IV

Que Robespierre ait été déterminé à mettre fin aux actes d'oppression

inutilement et indistinctement prodigués sur tous les points de la

République, qu'il ait été résolu à subordonner la sévérité nationale à

la stricte justice, en évitant toutefois de rendre courage à la

réaction, toujours prête à profiter des moindres défaillances du parti

démocratique; qu'il ait voulu enfin, suivant sa propre expression,

«arrêter l'effusion de sang humain versé par le crime», c'est ce qui est

hors de doute pour quiconque a étudié aux vraies sources, de sang-froid

et d'un esprit impartial, l'histoire de la Révolution française. La

chose était assez peu aisée puisqu'il périt en essayant de l'exécuter.

Or l'homme qui est mort à la peine dans une telle entreprise mériterait

par cela seul le respect et l'admiration de la postérité.

De son ferme dessein d'en finir avec les excès sous lesquels la

Révolution lui paraissait en danger de périr, il reste des preuves de

plus d'un genre, malgré tout le soin apporté par les Thermidoriens à

détruire les documents de nature à établir cette incontestable vérité.

Il se plaignait qu'on prodiguât les accusations injustes pour trouver

partout des coupables. Une lettre du littérateur Aignan, qui alors

occupait le poste d'agent national de la commune d'Orléans, nous apprend

les préoccupations où le tenait la moralité des dénonciateurs[217]. Il

avait toujours peur que des personnes inoffensives, que des patriotes

même ne fussent victimes de vengeances particulières, persécutés par des

hommes pervers; et ses craintes, hélas! n'ont été que trop justifiées.

Il lui semblait donc indispensable de purifier les administrations

publiques, de les composer de citoyens probes, dévoués, incapables de

sacrifier l'intérêt général à leur intérêt particulier, et décidés à

combattre résolûment tous les abus, sans détendre le ressort

révolutionnaire.

[Note 217: Lettre à Deschamps, en date du 17 prairial an II (5 juin

1794). Devenu plus tard membre de l'Académie française, Aignan était,

pendant la Révolution, un partisan et un admirateur sincère de

Robespierre. «Je suis bien enchanté du retour de Saint-Just et de

l'approbation que Robespierre et lui veulent bien donner à mes

opérations. Le bien public, l'affermissement de la République une et

indivisible, le triomphe de la vertu sur l'intrigue, tel est le but que

je me propose, tel est le seul sentiment qui m'anime», écrivait-il à son

«cher Deschamps» qui sera frappé avec Robespierre. (_Papiers

inédits_,.., t. 1er, p. 162). Eh bien! telle est la conscience, la

bonne foi de la plupart des biographes, qu'ils font d'Aignan une victime

_de la tyrannie de Robespierre_, tandis qu'au contraire, Aignan fut

poursuivi comme un ami, comme une créature de Maximilien. (Voy.

notamment la _Biographie universelle_, à l'article AIGNAN). Chose

assez singulière, cet admirateur de Robespierre eut pour successeur à

l'Académie française le poète Soumet, qui fut un des plus violents

calomniateurs de Robespierre, et qui mit ses calomnies en assez mauvais

vers. (Voy. _Divine Épopée_.)]

Les seuls titres à sa faveur étaient un patriotisme et une intégrité à

toute épreuve. Ceux des représentants en mission en qui il avait

confiance étaient priés de lui désigner des citoyens vertueux et

éclairés, propres à occuper les emplois auxquels le comité de Salut

public était chargé de pourvoir.

Ainsi se formèrent les listes de patriotes trouvées dans les papiers de

Robespierre. Ainsi fut appelé au poste important de la commission des

hospices et secours publics le Franc-Comtois Lerebours. Mais trouver des

gens de bien et de courage en nombre suffisant n'était pas chose facile,

tant d'indignes agents étaient parvenus, en multipliant les actes

d'oppression à jeter l'épouvante dans les coeurs! «Tu me demandes la

liste des patriotes que j'ai pu découvrir sur ma route,» écrivait

Augustin à son frère, «ils sont bien rares, ou peut-être la torpeur

empêchoit les hommes purs de se montrer par le danger et l'oppression où

se trouvoit la vertu»[218].

[Note 218: Lettre en date du 16 germinal an II (5 avril 1794), déjà

citée.]

