Mais c'était là une bien faible victoire remportée par Robespierre, à
côté des maux qu'il ne pouvait empêcher. Plus d'une fois son coeur
saigna au bruit des plaintes dont il était impuissant à faire cesser les
causes.
Un jour un immense cri de douleur, parti d'Arras, vint frapper ses
oreilles: «Permettez à une ancienne amie d'adresser à vous-même une
faible et légère peinture des maux dont est accablée votre patrie. Vous
préconisez la vertu: nous sommes depuis six mois persécutés, gouvernés
par tous les vices. Tous les genres de séduction sont employés pour
égarer le peuple: mépris pour les hommes vertueux, outrage à la nature,
à la justice, à la raison, à la Divinité, appât des richesses, soif du
sang de ses frères. Si ma lettre vous parvient, je la regarderai comme
une faveur du ciel. Nos maux sont bien grands, mais notre sort est dans
vos mains; toutes les âmes vertueuses vous réclament....» Cette lettre
était de Mme Buissart[198], la femme de cet intime ami à qui Robespierre
au commencement de la Révolution, écrivait les longues lettres dont nous
avons donné des extraits. Depuis, la correspondance était devenue
beaucoup plus rare.
[Note 198: Nous avons sous les yeux l'original de cette lettre de
Mme Buissart, en date du 26 floréal (15 mai 1794). Supprimée par
Courtois, elle a été insérée, mais d'une façon légèrement inexacte, dans
_les Papiers inédits_..., t. 1er, p. 254.]
Absorbé par ses immenses occupations, Maximilien n'avait guère le temps
d'écrire à ses amis; l'homme public avait pour ainsi dire tué en lui
l'homme privé. Ses amis se plaignaient, et très amèrement quelquefois.
«Ma femme, outrée de ton silence, a voulu t'écrire et te parler de la
position où nous nous trouvons; pour moi, j'avois enfin résolu de ne
plus te rien dire[199]....», lui mandait Buissart de son côté.--«Mon
cher Bon bon...», écrivait d'autre part, le 30 messidor, à Augustin
Robespierre, Régis Deshorties, sans doute le frère de l'ancien notaire
Deshorties qui avait épousé en secondes noces Eulalie de Robespierre, et
dont Maximilien avait aimé et failli épouser la fille, «que te
chargerai-je de dire à Maximilien? Te prierai-je de me rappeler à son
souvenir, et où trouveras-tu l'homme privé? Tout entier à la patrie et
aux grands intérêts de l'humanité entière, Robespierre n'existe plus
pour ses amis....[200]» Ils ne savaient pas, les amis de Maximilien, à
quelles douloureuses préoccupations l'ami dont ils étaient si fiers
alors se trouvait en proie au moment où ils accusaient son silence.
[Note 199: Voy. _Papiers inédits_..., t. 1er, p. 253.]
[Note 200: Lettre en date du 30 messidor (18 juillet 1794). Elle
porte en suscription: Au citoïen Robespierre jeune, maison du citoïen
Duplay, au premier sur le devant, rue Honoré, Paris.]
Les plaintes dont Mme Buissart s'était faite l'écho auprès de
Robespierre concernaient l'âpre et farouche proconsul Joseph Le Bon, que
les Thermidoriens n'ont pas manqué de transformer en agent de
Maximilien. «Voilà le bourreau dont se servait Robespierre», disaient
d'un touchant accord Bourdon (de l'Oise) et André Dumont à la séance du
15 thermidor (2 août 1794)[201]; et Guffroy de crier partout que Le Bon
était un complice de la conspiration ourdie par Robespierre, Saint-Just
et autres[202]. Nul, il est vrai, n'avait plus d'intérêt à faire
disparaître Le Bon, celui-ci ayant en main les preuves d'un faux commis
l'année précédente par le misérable auteur du _Rougyff_. Si quelque
chose milite en faveur de Joseph Le Bon, c'est surtout l'indignité de
ses accusateurs. Il serait, d'ailleurs, injuste de le mettre au rang des
Carrier, des Barras et des Fouché. S'il eut, dans son proconsulat, des
formes beaucoup trop violentes, du moins il ne se souilla point de
rapines, et lors de son procès, il se justifia victorieusement
d'accusations de vol dirigées contre lui par quelques coquins.
[Note 201: _Moniteur_ du 16 thermidor (3 août 1794).]
[Note 202: Voy. notamment une lettre écrite par Guffroy à ses
concitoyens d'Arras le 16 thermidor (3 août 1794).]
