III

Mais c'était là une bien faible victoire remportée par Robespierre, à

côté des maux qu'il ne pouvait empêcher. Plus d'une fois son coeur

saigna au bruit des plaintes dont il était impuissant à faire cesser les

causes.

Un jour un immense cri de douleur, parti d'Arras, vint frapper ses

oreilles: «Permettez à une ancienne amie d'adresser à vous-même une

faible et légère peinture des maux dont est accablée votre patrie. Vous

préconisez la vertu: nous sommes depuis six mois persécutés, gouvernés

par tous les vices. Tous les genres de séduction sont employés pour

égarer le peuple: mépris pour les hommes vertueux, outrage à la nature,

à la justice, à la raison, à la Divinité, appât des richesses, soif du

sang de ses frères. Si ma lettre vous parvient, je la regarderai comme

une faveur du ciel. Nos maux sont bien grands, mais notre sort est dans

vos mains; toutes les âmes vertueuses vous réclament....» Cette lettre

était de Mme Buissart[198], la femme de cet intime ami à qui Robespierre

au commencement de la Révolution, écrivait les longues lettres dont nous

avons donné des extraits. Depuis, la correspondance était devenue

beaucoup plus rare.

[Note 198: Nous avons sous les yeux l'original de cette lettre de

Mme Buissart, en date du 26 floréal (15 mai 1794). Supprimée par

Courtois, elle a été insérée, mais d'une façon légèrement inexacte, dans

_les Papiers inédits_..., t. 1er, p. 254.]

Absorbé par ses immenses occupations, Maximilien n'avait guère le temps

d'écrire à ses amis; l'homme public avait pour ainsi dire tué en lui

l'homme privé. Ses amis se plaignaient, et très amèrement quelquefois.

«Ma femme, outrée de ton silence, a voulu t'écrire et te parler de la

position où nous nous trouvons; pour moi, j'avois enfin résolu de ne

plus te rien dire[199]....», lui mandait Buissart de son côté.--«Mon

cher Bon bon...», écrivait d'autre part, le 30 messidor, à Augustin

Robespierre, Régis Deshorties, sans doute le frère de l'ancien notaire

Deshorties qui avait épousé en secondes noces Eulalie de Robespierre, et

dont Maximilien avait aimé et failli épouser la fille, «que te

chargerai-je de dire à Maximilien? Te prierai-je de me rappeler à son

souvenir, et où trouveras-tu l'homme privé? Tout entier à la patrie et

aux grands intérêts de l'humanité entière, Robespierre n'existe plus

pour ses amis....[200]» Ils ne savaient pas, les amis de Maximilien, à

quelles douloureuses préoccupations l'ami dont ils étaient si fiers

alors se trouvait en proie au moment où ils accusaient son silence.

[Note 199: Voy. _Papiers inédits_..., t. 1er, p. 253.]

[Note 200: Lettre en date du 30 messidor (18 juillet 1794). Elle

porte en suscription: Au citoïen Robespierre jeune, maison du citoïen

Duplay, au premier sur le devant, rue Honoré, Paris.]

Les plaintes dont Mme Buissart s'était faite l'écho auprès de

Robespierre concernaient l'âpre et farouche proconsul Joseph Le Bon, que

les Thermidoriens n'ont pas manqué de transformer en agent de

Maximilien. «Voilà le bourreau dont se servait Robespierre», disaient

d'un touchant accord Bourdon (de l'Oise) et André Dumont à la séance du

15 thermidor (2 août 1794)[201]; et Guffroy de crier partout que Le Bon

était un complice de la conspiration ourdie par Robespierre, Saint-Just

et autres[202]. Nul, il est vrai, n'avait plus d'intérêt à faire

disparaître Le Bon, celui-ci ayant en main les preuves d'un faux commis

l'année précédente par le misérable auteur du _Rougyff_. Si quelque

chose milite en faveur de Joseph Le Bon, c'est surtout l'indignité de

ses accusateurs. Il serait, d'ailleurs, injuste de le mettre au rang des

Carrier, des Barras et des Fouché. S'il eut, dans son proconsulat, des

formes beaucoup trop violentes, du moins il ne se souilla point de

rapines, et lors de son procès, il se justifia victorieusement

d'accusations de vol dirigées contre lui par quelques coquins.

[Note 201: _Moniteur_ du 16 thermidor (3 août 1794).]

[Note 202: Voy. notamment une lettre écrite par Guffroy à ses

concitoyens d'Arras le 16 thermidor (3 août 1794).]