Robespierre pouvait se souvenir des paroles qu'il avait laissé tomber un

jour du haut de la tribune: «La vertu a toujours été en minorité sur la

terre». Aux approches du 9 thermidor, il fit, dit-on, des ouvertures à

quelques conventionnels dont il croyait pouvoir estimer le caractère et

le talent, et il chargea une personne de confiance de demander à

Cambacérès s'il pouvait compter sur lui dans sa lutte suprême contre les

révolutionnaires dans le sens du crime[219]. Homme d'une intelligence

supérieure, Cambacérès sentait bien que la justice, l'équité, le bon

droit, l'humanité étaient du côté de Robespierre; mais, caractère

médiocre, il se garda bien de se compromettre, et il attendit patiemment

le résultat du combat pour passer du côté du vainqueur. On comprend

maintenant pourquoi, devenu prince et archichancelier de l'Empire, il

disait, en parlant du 9 thermidor: «Ça été un procès jugé, mais non

plaidé». Personne n'eût été plus que lui en état de le plaider en toute

connaissance de cause, s'il eût été moins ami de la fortune et des

honneurs.

[Note 219: Ce fait a été assuré à M. Hauréau par Godefroy Cavaignac,

qui le tenait de son père; et la personne chargée de la démarche auprès

de Cambacérès n'aurait été autre que Cavaignac lui-même. Pour détacher

de Robespierre ce membre de la Montagne, les Thermidoriens couchèrent

son nom sur une des prétendues listes de proscrits qu'ils faisaient

circuler. Après Thermidor, Cavaignac se rallia aux vainqueurs et trouva

en eux un appui contre les accusations dont le poursuivit la réaction.]

Tandis que Robespierre gémissait et s'indignait de voir des préjugés

incurables, ou des choses indifférentes, ou de simples erreurs érigés en

crimes[220], ses collègues du comité de Salut public et du comité de

Sûreté générale proclamaient bien haut, au moment même où la hache

allait le frapper, que les erreurs de l'aristocratie étaient des crimes

irrémissibles[221]. La force du gouvernement révolutionnaire devait être

centuplée, disaient-ils, par la chute d'un homme dont la popularité

était trop grande pour une République[222].

[Note 220: Discours du 8 thermidor.]

[Note 221: Discours de Barère à la séance du 10 thermidor (28

juillet 1794) Voy. le _Moniteur_ du 12.]

[Note 222: _Ibid._]

Le désir d'en finir avec la Terreur était si loin de la pensée des

hommes de Thermidor, que, dans la matinée du 10, faisant allusion aux

projets de Robespierre de ramener au milieu de la République «la justice

et la liberté exilées», ils s'élevèrent fortement contre l'étrange

présomption de ceux qui voulaient arrêter le cours _majestueux,

terrible_ de la Révolution française[223].

[Note 223: Discours de Barère à la séance du 10 thermidor

(_Moniteur_ du 12).]

Les anciens membres des comités nous ont du reste laissé un aveu trop

précieux pour que nous ne saisissions pas l'occasion de le mettre encore

une fois sous les yeux du lecteur. Il s'agit des séances du comité de

Salut public à la veille même de la catastrophe: «Lorsqu'on faisoit le

tableau des circonstances malheureuses où se trouvait la chose publique,

disent-ils, chacun de nous cherchoit des mesures et proposoit des

moyens. Saint-Just nous arrêtoit, jouoit l'étonnement de n'être pas dans

la confidence de ces dangers, et se plaignoit de ce que tous les coeurs

étoient fermés, suivant lui; qu'il ne connaissoit rien, qu'il ne

concevoit pas cette manière prompte d'improviser la foudre à chaque

instant, et il nous conjuroit, au nom de la République, de revenir à des

idées plus justes, à des mesures plus sages[224]». C'étaient ainsi,

ajoutent-ils, que le _traître_ les tenait en échec, paralysait

leurs mesures et refroidissait leur zèle[225]. Saint-Just se contentait

d'être ici l'écho des sentiments de son ami, qui, certainement, n'avait

pas manqué de se plaindre devant lui de voir certains hommes prendre

plaisir à multiplier les actes d'oppression et à rendre les institutions

révolutionnaires odieuses par des excès[226].

[Note 224: _Réponse des membres des deux anciens comités de Salut

public et de Sûreté générale aux imputations de Laurent Lecointre_,

note [illisible] Voy. p. 107.]

[Note 225: Voy. notre _Histoire de Saint-Just_.]

[Note 226: Discours du 8 thermidor.]