Commissaire de la Convention dans le département du Pas-de-Calais, Le
Bon rendit à la République des services dont il serait également injuste
de ne pas lui tenir compte, et que ne sauraient effacer les griefs et
les calomnies sous lesquels la réaction est parvenue à étouffer sa
mémoire. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'il fut le ministre implacable
des vengeances révolutionnaires, et qu'il apporta dans sa mission une
dureté parfois excessive. Ce fut précisément là ce que lui reprocha
Robespierre.
Compatriote de ce dernier, Joseph Le Bon avait eu, dans les premières
années de la Révolution, quelques relations avec Maximilien. Il lui
avait écrit à diverses reprises, notamment en juin 1791, pour l'engager
à renouveler sa motion contre le célibat des prêtres[203], et un peu
plus tard, en août, pour lui recommander chaudement un des vainqueurs de
la Bastille, le citoyen Hullin, qui, arrivé au grade de capitaine,
venait d'être suspendu de ses fonctions[204]. Joseph Le Bon fut, du
reste, nommé membre de la Convention sans autre recommandation que
l'estime qu'il avait su inspirer à ses concitoyens par ses vertus
patriotiques.
[Note 203: Voy. cette lettre dans les _Papiers inédits_..., t.
III, p. 237.]
[Note 204: _Papiers inédits_..., t. III, p. 254. Général de
division et comte de l'Empire, le protégé de Joseph Le Bon était
commandant de la 1re division militaire lors de la tentative du général
Malet pour renverser le gouvernement impérial. Le général Hullin est
mort à Paris dans un âge assez avancé.]
Chargé, au mois de brumaire de l'an II, de se rendre dans le
Pas-de-Calais pour y réprimer les manoeuvres et les menées
contre-révolutionnaires dont ce département était le théâtre[205], il
déploya contre les aristocrates de ce pays une énergie terrible. Mais
par qui fut-il encouragé dans sa redoutable mission? Fut-ce par
Robespierre? Lisez cette lettre:
[Note 205: Arrêté signé: Robespierre, Barère, Collot-d'Herbois,
Billaud-Varenne, C.-A. Prieur et Carnot, _Archives_.]
«... Vous devez prendre dans votre énergie toutes les mesures commandées
par le salut de la patrie. Continuez votre attitude révolutionnaire;
l'amnistie prononcée lors de la Constitution captieuse et invoquée par
tous les scélérats est un crime qui ne peut en couvrir d'autres. Les
forfaits ne se rachètent point contre une République, ils s'expient sous
le glaive. Le tyran l'invoqua, le tyran fut frappé.... Secouez sur les
traîtres le flambeau et le glaive. Marchez toujours, citoyen collègue,
sur la ligne révolutionnaire que vous suivez avec courage. Le comité
applaudit à vos travaux. _Signé_ «Billaud-Varenne, Carnot,
Barère[206].»
[Note 206: Lettre en date du 26 brumaire an II (16 novembre 1793),
_Rapport de Saladin_, p. 68.]
Lisez encore cette autre lettre à propos de la ligne de conduite suivie
par Le Bon: «Le comité de Salut public applaudit aux mesures que vous
avez prises.... Toutes ces mesures sont non seulement permises, mais
encore commandées par votre mission; rien ne doit faire obstacle à votre
marche révolutionnaire. Abandonnez-vous à votre énergie; vos pouvoirs
sont illimités....» _Signé_ Billaud-Varenne, Carnot, Barère et
Robert Lindet[207].
[Note 207: Cette lettre est également du mois de brumaire.
_Rapport de Saladin_, p. 69.]
Certes, je ne viens pas blâmer ici les intentions du comité de Salut
public; mais j'ai tenu à montrer combien Robespierre était resté en
définitive étranger aux missions de Joseph Le Bon. Et quand on voit
Carnot se retrancher piteusement et humblement derrière une excuse
banale, quand on l'entend soutenir qu'il signait de complaisance et
_sans savoir_, on ne peut s'empêcher de sourire. Carnot, dans tous
les cas, jouait de malheur, car on chercherait vainement la signature de
Robespierre au bas d'actes du comité de Salut public recommandant aux
commissaires de la Convention de secouer, même sur les traîtres, le
flambeau et le glaive.
Ce n'est pas tout: lorsqu'en exécution du décret du 14 frimaire (4
décembre 1793), le comité de Salut public fut autorisé à modifier le
personnel des envoyés conventionnels, Joseph Le Bon se trouva désigné
pour les départements du Pas-de-Calais et du Nord. Par qui? par
Billaud-Varenne, Barère, Collot-d'Herbois et Carnot[208].
