, tactique suivie, depuis, par tous les
écrivains et historiens de la réaction, a été d'attribuer à Robespierre
tout le mal, toutes les erreurs inséparables des crises violentes d'une
révolution, et tous les excès qu'il combattit avec tant de courage et de
persévérance. Le rédacteur du laborieux rapport où l'on a cru ensevelir
pour jamais la réputation de Maximilien a mis en réquisition la
mythologie de tous les peuples. L'amant de Dalila, Dagon, Gorgone,
Asmodée, le dieu Vishnou et la bête du Gévaudan, figurent pêle-mêle dans
cette oeuvre. César et Sylla, Confucius et Jésus-Christ, Épictète et
Domitien, Néron, Caligula, Tibère, Damoclès s'y coudoient, fort étonnés
de se trouver ensemble; voilà pour le ridicule.
Voici pour l'odieux: De l'innombrable quantité de lettres trouvées chez
Robespierre on commença par supprimer tout ce qui était à son honneur,
tout ce qui prouvait la bonté de son coeur, la grandeur de son âme,
l'élévation de ses sentiments, son horreur des excès, sa sagesse et son
humanité. Ainsi disparurent les lettres des Girondins, dont nous avons
pu remettre une partie en lumière, celles du général Hoche, la
correspondance échangée entre les deux frères et une foule d'autres
pièces précieuses à jamais perdues pour l'histoire. Ce fut un des
larrons de Thermidor, le député Rovère, qui le premier se plaignit qu'on
eut _escamoté_ beaucoup de pièces[240]. Courtois, comme on sait,
s'en appropria la plus grande partie[250]. Portiez (de l'Oise) en eut
une bonne portion; d'autres encore participèrent au larcin. Les uns et
les autres ont fait commerce de ces pièces, lesquelles se trouvent
aujourd'hui dispersées dans des collections particulières. Enfin une
foule de lettres ont été rendues aux intéressés, notamment celles
adressées à Robespierre par nombre de ses collègues, dont les
Thermidoriens payèrent par là la neutralité, ou même achetèrent
l'assistance.
[Note 249: Séance de la Convention du 20 frimaire an III (10
décembre 1794), _Moniteur_ du 22 frimaire.]
[Note 250: En 1816, le domicile de Courtois fut envahi par les
ordres du ministre de la police Decaze, et tout ceux de ses papiers
qu'il n'avait point vendus ou cédés se trouvèrent saisis. Casimir Perier
lui en fit rendre une partie après 1830.]
Même au plus fort de la réaction, ces inqualifiables procédés
soulevèrent des protestations indignées. Dans la séance du 29 pluviôse
de l'an III (17 février 1795), le représentant Montmayou réclama
l'impression générale de toutes les pièces, afin que tout fût connu du
peuple et de la Convention, et un député de la Marne, nommé Deville, se
plaignit que l'on n'eût imprimé que ce qui avait paru favorable au parti
sous les coups duquel avait succombé Robespierre [251]. Les voûtes de la
Convention retentirent ce jour-là des plus étranges mensonges. Le
boucher Legendre, par exemple, se vanta de n'avoir jamais écrit à
Robespierre. Il comptait sans doute sur la discrétion de ses alliés de
Thermidor; peut-être lui avait-on rendu ses lettres, sauf une, où se lit
cette phrase déjà citée: «Une reconnaissance immortelle s'épanche vers
Robespierre toutes les fois qu'on pense à un homme de bien.» Gardée par
malice ou par mégarde, cette lettre devait paraître plus tard comme pour
attester la mauvaise foi de Legendre [252].
[Note 251: Journal des débats et des décrets de la Convention,
numéro 877, p. 415.]
[Note 252: Nous avons déjà cité cette lettre en extrait dans notre
premier volume de l'Histoire de Robespierre. Voyez-la, du reste, dans
les Papiers inédits, t. I, p. 180.]
Le même député avoua--aveu bien précieux--qu'une foule d'excellents
citoyens avaient écrit à Robespierre, et que c'était à lui que, de
toutes les parties de la France, s'adressaient les demandes des
infortunés et les réclamations des opprimés [253]. Preuve assez
manifeste qu'aux yeux du pays Maximilien ne passait ni pour un
terroriste ni pour l'ordonnateur des actes d'oppression dont il était le
premier à gémir. Décréter l'impression de pareilles pièces, n'était-ce
point condamner et flétrir les auteurs de la journée du 9 thermidor?
André Dumont, devenu l'un des insulteurs habituels de la mémoire de
Maximilien, protesta vivement. Comme il se targuait, lui aussi, de
n'avoir pas écrit au vaincu:--«Tes lettres sont au _Bulletin_», lui
cria une voix.--Choudieu vint ensuite, et réclama à son tour
l'impression générale de toutes les pièces trouvées chez
Robespierre.--«Cette impression», dit-il, «fera connaître une partialité
révoltante, une contradiction manifeste avec les principes de justice
que l'on réclame. On verra qu'on a choisi toutes les pièces qui
pouvaient satisfaire des vengeances particulières pour refuser la
publicité des autres[254]». L'honnête Choudieu ne se doutait pas alors
que les auteurs du rapport n'avaient pas reculé devant des faux
matériels. L'Assemblée se borna à ordonner l'impression de la
correspondance des représentants avec Maximilien, mais on se garda bien,
et pour cause, de donner suite à ce décret.
[Note 253: Journal des débats et des décrets de la Convention,
numéro 877.]
[Note 254: _Moniteur_ du 3 ventôse an III (21 février 1795).]