Un simple rapprochement achèvera de démontrer cette vérité, à savoir que

le 9 Thermidor fut le triomphe de la Terreur. Parmi les innombrables

lettres, trouvées dans les papiers de Robespierre, il y avait une

certaine quantité de lettres anonymes pleines d'invectives, de bave, de

fiel, comme sont presque toujours ces oeuvres de lâcheté et d'infamie.

Plusieurs de ces lettres provenant du même auteur, et remarquables par

la beauté et la netteté de l'écriture, contenaient, au milieu de

réflexions sensées et de vérités, que Robespierre était le premier à

reconnaître, les plus horribles injures contre le comité de Salut

public. A la suite de son rapport, Courtois ne manqua pas de citer avec

complaisance une de ces lettres où il était dit que Tibère, Néron,

Caligula, Auguste, Antoine et Lépide n'avaient jamais rien imaginé

d'aussi horrible que ce qui se passait[227]. Et Courtois de

s'extasier,--naturellement[228].

[Note 227: Pièce à la suite du rapport de Courtois, numéros XXXI et

XXXII.]

[Note 228: P. 18 du rapport.]

Ces lettres étaient d'un homme de loi, nommé Jacquotot, demeurant rue

Saint-Jacques. Robespierre ne se préoccupait guère de ces lettres et de

leur auteur, dont, sur plus d'un point du reste, il partageait les

idées. Affamé de persécution comme d'autres de justice, l'ancien avocat,

lassé en quelque sorte de la tranquillité dans laquelle il vivait au

milieu de cette Terreur dont il aimait tant à dénoncer les excès,

écrivit une dernière lettre, d'une violence inouïe, où il stigmatisa

rudement la politique extérieure et intérieure du comité de Salut

public; puis il signa son nom en toutes lettres, et, cette fois, il

adressa sa missive à Saint-Just: «Jusqu'à présent j'ai gardé l'anonyme,

mais maintenant que je crois ma malheureuse patrie perdue sans

ressource, je ne crains plus la guillotine, et je signe[229].»

[Note 229: L'original de cette lettre est aux _Archives_. Elle

porte en suscription: Au citoyen Saint-Just, député à la Convention et

membre du comité de Salut public.]

D'autres, les Legendre, les Bourdon (de l'Oise), par exemple, se fussent

empressés d'aller déposer ce libelle sur le bureau du comité afin de

faire montre de zèle, eussent réclamé l'arrestation de l'auteur;

Saint-Just n'y fit nulle attention; il mit la lettre dans un coin, garda

le silence, et Jacquotot continua de vivre sans être inquiété jusqu'au 9

thermidor. Mais, au lendemain de ce jour néfaste, les glorieux

vainqueurs trouvèrent les lettres du malheureux Jacquotot, et, sans

perdre un instant, ils le firent arrêter et jeter dans la prison des

Carmes[230], tant il est vrai que la chute de Robespierre fut le signal

du réveil de la modération, de la justice et de l'humanité!

[Note 230: Voici l'ordre d'arrestation de Jacquotot: «Paris, le 11

thermidor.... Les comités de Salut public et de Sûreté générale arrêtent

que le nommé Jacquotot, ci-devant homme de loi, rue Saint-Jacques, 13,

sera mis sur-le-champ en état d'arrestation dans la maison de détention

dite des Carmes; la perquisition la plus exacte de ses papiers sera

faite, et ceux qui paraîtront suspects seront portés au comité de Sûreté

générale de la Convention nationale. Barère, Dubarran, Billaud-Varenne,

Robert Lindet, Jagot, Voulland, Moïse Bayle, C.-A. Prieur,

Collot-d'Herbois, Vadier.» (_Archives_. coll. 119.)]

V

C'est ici le lieu de faire connaître par quels étranges procédés, par

quels efforts incessants, par quelles manoeuvres criminelles les ennemis

de Robespierre sont parvenus à ternir sa mémoire aux yeux d'une partie

du monde aveuglé. Nous dirons tout à l'heure de quelle réputation

éclatante et pure il jouissait au moment de sa chute, et pour cela nous

n'aurons qu'à interroger un de ses plus violents adversaires. Disons

auparavant ce qu'on s'est efforcé d'en faire, et comment on a tenté de

l'assassiner au moral comme au physique.