Commissaire de la Convention dans le département du Pas-de-Calais, Le

Bon rendit à la République des services dont il serait également injuste

de ne pas lui tenir compte, et que ne sauraient effacer les griefs et

les calomnies sous lesquels la réaction est parvenue à étouffer sa

mémoire. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'il fut le ministre implacable

des vengeances révolutionnaires, et qu'il apporta dans sa mission une

dureté parfois excessive. Ce fut précisément là ce que lui reprocha

Robespierre.

Compatriote de ce dernier, Joseph Le Bon avait eu, dans les premières

années de la Révolution, quelques relations avec Maximilien. Il lui

avait écrit à diverses reprises, notamment en juin 1791, pour l'engager

à renouveler sa motion contre le célibat des prêtres[203], et un peu

plus tard, en août, pour lui recommander chaudement un des vainqueurs de

la Bastille, le citoyen Hullin, qui, arrivé au grade de capitaine,

venait d'être suspendu de ses fonctions[204]. Joseph Le Bon fut, du

reste, nommé membre de la Convention sans autre recommandation que

l'estime qu'il avait su inspirer à ses concitoyens par ses vertus

patriotiques.

[Note 203: Voy. cette lettre dans les _Papiers inédits_..., t.

III, p. 237.]

[Note 204: _Papiers inédits_..., t. III, p. 254. Général de

division et comte de l'Empire, le protégé de Joseph Le Bon était

commandant de la 1re division militaire lors de la tentative du général

Malet pour renverser le gouvernement impérial. Le général Hullin est

mort à Paris dans un âge assez avancé.]

Chargé, au mois de brumaire de l'an II, de se rendre dans le

Pas-de-Calais pour y réprimer les manoeuvres et les menées

contre-révolutionnaires dont ce département était le théâtre[205], il

déploya contre les aristocrates de ce pays une énergie terrible. Mais

par qui fut-il encouragé dans sa redoutable mission? Fut-ce par

Robespierre? Lisez cette lettre:

[Note 205: Arrêté signé: Robespierre, Barère, Collot-d'Herbois,

Billaud-Varenne, C.-A. Prieur et Carnot, _Archives_.]

«... Vous devez prendre dans votre énergie toutes les mesures commandées

par le salut de la patrie. Continuez votre attitude révolutionnaire;

l'amnistie prononcée lors de la Constitution captieuse et invoquée par

tous les scélérats est un crime qui ne peut en couvrir d'autres. Les

forfaits ne se rachètent point contre une République, ils s'expient sous

le glaive. Le tyran l'invoqua, le tyran fut frappé.... Secouez sur les

traîtres le flambeau et le glaive. Marchez toujours, citoyen collègue,

sur la ligne révolutionnaire que vous suivez avec courage. Le comité

applaudit à vos travaux. _Signé_ «Billaud-Varenne, Carnot,

Barère[206].»

[Note 206: Lettre en date du 26 brumaire an II (16 novembre 1793),

_Rapport de Saladin_, p. 68.]

Lisez encore cette autre lettre à propos de la ligne de conduite suivie

par Le Bon: «Le comité de Salut public applaudit aux mesures que vous

avez prises.... Toutes ces mesures sont non seulement permises, mais

encore commandées par votre mission; rien ne doit faire obstacle à votre

marche révolutionnaire. Abandonnez-vous à votre énergie; vos pouvoirs

sont illimités....» _Signé_ Billaud-Varenne, Carnot, Barère et

Robert Lindet[207].

[Note 207: Cette lettre est également du mois de brumaire.

_Rapport de Saladin_, p. 69.]

Certes, je ne viens pas blâmer ici les intentions du comité de Salut

public; mais j'ai tenu à montrer combien Robespierre était resté en

définitive étranger aux missions de Joseph Le Bon. Et quand on voit

Carnot se retrancher piteusement et humblement derrière une excuse

banale, quand on l'entend soutenir qu'il signait de complaisance et

_sans savoir_, on ne peut s'empêcher de sourire. Carnot, dans tous

les cas, jouait de malheur, car on chercherait vainement la signature de

Robespierre au bas d'actes du comité de Salut public recommandant aux

commissaires de la Convention de secouer, même sur les traîtres, le

flambeau et le glaive.

Ce n'est pas tout: lorsqu'en exécution du décret du 14 frimaire (4

décembre 1793), le comité de Salut public fut autorisé à modifier le

personnel des envoyés conventionnels, Joseph Le Bon se trouva désigné

pour les départements du Pas-de-Calais et du Nord. Par qui? par

Billaud-Varenne, Barère, Collot-d'Herbois et Carnot[208].