[Note 208: Arrêté en date du 9 nivôse an II (29 décembre 1793),
_Archives_.]
Revenu à Paris au commencement de pluviôse, sur une invitation pressante
de Saint-Just et de Collot-d'Herbois, Le Bon repartait au bout de
quelques jours à peine, en vertu d'un arrêté ainsi conçu: «Le comité de
Salut public arrête que le citoyen Le Bon retournera dans le département
du Pas-de-Calais, en qualité de représentant du peuple, pour y suivre
les opérations déjà commencées; il pourra les suivre dans les
départements environnants. Il est revêtu à cet effet des pouvoirs qu'ont
les autres représentants du peuple.» _Signé_ Barère, Collot-d'Herbois
et Carnot[209].»
[Note 209: Arrêté en date du 11 ventôse (1er mars 1794),
_Archives_, A F II, 58.]
Je n'ai aucunement l'intention, je le répète, d'incriminer les
signataires de ces divers arrêtés, ni de rechercher jusqu'à quel point
Joseph Le Bon dépassa, dans la répression des crimes contre
-révolutionnaires, les bornes d'une juste sévérité; seulement il
importe de laisser à chacun la responsabilité de ses actes, et de
montrer une fois de plus ce que valent les déclamations de tous ces
écrivains qui persistent à attribuer à Robespierre ce qui fut l'oeuvre
commune du comité de Salut public et de la Convention nationale.
Il y avait à Arras un parti complètement opposé à Joseph Le Bon, et dans
lequel figuraient Buissart et quelques autres amis de Maximilien, ce qui
explique la lettre de Mme Buissart à Robespierre. Mais une chose me rend
infiniment suspecte la prétendue modération de ce parti: il avait pour
chef de file et pour inspirateur Guffroy, l'horrible Guffroy, dont
l'affreux journal excita tant l'indignation de Maximilien. Quoi qu'il en
soit, Mme Buissart accourut auprès de Robespierre et vint loger sous le
même toit, dans la maison de Duplay, ou elle reçut la plus affectueuse
hospitalité. Elle profita de son influence sur Maximilien pour lui
dépeindre sous les plus sombres couleurs la situation de sa ville
natale.
De son côté, le mari écrivait à son ami, à la date du 10 messidor (18
juillet 1794): «N'accordez rien à l'amitié, mais tout à la justice; ne
me voyez pas ici, ne voyez que la chose publique, et peut-être
vous-même, puisque vous la défendez si bien....» On comptait beaucoup
alors à Arras sur la prochaine arrivée d'Augustin Robespierre, dont il
avait été un moment question pour remplacer Joseph Le Bon. «Quand
viendra Bon bon tant désiré?» ajoutait Buissart; «lui seul peut calmer
les maux qui désolent votre patrie...[210]»
[Note 210: Cette lettre, supprimée par Courtois, et dont nous avons
l'original sous les yeux, a été insérée dans les _Papiers
Inédits_..., t. 1er, p. 247.]
On n'ignorait pas, en effet, comment, dans ses missions, Augustin
Robespierre avait su allier la sagesse, la modération à une inébranlable
fermeté et à une énergie à toute épreuve.
Trois jours après, Buissart écrivait encore, à sa femme cette fois:
«L'arrivée de Bon bon est l'espoir des vrais patriotes et la terreur de
ceux qui osent les persécuter; il connaît trop bien les individus de la
ville d'Arras pour ne pas rendre justice à qui il appartient. Sa
présence ne peut être suppléée par celle d'aucun autre. Il faut donc
qu'il vienne à Arras pour rendre la paix et le calme aux vrais
patriotes.... Embrassez-le pour moi, jusqu'à ce que je puisse le faire
moi-même; rendez-moi le même service auprès de Maximilien[211]....» Mais
Augustin n'était pas homme à quitter Paris à l'heure où déjà il voyait
prêt à éclater l'orage amassé contre son frère.