Un historien anglais a écrit: «De tous les hommes que la Révolution

française a produits, Robespierre fut de beaucoup le plus

remarquable.... Aucun homme n'a été plus mal représenté, plus défiguré

dans les portraits qu'ont faits de lui les annalistes contemporains de

toute espèce[231].» Rien de plus juste et de plus vrai. Pareils à des

malfaiteurs pris la main dans le sac et qui, afin de donner le change,

sont les premiers à crier: au voleur! les Thermidoriens, comme on l'a

vu, mettaient tout en oeuvre pour rejeter sur Robespierre la

responsabilité des crimes dont ils s'étaient couverts. D'où ce cri

désespéré de Maximilien: «J'ai craint quelquefois, je l'avoue, d'être

souillé aux yeux de la postérité par le voisinage impur des hommes

pervers qui s'introduisaient parmi les sincères amis de

l'humanité[232].» Et ces hommes, quels étaient-ils? Ceux-là mêmes qui

avaient poursuivi les Dantonistes avec le plus d'acharnement. Nous le

savons de Robespierre lui-même: «Que dirait-on si les auteurs du complot

... étaient du nombre de ceux qui ont conduit Danton et Desmoulins à

l'échafaud[233]?» Les hommes auxquels Robespierre faisait ici allusion

étaient Vadier, Amar, Voulland, Billaud-Varenne. Ah! à cette heure

suprême, est-ce qu'un bandeau ne tomba pas de ses yeux? Est-ce qu'une

voix secrète ne lui reprocha pas amèrement de s'être laissé tromper au

point de consentir à abandonner ces citoyens illustres?

[Note 231: Alison, _History of Europe_, t. II, p. 145.]

[Note 232: Discours du 8 thermidor.]

[Note 233: _Ibid._]

Cependant, une fois leur victime abattue, les Thermidoriens ne songèrent

pas tout d'abord à faire de Maximilien le bouc émissaire de la Terreur;

au contraire, ainsi qu'on l'a vu déjà, ils le dénoncèrent bien haut

comme ayant voulu arrêter le cours _majestueux, terrible_ de la

Révolution. Il est si vrai que le coup d'État du 9 thermidor eut un

caractère ultra-terroriste, qu'après l'événement Billaud-Varenne et

Collot-d'Herbois durent quitter leurs noms de Varenne et de d'Herbois

comme entachés d'aristocratie[234]. Et, le 19 fructidor (1er septembre

1794), on entendait encore le futur duc d'Otrante, l'exécrable Fouché,

s'écrier: «Toute pensée d'indulgence est une pensée contre

-révolutionnaire[235].»

[Note 234: Aucun historien, que je sache, n'a jusqu'à ce jour

signalé cette particularité.]

[Note 235: Voy. le _Moniteur_ du 19 fructidor an II (5

septembre 1794).]

Mais quand la contre-révolution en force fut venue s'asseoir sur les

bancs de la Convention, quand les portes de l'Assemblée eurent été

rouvertes à tous les débris des partis girondin et royaliste, quand la

réaction enfin se fut rendue maîtresse du terrain, les Thermidoriens

changèrent de tactique, et ils s'appliquèrent à charger Robespierre de

tout le mal qu'il avait tenté d'empêcher, de tous les excès qu'il avait

voulu réprimer. Les infamies auxquelles ils eurent recours pour arriver

à leurs fins sont à peine croyables.

On commença par chercher à ternir le renom de pureté attaché à sa vie

privée. Comme il arrive toujours au lendemain des grandes catastrophes,

il ne manqua pas de misérables pour lancer contre le géant tombé des

libelles remplis des plus dégoûtantes calomnies. Dès le 27 thermidor (14

août 1794), un des hommes les plus vils et les plus décriés de la

Convention, un de ceux dont Robespierre aurait aimé à punir les excès et

les dilapidations, l'ex-comte de Barras, le digne acolyte de Fréron,

osait, en pleine tribune, l'accuser d'avoir entretenu de nombreuses

concubines, de s'être réservé la propriété de Monceau pour ses plaisirs,

tandis que Couthon s'était approprié Bagatelle, et Saint-Just le

Raincy[236]. Et les voûtes de la Convention ne s'écroulèrent pas quand

ces turpitudes tombèrent de la bouche de l'homme qui plus tard achètera,

du fruit de ses rapines peut-être, le magnifique domaine de

Grosbois[237].

[Note 236: _Moniteur_ du 29 thermidor (16 août 1794).]

