CHAPITRE QUATRIÈME

Situation de la République en Thermidor.--Participation de Robespierre

aux affaires.--La pétition Magenthies.--Plaintes des amis de

Robespierre.--Joseph Le Bon et Maximilien.--Tentatives pour sortir de la

Terreur.--Comment on est parvenu à noircir Robespierre--Les deux amis

de la liberté.--Le rapport du représentant Courtois.--Cri de

Choudieu.--Les fraudes thermidoriennes.--Une lettre de Charlotte

Robespierre.--Question de l'espionnage.

I

Avant de commencer le récit du drame où succomba l'homme dont le malheur

et la gloire sont d'avoir entraîné dans sa chute les destinées de la

Révolution, arrêtons-nous un moment pour contempler ce qui fut si grand;

voyons l'oeuvre des quatorze mois qui viennent de s'écouler, et

comparons ce qu'était devenue la République dans les premiers jours de

thermidor avec ce qu'elle était quand les hommes de la Montagne la

prirent, défaillante et bouleversée, des mains de la Gironde.

A l'intérieur, les départements, soulevés l'année précédente par les

prédications insurrectionnelles de quelques députés égarés, étaient

rentrés dans le devoir; de gré ou de force, la contre-révolution avait

été comprimée dans le Calvados, à Bordeaux, à Marseille; Lyon s'était

soumis, et Couthon y avait paru en vainqueur modéré et clément; Toulon,

livré à l'ennemi par la trahison d'une partie de ses habitants, avait

été repris aux Anglais et aux Espagnols à la suite d'attaques hardies

dans lesquelles Robespierre jeune avait illustré encore le nom si

célèbre qu'il portait; la Vendée, victorieuse d'abord, et qui, au bruit

de ses succès, avait vu accourir sous ses drapeaux tant de milliers de

combattants, était désorganisée, constamment battue, réduite aux abois,

et à la veille de demander grâce.

Sur nos frontières et au dehors, que de prodiges accomplis! Où est le

temps où les armées de la coalition étaient à peine à deux journées de

la capitale? Les rôles sont bien changés. D'envahissante, l'Europe est

devenue envahie; partout la guerre est rejetée sur le territoire ennemi.

Dans le Midi, Collioures, Port-Vendre, le fort Saint-Elme et Bellegarde

sont repris et nos troupes ont mis le pied en Espagne. Au Nord,

Dunkerque et Maubeuge ont été sauvées; les alliés ont repassé la Sambre

en désordre après la bataille de Wattignies; Valenciennes, Landrecies,

Le Quesnoy, Condé, ont été repris également; enfin, sous les yeux de

Saint-Just, nos troupes se sont emparées de Charleroi et ont gagné la

bataille de Fleurus, qui va nous rendre la Belgique. Un port manquait à

la sûreté de nos flottes, Ostende est à nous. A l'Est, grâce encore, en

grande partie, aux efforts énergiques de Saint-Just et de Le Bas, Landau

a été débloqué, les lignes de Wissembourg ont été recouvrées; déjà voici

le Palatinat au pouvoir de nos armes; la France est à la veille d'être

sur tous les points circonscrite dans ses limites naturelles.

Etait-ce l'esprit de conquête qui animait le grand coeur de la

République? Non certes; mais, exposée aux agressions des États

despotiques, elle avait senti la nécessité de s'enfermer dans des

positions inexpugnables et de se donner des frontières faciles à garder:

l'Océan d'une part, les Pyrénées, les Alpes et le Rhin de l'autre.

Le comité de Salut public, dans sa sagesse, n'entendait pas

révolutionner les peuples qui se contentaient d'assister indifférents au

spectacle de nos luttes intérieures et extérieures. «Nous ne devons

point nous immiscer dans l'administration de ceux qui respectent la

neutralité», écrivait-il, le 22 pluviôse an II (10 février 1794), au

représentant Albite. «Force, implacabilité aux tyrans qui voudroient

nous dicter des lois sur les débris de la liberté; franchise, fraternité

aux peuples amis. Malheur à qui osera porter sur l'arche de notre

liberté un bras sacrilège et profanateur, mais laissons aux autres

peuples le soin de leur administration intérieure. C'est pour soutenir

l'inviolabilité de ce principe que nous combattons aujourd'hui. Les

peuples faibles se bornent à suivre quelquefois les grands exemples, les

peuples forts les donnent, et nous sommes forts.» Ce langage, où semble

se reconnaître l'âpre et hautain génie de Saint-Just, n'était-il pas

celui de la raison même[187]?

[Note 187: La minute de cette lettre est aux _Archives_, A F

II, 37.]

