II

Revenons à la lutte engagée entre Robespierre et les membres les plus

gangrenés de la Convention; lutte n'est pas le mot, car de la part de

ces derniers il n'y eut pas combat, il y eut guet-apens. Nous en sommes

restés à la fameuse séance des Jacobins où Robespierre avait dénoncé

Fouché comme le plus vil et le plus misérable des imposteurs. Maximilien

savait très bien que les quelques députés impurs dont il avait signalé

la bassesse et les crimes à ses collègues du comité de Salut public

promenaient la terreur dans toutes les parties de la Convention; nous

avons parlé déjà des listes de proscription habilement fabriquées et

colportées par eux. Aussi Robespierre se tenait-il sur ses gardes, et,

s'il attaquait résolument les représentants véritablement coupables à

ses yeux, il ne manquait pas l'occasion de parler en faveur de ceux qui

avaient pu se tromper sans mauvaise intention.

On l'entendit, à la séance du 1er thermidor (18 juillet 1794), aux

Jacobins, défendre avec beaucoup de vivacité un député du Jura nommé

Prost, accusé, sans preuve, d'avoir commis des vexations. Faisant

allusion aux individus qui cherchaient à remplir la Convention de leurs

propres inquiétudes pour conspirer impunément contre elle, il dit:

«Ceux-là voudraient voir prodiguer des dénonciations hasardées contre

les représentants du peuple exempts de reproches ou qui n'ont failli que

par erreur, pour donner de la consistance à leur système de terreur.»

Il fallait se méfier, ajoutait-il, de la méchanceté de ces hommes qui

voudraient accuser les plus purs citoyens ou traiter l'erreur comme le

crime, «pour accréditer par là ce principe affreux et tyrannique inventé

par les coupables, que dénoncer un représentant infidèle, c'est

conspirer contre la représentation nationale.... Vous voyez entre quels

écueils leur perfidie nous force à marcher, mais nous éviterons le

naufrage. La Convention est pure en général; elle est au-dessus de la

crainte comme du crime; elle n'a rien de commun avec une poignée de

conjurés. Pour moi, quoiqu'il puisse arriver, je déclare aux

contre-révolutionnaires qui ne veulent chercher leur salut que dans la

ruine de la patrie qu'en dépit de toutes les trames dirigées contre moi,

je continuerai de démasquer les traîtres et de défendre les

opprimés[192].» On voit sur quel terrain les enragés pouvaient se

rencontrer avec les ennemis de la Révolution, comme cela aura lieu au 9

thermidor.

[Note 192: Voy. _le Moniteur_ du 6 thermidor (24 juillet

1794).]

Cependant, en dépit de Robespierre, la Terreur continuait son mouvement

ascensionnel. Ecoutons-le lui-même s'en plaindre à la face de la

République: «Partout les actes d'oppression avaient été multipliés pour

étendre le système de terreur et de calomnie. Des agents impurs

prodiguaient les arrestations injustes; des projets de finance

destructeurs menaçaient toutes les fortunes modiques et portaient le

désespoir dans une multitude innombrable de familles attachées à la

Révolution; on épouvantait les nobles et les prêtres par des motions

concertées....[193]» Comment ne pas s'étonner de l'injustice de ces

prétendus libéraux qui après tous les pamphlétaires de la réaction,

viennent lui jeter à la tête les mesures tyranniques, les maux auxquels

il lui a été impossible de s'opposer et dont il était le premier à

gémir! Tout ce qui était de nature à compromettre, à avilir la

Révolution lui causait une irritation profonde et bien légitime.

[Note 193: Discours du 8 thermidor.]

Un jour, il plut à un individu du nom de Magenthies de réclamer de la

Convention la peine de mort contre quiconque profanerait dans un

jurement le nom de Dieu: n'était-ce point là une manoeuvre

contre-révolutionnaire? Robespierre le crut, et, dans une pétition

émanée de la Société des Jacobins, pétition où d'un bout à l'autre son

esprit se reconnaît tout entier, il la fit dénoncer à l'Assemblée comme

une injure à la nation elle-même. «N'est-ce pas l'étranger qui, pour

tourner contre vous-mêmes ce qu'il y a de plus sacré, de plus sublime

dans vos travaux, vous fait proposer d'ensanglanter les pages de la

philosophie et de la morale, en prononçant la peine de mort contre tout

individu qui laisserait échapper ces mots: _Sacré nom de

Dieu_[194]?»

[Note 194: Voy. cette pétition dans _le Moniteur_ du 8

thermidor (26 juillet 1794).]

N'était-ce pas aussi pour déverser le ridicule sur la Révolution que

certains personnages avaient inventé les repas communs en plein air,

dans les rues et sur les places publiques, repas où l'on forçait tous

les citoyens de se rendre. Cette idée d'agapes renouvelées des premiers

chrétiens, d'une communion fraternelle sous les auspices du pain et du

vin, avait souri à quelques patriotes de bonne foi, mais à courte vue.

Ils ne surent pas démêler ce qu'il y avait de perfide dans ces dîners

soi-disant patriotiques. Ici l'on voyait des riches insulter à la

pauvreté de leurs voisins par des tables splendidement servies; là des

aristocrates attiraient les sans-culottes à leurs banquets somptueux et

tentaient de corrompre l'esprit républicain. Les uns s'en faisaient un

amusement: «_A ta santé, Picard_,» disait telle personne à son

valet qu'elle venait de rudoyer dans la maison. Et la petite maîtresse

de s'écrier avec affectation: «Voyez comme j'aime l'égalité; je mange

avec mes domestiques.» D'autres se servaient de ces banquets comme

autrefois du bonnet rouge, et les contre-révolutionnaires accouraient

s'y asseoir, soit pour dissimuler leurs vues perfides, soit au contraire

pour faciliter l'exécution de leurs desseins artificieux. Payan à la

commune[195], Barère à la Convention[196], Robespierre aux

Jacobins[197], dépeignirent sous de vives couleurs les dangers de ces

sortes de réunions, et engagèrent fortement les bons citoyens à

s'abstenir d'y assister désormais. Ces conseils furent entendus; les

repas prétendus fraternels disparurent des rues et des places publiques,

comme jadis, à la voix de Maximilien, avait disparu le bonnet rouge dont

tant de royalistes se couvraient pour mieux combattre la Révolution.

[Note 195: Séance du Conseil général du 27 messidor (15 juillet).

Voy. le discours de Payan dans _le Moniteur_ du 2 thermidor.]

[Note 196: Séance du 28 messidor (16 juillet 1794), _Moniteur_

du 29 messidor.]

[Note 197: Séance des Jacobins du 28 messidor (16 juillet 1794).

Aucun journal que je sache, n'a rendu compte de cette séance. Je n'en ai

trouvé mention que dans une lettre de Garnier-Launay à Robespierre. Voy.

cette lettre dans les _Papiers inédits_..., t. 1er p. 231.]

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 35 / 77 题