[Note 237: De graves accusations de dilapidation furent dirigées

contre Barras et Fréron, notamment à la séance de la Convention du 2

vendémiaire an III (_Moniteur_ du 6 vendémiaire, 27 septembre

1794). L'active participation de ces deux représentants au coup d'État

de Thermidor contribua certainement à les faire absoudre par

l'Assemblée. Consultez à ce sujet les Mémoires de Barère qui ici ont un

certain poids. (T. IV, p. 223.) L'auteur assez favorable d'une vie de

Barras, dans la _Biographie universelle_ (Beauchamp), assure que ce

membre du Directoire recevait des pots-de-vin de 50 à 100,000 francs des

fournisseurs et hommes à grandes affaires qu'il favorisait. Est-il vrai

que, devenu vieux, Barras ait senti peser sur sa conscience, comme un

remords, le souvenir du 9 thermidor? Voici ce qu'a raconté à ce sujet M.

Alexandre Dumas: «Barras nous reçut dans son grand fauteuil qu'il ne

quittait guère plus vers les dernières années de sa vie. Il se rappelait

parfaitement mon père, l'accident qui l'avait éloigné du commandement de

la force armée au 13 vendémiaire, et je me souviens qu'il me répéta

plusieurs fois, ce jour-là, ces paroles, que je reproduis textuellement:

«Jeune homme, n'oubliez pas ce que vous dit un vieux républicain: je

n'ai que deux regrets, je devrais dire deux remords, et ce seront les

seuls qui seront assis à mon chevet le jour où je mourrai: J'ai le

double remords d'avoir renversé Robespierre par le 9 thermidor, et élevé

Bonaparte par le 13 vendémiaire.» (_Mémoires d'Alexandre Dumas_, t.

V, p. 299.)]

Barras ne faisait du reste qu'accroître et embellir ici une calomnie

émanée de quelques misérables appartenant à la société populaire de

Maisons-Alfort, lesquels, pour faire leur cour au parti victorieux,

eurent l'idée d'adresser au comité de Sûreté générale une dénonciation

contre un chaud partisan de Robespierre, contre Deschamps, le marchand

mercier de la rue Béthisy, dont jadis Maximilien avait tenu l'enfant sur

les fonts de baptême. Deschamps avait loué à Maisons-Alfort une maison

de campagne qu'il habitait avec sa famille dans la belle saison, et où

ses amis venaient quelquefois le visiter. Sous la plume des

dénonciateurs, la maison de campagne se tranforme en superbe maison

d'émigré où Deschamps, Robespierre, Hanriot et quelques officiers de

l'état-major de Paris venaient se livrer à des orgies, courant à cheval

quatre et cinq de front à bride abattue, et renversant les habitants qui

avaient le malheur de se trouver sur leur passage. Quelques lignes plus

loin, il est vrai, il est dit que Robespierre, Couthon et Saint-Just

avaient promis de venir dans cette maison, mais qu'ils avaient changé

d'avis. 11 ne faut point demander de logique à ces impurs artisans de

calomnies[238].

[Note 238: Les signataires de cette dénonciation méritent d'être

connus: c'étaient Preuille, vice-président, Bazin et Trouvé, secrétaires

de la Société populaire de Maisons-Alfort. Voyez cette dénonciation,

citée _in extenso_, à la suite d'un rapport de Courtois sur les

événements du 9 Thermidor, p. 83.--Les dénonciateurs se plaignaient

surtout qu'à la date du 28 thermidor, Deschamps n'eût pas encore été

frappé du glaive de la loi. Leur voeu ne tarda pas à être rempli; le

pauvre Deschamps fut guillotiné le 5 fructidor an II (22 août 1794).]

Que de pareilles inepties aient pu s'imprimer, passe encore, il faut

s'attendre à tout de la part de certaines natures perverses; mais

qu'elles se soient produites à la face d'une Assemblée qui si longtemps

avait été témoin des actes de Robespierre; qu'aucune protestation n'ait

retenti à la lecture de cette pièce odieuse, c'est à confondre

l'imagination. Courtois, dans son rapport sur les papiers trouvés chez

Robespierre et _ses complices_, suivant l'expression thermidorienne,

n'osa point, il faut le croire, parler de ce document honteux; mais

un peu plus tard, et la réaction grandissant, il jugea à propos d'en

orner le discours prononcé par lui à la Convention sur les événements

du 9 thermidor, la veille de l'anniversaire de cette catastrophe.