Pour atteindre les immenses résultats dont nous avons rapidement tracé

le sommaire, que d'efforts gigantesques, que d'énergie et de vigilance

il fallut déployer! Quatorze armées organisées, équipées et nourries au

milieu des difficultés d'une véritable disette, notre marine remontée et

mise en état de lutter contre les forces de l'Angleterre, tout cela

atteste suffisamment la prodigieuse activité des membres du comité de

Salut public.

Lorsque, après Thermidor, les survivants de ce comité eurent, pour se

défendre, à dresser le bilan de leurs travaux, ils essayèrent de ravir à

Robespierre sa part de gloire, en prétendant qu'il n'avait été pour rien

dans les actes utiles émanés de ce comité, notamment dans ceux relatifs

à la guerre, et Carnot ne craignit pas de s'associer à ce mensonge, au

risque de ternir la juste considération attachée à son nom. Robespierre,

Couthon, Saint-Just n'étaient plus là pour confondre l'imposture;

heureusement le temps est passé où l'histoire des vaincus s'écrivait

avec la pointe du sabre des vainqueurs.

Nous avons prouvé ailleurs avec quelle sollicitude Maximilien s'occupa

toujours des choses militaires. Ennemi de la guerre en principe, il la

voulut poussée à outrance pour qu'elle fût plus vite terminée; mais sans

cesse il s'efforça de subordonner l'élément militaire à l'élément civil,

le premier ne devant être que l'accessoire dans une nation bien

organisée. Tant qu'il vécut, pas un général ne fut pris de l'ambition du

pouvoir et n'essaya de se mettre au-dessus des autorités constituées.

Quand ils partaient, nos volontaires de 92, à la voix des Robespierre et

des Danton, ce n'était point le bâton de maréchal qu'ils rêvaient,

c'était le salut, le triomphe de la République, puis le prochain retour

au foyer.

Quelle était donc la perspective que Robespierre montrait à nos troupes

dans les lettres et proclamations adressées par lui aux officiers et aux

soldats, et dont nous avons pu donner quelques échantillons? Etait-ce la

gloire militaire, mot vide et creux quand il ne se rattache pas

directement à la défense du pays? Non, c'était surtout la récompense que

les nobles coeurs trouvent dans la seule satisfaction du devoir

accompli. Et à cette époque le désintéressement était grand parmi les

masses. Comment oser révoquer en doute les constants efforts de

Maximilien pour hâter le moment du triomphe définitif de la République?

Plus d'une fois ses collègues du comité de Salut public se servirent de

lui pour parler aux généraux et aux représentants du peuple en mission

près les armées le langage mâle et sévère de la patrie. Il s'attacha

surtout à éteindre les petites rivalités qui, sur plusieurs points,

s'élevèrent parmi les commissaires de la Convention. «Amis, écrivait-il

en nivôse à Saint-Just et à Le Bas, à propos de quelques discussions

qu'ils avaient eues avec leurs collègues J.-B. Lacoste et Baudot, «j'ai

craint, au milieu de nos succès, et à la veille d'une victoire décisive,

les conséquences funestes d'un malentendu ou d'une misérable intrigue.

Vos principes et vos vertus m'ont rassuré. Je les ai secondés autant

qu'il étoit en moi. La lettre que le comité de Salut public vous adresse

en même temps que la mienne vous dira le reste. Je vous embrasse de

toute mon âme[188].»

[Note 188: Lettre inédite en date du 9 nivôse an II (27 février

1791), de la collection Portiez (de l'Oise).]

Un peu plus tard, il écrivait encore à ces glorieux associés de sa

gloire et de son martyre: «Mes amis, le comité a pris toutes les mesures

qui dépendoient de lui dans le moment pour seconder votre zèle; il me

charge de vous écrire pour vous expliquer les motifs de quelques-unes de

ces dispositions; il a cru que la cause principale du dernier échec

étoit la pénurie de généraux habiles; il vous adressera les militaires

patriotes et instruits qu'il pourra découvrir.» Puis, après leur avoir

annoncé l'envoi du général Stetenofer, officier apprécié pour son mérite

personnel et son patriotisme, il ajoutait: «Le comité se repose du reste

sur votre sagesse et sur votre énergie».[189] On voit avec quel soin,

même dans une lettre particulière adressée à ses amis intimes,

Robespierre s'effaçait devant le comité de Salut public; et l'on sait si

Saint Just et Le Bas ont justifié la confiance dont les avait investis

le comité.

[Note 189: Lettre en date du 15 floréal an II (4 mai 1794), de la

collection de M. Berthevin.]