[Note 211: _Papiers inédits_..., t. 1er, p. 250. Cette lettre
porte en suscription: «A la citoyenne Buissart, chez M. Robespierre, rue
Saint-Honoré, à Paris.»--Telle fut la terreur qui, après le 9 Thermidor,
courba toutes les consciences, que les plus chers amis de Maximilien ne
reculèrent pas devant une apostasie sanglante. Au bas d'une adresse de
la commune d'Arras à la Convention, adresse dirigée contre Joseph Le
Bon, et dans laquelle Robespierre «Cromwell» est assimilé à Tibère, à
Néron et à Caligula, on voit figurer, non sans en être attristé, la
signature de Buissart. (Voir le _Moniteur_ du 27 Thermidor an II
(11 août 1794)). Ceux qu'on aurait crus les plus fermes payèrent du reste
ce tribut à la lâcheté humaine. Citons, parmi tant d'autres, l'héroïque
Duquesnoy lui-même, lequel, dans une lettre adressée à ses concitoyens
d'Arras et de Béthune, à la date du 16 fructidor (12 septembre 1794),
pour se défendre d'avoir été _le complice_ de Maximilien, jeta
l'insulte aux vaincus; acte de faiblesse que d'ailleurs il racheta
amplement en prairial an III, quand il tomba sous les coups de la
réaction. «Ménage-toi pour la patrie, elle a besoin d'un défenseur tel
que toi,» écrivait-il à Robespierre en floréal. (Lettre inédite de la
collection Portiez [de l'Oise]).]
Cependant Robespierre, ému des plaintes de ses amis, essaya d'obtenir du
comité de Salut public le rappel de Le Bon, s'il faut s'en rapporter au
propre aveu de celui-ci, qui plus tard rappela qu'en messidor sa
conduite avait été l'objet d'une accusation violente de la part de
Maximilien[212]. Mais que pouvait alors Robespierre sur ses collègues?
Le comité de Salut public disculpa Joseph Le Bon en pleine Convention
par la bouche de Barère, et l'Assemblée écarta par un ordre du jour
dédaigneux les réclamations auxquelles avaient donné lieu les opérations
de ce représentant dans le département du Pas-de-Calais[213]. Toutefois,
le 6 thermidor, Robespierre fut assez heureux pour faire mettre en
liberté un certain nombre de ses compatriotes, incarcérés par les ordres
du proconsul d'Arras, entre autres les citoyens Demeulier et Beugniet,
les frères Le Blond et leurs femmes. Ils arrivèrent dans leur pays le
coeur plein de reconnaissance, et en bénissant leur sauveur, juste au
moment où y parvenait la nouvelle de l'arrestation de Maximilien; aussi
il faillit leur en coûter cher pour avoir, dans un sentiment de
gratitude, prononcé avec éloge le nom de Robespierre[214].
[Note 212: Séance de la Convention du 15 thermidor (2 août 1794),
_Moniteur_ du 16 thermidor.]
[Note 213: Séance de la Convention du 21 messidor (9 juillet 1794),
_Moniteur_ du 22 messidor.]
[Note 214: Ceci, tiré d'un pamphlet de Guffroy intitulé: _les
Secrets de Joseph le Bon et de ses complices, deuxième censure
républicaine_, in-8º de 474 p., an III, p. 167.]
Quand, victime des passions contre-révolutionnaires, Joseph Le Bon
comparut devant la cour d'assises d'Amiens, où du moins l'énergie de son
attitude et la franchise de ses réponses contrastèrent singulièrement
avec l'hypocrisie de ses accusateurs, il répondit à ceux qui
prétendaient, selon la mode du jour, voir en lui un agent, une créature
de Robespierre: «Qu'on ne croie point que ce fût pour faire sortir les
détenus et pour anéantir les échafauds qu'on le proscrivît; non, non;
qu'on lise son discours du 8 à la Convention et celui que Robespierre
jeune prononça la veille aux Jacobins, on verra clairement qu'il
provoquait lui-même l'ouverture des prisons et qu'il s'élevait contre la
multitude des victimes que l'on faisait et que l'on voulait faire
encore[215]....» Et l'accusation ne trouva pas un mot à répondre. «Qu'on
ne s'imagine point», ajouta Le Bon, «que le renversement de Robespierre
a été opéré pour ouvrir les prisons; hélas! non; ç'a été simplement pour
sauver la tête de quelques fripons[216]». L'accusation demeura muette
encore.
[Note 215: _Procès de Joseph Le Bon_, p. 147, 148.]
[Note 216: _Ibid._, p. 167.]
Ces paroles, prononcées aux portes de la tombe, en face de l'échafaud,
par un homme dont l'intérêt au contraire eût été de charger la mémoire
de Maximilien, comme tant d'autres le faisaient alors, sont
l'indiscutable vérité. Il faut être d'une bien grande naïveté ou d'une
insigne mauvaise foi pour oser prétendre que la catastrophe du 9
thermidor fut le signal du réveil de la justice. Quelle ironie
sanglante!