Comme Barras, Courtois trouva moyen de surenchérir sur cette

dénonciation signée de trois habitants de Maisons-Alfort. Par un procédé

qui lui était familier, comme on le verra bientôt, confondant

Robespierre avec une foule de gens auxquels Maximilien était

complètement étranger, et même avec quelques-uns de ses proscripteurs,

proscrits à leur tour, il nous peint ceux qu'il appelle _nos

tyrans_ prenant successivement pour lieu de leurs plaisirs et de

leurs débauches, Auteuil, Passy, Vanves et Issy [239]. C'est là que

d'après des notes anonymes [240], on nous montre Couthon s'apprêtant à

établir son trône à Clermont, promettant quatorze millions pour

l'embellissement de la ville, et se faisant préparer par ses créatures

un palais superbe à Chamallière![241] Tout cela dit et écouté

sérieusement.

[Note 239: Rapport sur les événements du 9 thermidor, p. 24.]

[Note 240: Voyez ces notes à la suite du rapport de Courtois sur les

événements du 9 thermidor, p. 80]

[Note 241: _Ibid._, p. 31. J'ai eu entre les mains l'original

de cette note, en marge de laquelle Courtois a écrit: _Verités

tardives!_]

Du représentant Courtois aux coquins qui ont écrit le livre intitulé:

_Histoire de la Révolution par deux amis de la liberté_, il n'y a

qu'un pas. Dans cette oeuvre, où tant d'écrivains, hélas! ont été puiser

des documents, on nous montre Robespierre arrivant la nuit, à petit

bruit, dans un beau château garni de femmes de mauvaise vie, s'y livrant

à toutes sortes d'excès, au milieu d'images lubriques réfléchies par des

glaces nombreuses, à la lueur de cent bougies, signant d'une main

tremblante de débauches des arrêts de proscription, et laissant échapper

devant des prostituées la confidence qu'il y aurait bientôt plus de six

mille Parisiens égorgés[242]. Voilà bien le pendant de la fameuse scène

d'ivresse chez Mme de Saint-Amaranthe. C'est encore dans ce livre

honteux qu'on nous montre Robespierre disposé à frapper d'un seul coup

la majorité de la Représentation nationale, et faisant creuser de vastes

souterrains, des catacombes où l'on pût enterrer «des immensités de

cadavre»[243]. Jamais romanciers à l'imagination pervertie, depuis Mme

de Genlis jusqu'à ceux de nos jours, n'ont aussi lâchement abusé du

droit que se sont arrogé les écrivains de mettre en scène dans des

oeuvres de pure fantaisie les personnages historiques les plus connus,

et de dénaturer tout à leur aise leurs actes et leurs discours.

[Note 242: _Histoire de la Révolution, par deux amis de la

liberté_, t. XIII p. 300 et 301.]

[Note 243: _Ibid._, p. 362, 364. C'est encore là, une

amplification du récit de Courtois. Voyez son rapport sur les événements

du 9 thermidor, p. 9.]

Devant ces inventions de la haine où l'ineptie le dispute à l'odieux, la

conscience indignée se révolte; mais il faut surmonter son dégoût, et

pénétrer jusqu'au fond de ces sentines du coeur humain pour juger ce

dont est capable la rage des partis. Ces mêmes _Amis de la liberté_

ont inséré dans leur texte, comme un document sérieux, une lettre

censément trouvée dans les papiers de Robespierre, et signée

_Niveau_, lettre d'un véritable fou, sinon d'un faussaire. C'est un

tissu d'absurdités dont l'auteur, sur une foule de points, semble

ignorer les idées de Robespierre; mais on y lit des phrases dans le

genre de celle-ci: «Encore quelques têtes à bas, et la dictature vous

est dévolue; car nous reconnaissons avec vous qu'il faut un seul maître

aux Français». On comprend dès lors que d'honnêtes historiens, comme les

«_deux Amis de la liberté_», n'aient pas négligé une telle pièce.

Cette lettre ne figure pas à la suite du premier rapport de Courtois: ce

représentant l'aurait-il dédaignée? C'est peu probable. Il est à

présumer plutôt qu'elle n'était pas encore fabriquée à l'époque où il

écrivit son rapport[244].

[Note 244: Les éditeurs des _Papiers inédits_ ont donné cette

lettre comme inédite; ils n'avaient pas lu apparemment _l'Histoire de

la Révolution par deux amis de la liberté_. Voy. _Papiers

inédits_, t. I, p. 261.]

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 37 / 77 题