Maintenant,--toutes concessions faites aux nécessités de la défense

nationale--que Robespierre ait eu la guerre en horreur, qu'il l'ait

considérée comme une chose antisociale, antihumaine, qu'il ait eu pour

«les missionnaires armés» une invincible répulsion, c'est ce dont

témoigne la lutte ardente soutenue par lui contre les partisans de la

guerre offensive. Les batailles où coulait à flots le sang des hommes

n'étaient pas à ses yeux de bons instruments de civilisation. Si les

principes de la Révolution se répandirent en Europe, ce ne fut point par

la force des armes, comme le prétendent certains publicistes, ce fut par

la puissance de l'opinion. «Ce n'est ni par des phrases de rhéteur, ni

même par des exploits guerriers, que nous subjuguerons l'Europe», disait

Robespierre, «mais par la sagesse de nos lois, la majesté de nos

délibérations et la grandeur de nos caractères[190].»

[Note 190: Discours du 8 thermidor.]

Les nations, tout en combattant, s'imprégnaient des idées nouvelles et

tournaient vers la France républicaine de longs regards d'envie et

d'espérance. Nos interminables courses armées à travers l'Europe ont

seules tué l'enthousiasme révolutionnaire des peuples étrangers et rendu

au despotisme la force et le prestige qu'il avait perdus. Si Robespierre

engageait vivement ses concitoyens à se méfier de l'engouement

militaire, s'il avait une très médiocre admiration pour les

_carmagnoles_ de son collègue Barère, si, comme Saint-Just, il

n'aimait pas qu'on fît trop _mousser_ les victoires, c'est qu'il

connaissait l'ambition terrible qui d'ordinaire sollicite les généraux

victorieux, c'est qu'instruit par les leçons de l'histoire, il savait

avec quelle facilité les peuples se jettent entre les mains d'un chef

d'armée habile et heureux, c'est qu'il savait enfin que la guerre est

une mauvaise école de liberté; voilà pourquoi il la maudissait. Quel

sage, quel philosophe, quel véritable ami de la liberté et de l'humanité

ne lui en saurait gré?

Si nous examinons la situation intérieure, que de progrès accomplis ou à

la veille de l'être! Tous les anciens privilèges blessants pour

l'humanité, toutes les tyrannies seigneuriales et locales avec le

despotisme monarchique au sommet--en un mot l'oeuvre inique de quatorze

siècles--détruits, anéantis, brisés. Les institutions les plus

avantageuses se forment; l'instruction de la jeunesse, abandonnée ou

livrée aux prêtres depuis si longtemps, est l'objet de la plus vive

sollicitude de la part de la Convention; des secours sont votés aux

familles des défenseurs de la République; de sages mesures sont prises

pour l'extinction de la mendicité; le code civil se prépare et se

discute; enfin une Constitution, où le respect des droits de l'homme est

poussé aux dernières limites, attend, pour être mise à exécution,

l'heure où, débarrassée de ses ennemis du dedans et du dehors, la France

victorieuse pourra prendre d'un pas sûr sa marche vers l'avenir, vers le

progrès. Contester à Robespierre la part immense qu'il eut dans ces

glorieuses réformes, ce serait nier la lumière du jour. Au besoin, ses

ennemis mêmes stipuleraient pour lui. «Ne sentiez-vous donc pas que

j'avois pour moi une réputation de cinq années de vertus...; que j'avois

beaucoup servi à la Révolution par mes discours et mes écrits; que

j'avois, en marchant toujours dans la même route à côté des hommes les

plus vigoureux, su m'élever un temple dans le coeur de la plus grande

partie des gens honnêtes....» lui fait dire, comme contraint et forcé,

un de ses plus violents détracteurs[191].

[Note 191: _La tête à la queue, ou Première lettre de Robespierre

à ses continuateurs_, p. 5 et 6.]

Cet aveu de la part d'un pamphlétaire hostile est bien précieux à

enregistrer. Robespierre, en effet, va mourir en cette année 1794,

fidèle à ses principes de 1789; et ce ne sera pas sa moindre gloire que

d'avoir défendu sous la Convention les vérités éternelles dont, sous la

Constituante, il avait été le champion le plus assidu et le plus

courageux. Il était bien près de voir se réaliser ses voeux les plus

chers; encore un pas, encore un effort, et le règne de la justice était

inauguré, et la République était fondée. Mais il suffit de l'audace de

quelques coquins et du coup de pistolet d'un misérable gendarme pour

faire échouer la Révolution au port, et peut-être ajourner à un siècle

son triomphe définitif.

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 34 / 77 题