[Note 208: Arrêté en date du 9 nivôse an II (29 décembre 1793),

_Archives_.]

Revenu à Paris au commencement de pluviôse, sur une invitation pressante

de Saint-Just et de Collot-d'Herbois, Le Bon repartait au bout de

quelques jours à peine, en vertu d'un arrêté ainsi conçu: «Le comité de

Salut public arrête que le citoyen Le Bon retournera dans le département

du Pas-de-Calais, en qualité de représentant du peuple, pour y suivre

les opérations déjà commencées; il pourra les suivre dans les

départements environnants. Il est revêtu à cet effet des pouvoirs qu'ont

les autres représentants du peuple.» _Signé_ Barère, Collot-d'Herbois

et Carnot[209].»

[Note 209: Arrêté en date du 11 ventôse (1er mars 1794),

_Archives_, A F II, 58.]

Je n'ai aucunement l'intention, je le répète, d'incriminer les

signataires de ces divers arrêtés, ni de rechercher jusqu'à quel point

Joseph Le Bon dépassa, dans la répression des crimes contre

-révolutionnaires, les bornes d'une juste sévérité; seulement il

importe de laisser à chacun la responsabilité de ses actes, et de

montrer une fois de plus ce que valent les déclamations de tous ces

écrivains qui persistent à attribuer à Robespierre ce qui fut l'oeuvre

commune du comité de Salut public et de la Convention nationale.

Il y avait à Arras un parti complètement opposé à Joseph Le Bon, et dans

lequel figuraient Buissart et quelques autres amis de Maximilien, ce qui

explique la lettre de Mme Buissart à Robespierre. Mais une chose me rend

infiniment suspecte la prétendue modération de ce parti: il avait pour

chef de file et pour inspirateur Guffroy, l'horrible Guffroy, dont

l'affreux journal excita tant l'indignation de Maximilien. Quoi qu'il en

soit, Mme Buissart accourut auprès de Robespierre et vint loger sous le

même toit, dans la maison de Duplay, ou elle reçut la plus affectueuse

hospitalité. Elle profita de son influence sur Maximilien pour lui

dépeindre sous les plus sombres couleurs la situation de sa ville

natale.

De son côté, le mari écrivait à son ami, à la date du 10 messidor (18

juillet 1794): «N'accordez rien à l'amitié, mais tout à la justice; ne

me voyez pas ici, ne voyez que la chose publique, et peut-être

vous-même, puisque vous la défendez si bien....» On comptait beaucoup

alors à Arras sur la prochaine arrivée d'Augustin Robespierre, dont il

avait été un moment question pour remplacer Joseph Le Bon. «Quand

viendra Bon bon tant désiré?» ajoutait Buissart; «lui seul peut calmer

les maux qui désolent votre patrie...[210]»

[Note 210: Cette lettre, supprimée par Courtois, et dont nous avons

l'original sous les yeux, a été insérée dans les _Papiers

Inédits_..., t. 1er, p. 247.]

On n'ignorait pas, en effet, comment, dans ses missions, Augustin

Robespierre avait su allier la sagesse, la modération à une inébranlable

fermeté et à une énergie à toute épreuve.

Trois jours après, Buissart écrivait encore, à sa femme cette fois:

«L'arrivée de Bon bon est l'espoir des vrais patriotes et la terreur de

ceux qui osent les persécuter; il connaît trop bien les individus de la

ville d'Arras pour ne pas rendre justice à qui il appartient. Sa

présence ne peut être suppléée par celle d'aucun autre. Il faut donc

qu'il vienne à Arras pour rendre la paix et le calme aux vrais

patriotes.... Embrassez-le pour moi, jusqu'à ce que je puisse le faire

moi-même; rendez-moi le même service auprès de Maximilien[211]....» Mais

Augustin n'était pas homme à quitter Paris à l'heure où déjà il voyait

prêt à éclater l'orage amassé contre son frère.

[Note 211: _Papiers inédits_..., t. 1er, p. 250. Cette lettre

porte en suscription: «A la citoyenne Buissart, chez M. Robespierre, rue

Saint-Honoré, à Paris.»--Telle fut la terreur qui, après le 9 Thermidor,

courba toutes les consciences, que les plus chers amis de Maximilien ne

reculèrent pas devant une apostasie sanglante. Au bas d'une adresse de

la commune d'Arras à la Convention, adresse dirigée contre Joseph Le

Bon, et dans laquelle Robespierre «Cromwell» est assimilé à Tibère, à

Néron et à Caligula, on voit figurer, non sans en être attristé, la

signature de Buissart. (Voir le _Moniteur_ du 27 Thermidor an II

(11 août 1794)). Ceux qu'on aurait crus les plus fermes payèrent du reste

ce tribut à la lâcheté humaine. Citons, parmi tant d'autres, l'héroïque

Duquesnoy lui-même, lequel, dans une lettre adressée à ses concitoyens

d'Arras et de Béthune, à la date du 16 fructidor (12 septembre 1794),

pour se défendre d'avoir été _le complice_ de Maximilien, jeta

l'insulte aux vaincus; acte de faiblesse que d'ailleurs il racheta

amplement en prairial an III, quand il tomba sous les coups de la

réaction. «Ménage-toi pour la patrie, elle a besoin d'un défenseur tel

que toi,» écrivait-il à Robespierre en floréal. (Lettre inédite de la

collection Portiez [de l'Oise]).]

Cependant Robespierre, ému des plaintes de ses amis, essaya d'obtenir du

comité de Salut public le rappel de Le Bon, s'il faut s'en rapporter au

propre aveu de celui-ci, qui plus tard rappela qu'en messidor sa

conduite avait été l'objet d'une accusation violente de la part de

Maximilien[212]. Mais que pouvait alors Robespierre sur ses collègues?

Le comité de Salut public disculpa Joseph Le Bon en pleine Convention

par la bouche de Barère, et l'Assemblée écarta par un ordre du jour

dédaigneux les réclamations auxquelles avaient donné lieu les opérations

de ce représentant dans le département du Pas-de-Calais[213]. Toutefois,

le 6 thermidor, Robespierre fut assez heureux pour faire mettre en

liberté un certain nombre de ses compatriotes, incarcérés par les ordres

du proconsul d'Arras, entre autres les citoyens Demeulier et Beugniet,

les frères Le Blond et leurs femmes. Ils arrivèrent dans leur pays le

coeur plein de reconnaissance, et en bénissant leur sauveur, juste au

moment où y parvenait la nouvelle de l'arrestation de Maximilien; aussi

il faillit leur en coûter cher pour avoir, dans un sentiment de

gratitude, prononcé avec éloge le nom de Robespierre[214].

[Note 212: Séance de la Convention du 15 thermidor (2 août 1794),

_Moniteur_ du 16 thermidor.]

[Note 213: Séance de la Convention du 21 messidor (9 juillet 1794),

_Moniteur_ du 22 messidor.]

[Note 214: Ceci, tiré d'un pamphlet de Guffroy intitulé: _les

Secrets de Joseph le Bon et de ses complices, deuxième censure

républicaine_, in-8º de 474 p., an III, p. 167.]

Quand, victime des passions contre-révolutionnaires, Joseph Le Bon

comparut devant la cour d'assises d'Amiens, où du moins l'énergie de son

attitude et la franchise de ses réponses contrastèrent singulièrement

avec l'hypocrisie de ses accusateurs, il répondit à ceux qui

prétendaient, selon la mode du jour, voir en lui un agent, une créature

de Robespierre: «Qu'on ne croie point que ce fût pour faire sortir les

détenus et pour anéantir les échafauds qu'on le proscrivît; non, non;

qu'on lise son discours du 8 à la Convention et celui que Robespierre

jeune prononça la veille aux Jacobins, on verra clairement qu'il

provoquait lui-même l'ouverture des prisons et qu'il s'élevait contre la

multitude des victimes que l'on faisait et que l'on voulait faire

encore[215]....» Et l'accusation ne trouva pas un mot à répondre. «Qu'on

ne s'imagine point», ajouta Le Bon, «que le renversement de Robespierre

a été opéré pour ouvrir les prisons; hélas! non; ç'a été simplement pour

sauver la tête de quelques fripons[216]». L'accusation demeura muette

encore.

[Note 215: _Procès de Joseph Le Bon_, p. 147, 148.]

[Note 216: _Ibid._, p. 167.]

Ces paroles, prononcées aux portes de la tombe, en face de l'échafaud,

par un homme dont l'intérêt au contraire eût été de charger la mémoire

de Maximilien, comme tant d'autres le faisaient alors, sont

l'indiscutable vérité. Il faut être d'une bien grande naïveté ou d'une

insigne mauvaise foi pour oser prétendre que la catastrophe du 9

thermidor fut le signal du réveil de la justice. Quelle ironie

sanglante!

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 36 / 77 题