Situation de la République en Thermidor.--Participation de Robespierre
aux affaires.--La pétition Magenthies.--Plaintes des amis de
Robespierre.--Joseph Le Bon et Maximilien.--Tentatives pour sortir de la
Terreur.--Comment on est parvenu à noircir Robespierre--Les deux amis
de la liberté.--Le rapport du représentant Courtois.--Cri de
Choudieu.--Les fraudes thermidoriennes.--Une lettre de Charlotte
Robespierre.--Question de l'espionnage.
I
Avant de commencer le récit du drame où succomba l'homme dont le malheur
et la gloire sont d'avoir entraîné dans sa chute les destinées de la
Révolution, arrêtons-nous un moment pour contempler ce qui fut si grand;
voyons l'oeuvre des quatorze mois qui viennent de s'écouler, et
comparons ce qu'était devenue la République dans les premiers jours de
thermidor avec ce qu'elle était quand les hommes de la Montagne la
prirent, défaillante et bouleversée, des mains de la Gironde.
A l'intérieur, les départements, soulevés l'année précédente par les
prédications insurrectionnelles de quelques députés égarés, étaient
rentrés dans le devoir; de gré ou de force, la contre-révolution avait
été comprimée dans le Calvados, à Bordeaux, à Marseille; Lyon s'était
soumis, et Couthon y avait paru en vainqueur modéré et clément; Toulon,
livré à l'ennemi par la trahison d'une partie de ses habitants, avait
été repris aux Anglais et aux Espagnols à la suite d'attaques hardies
dans lesquelles Robespierre jeune avait illustré encore le nom si
célèbre qu'il portait; la Vendée, victorieuse d'abord, et qui, au bruit
de ses succès, avait vu accourir sous ses drapeaux tant de milliers de
combattants, était désorganisée, constamment battue, réduite aux abois,
et à la veille de demander grâce.
Sur nos frontières et au dehors, que de prodiges accomplis! Où est le
temps où les armées de la coalition étaient à peine à deux journées de
la capitale? Les rôles sont bien changés. D'envahissante, l'Europe est
devenue envahie; partout la guerre est rejetée sur le territoire ennemi.
Dans le Midi, Collioures, Port-Vendre, le fort Saint-Elme et Bellegarde
sont repris et nos troupes ont mis le pied en Espagne. Au Nord,
Dunkerque et Maubeuge ont été sauvées; les alliés ont repassé la Sambre
en désordre après la bataille de Wattignies; Valenciennes, Landrecies,
Le Quesnoy, Condé, ont été repris également; enfin, sous les yeux de
Saint-Just, nos troupes se sont emparées de Charleroi et ont gagné la
bataille de Fleurus, qui va nous rendre la Belgique. Un port manquait à
la sûreté de nos flottes, Ostende est à nous. A l'Est, grâce encore, en
grande partie, aux efforts énergiques de Saint-Just et de Le Bas, Landau
a été débloqué, les lignes de Wissembourg ont été recouvrées; déjà voici
le Palatinat au pouvoir de nos armes; la France est à la veille d'être
sur tous les points circonscrite dans ses limites naturelles.
Etait-ce l'esprit de conquête qui animait le grand coeur de la
République? Non certes; mais, exposée aux agressions des États
despotiques, elle avait senti la nécessité de s'enfermer dans des
positions inexpugnables et de se donner des frontières faciles à garder:
l'Océan d'une part, les Pyrénées, les Alpes et le Rhin de l'autre.
Le comité de Salut public, dans sa sagesse, n'entendait pas
révolutionner les peuples qui se contentaient d'assister indifférents au
spectacle de nos luttes intérieures et extérieures. «Nous ne devons
point nous immiscer dans l'administration de ceux qui respectent la
neutralité», écrivait-il, le 22 pluviôse an II (10 février 1794), au
représentant Albite. «Force, implacabilité aux tyrans qui voudroient
nous dicter des lois sur les débris de la liberté; franchise, fraternité
aux peuples amis. Malheur à qui osera porter sur l'arche de notre
liberté un bras sacrilège et profanateur, mais laissons aux autres
peuples le soin de leur administration intérieure. C'est pour soutenir
l'inviolabilité de ce principe que nous combattons aujourd'hui. Les
peuples faibles se bornent à suivre quelquefois les grands exemples, les
peuples forts les donnent, et nous sommes forts.» Ce langage, où semble
se reconnaître l'âpre et hautain génie de Saint-Just, n'était-il pas
celui de la raison même[187]?
[Note 187: La minute de cette lettre est aux _Archives_, A F
II, 37.]
Pour atteindre les immenses résultats dont nous avons rapidement tracé
le sommaire, que d'efforts gigantesques, que d'énergie et de vigilance
il fallut déployer! Quatorze armées organisées, équipées et nourries au
milieu des difficultés d'une véritable disette, notre marine remontée et
mise en état de lutter contre les forces de l'Angleterre, tout cela
atteste suffisamment la prodigieuse activité des membres du comité de
Salut public.
Lorsque, après Thermidor, les survivants de ce comité eurent, pour se
défendre, à dresser le bilan de leurs travaux, ils essayèrent de ravir à
Robespierre sa part de gloire, en prétendant qu'il n'avait été pour rien
dans les actes utiles émanés de ce comité, notamment dans ceux relatifs
à la guerre, et Carnot ne craignit pas de s'associer à ce mensonge, au
risque de ternir la juste considération attachée à son nom. Robespierre,
Couthon, Saint-Just n'étaient plus là pour confondre l'imposture;
heureusement le temps est passé où l'histoire des vaincus s'écrivait
avec la pointe du sabre des vainqueurs.
Nous avons prouvé ailleurs avec quelle sollicitude Maximilien s'occupa
toujours des choses militaires. Ennemi de la guerre en principe, il la
voulut poussée à outrance pour qu'elle fût plus vite terminée; mais sans
cesse il s'efforça de subordonner l'élément militaire à l'élément civil,
le premier ne devant être que l'accessoire dans une nation bien
organisée. Tant qu'il vécut, pas un général ne fut pris de l'ambition du
pouvoir et n'essaya de se mettre au-dessus des autorités constituées.
Quand ils partaient, nos volontaires de 92, à la voix des Robespierre et
des Danton, ce n'était point le bâton de maréchal qu'ils rêvaient,
c'était le salut, le triomphe de la République, puis le prochain retour
au foyer.
Quelle était donc la perspective que Robespierre montrait à nos troupes
dans les lettres et proclamations adressées par lui aux officiers et aux
soldats, et dont nous avons pu donner quelques échantillons? Etait-ce la
gloire militaire, mot vide et creux quand il ne se rattache pas
directement à la défense du pays? Non, c'était surtout la récompense que
les nobles coeurs trouvent dans la seule satisfaction du devoir
accompli. Et à cette époque le désintéressement était grand parmi les
masses. Comment oser révoquer en doute les constants efforts de
Maximilien pour hâter le moment du triomphe définitif de la République?
Plus d'une fois ses collègues du comité de Salut public se servirent de
lui pour parler aux généraux et aux représentants du peuple en mission
près les armées le langage mâle et sévère de la patrie. Il s'attacha
surtout à éteindre les petites rivalités qui, sur plusieurs points,
s'élevèrent parmi les commissaires de la Convention. «Amis, écrivait-il
en nivôse à Saint-Just et à Le Bas, à propos de quelques discussions
qu'ils avaient eues avec leurs collègues J.-B. Lacoste et Baudot, «j'ai
craint, au milieu de nos succès, et à la veille d'une victoire décisive,
les conséquences funestes d'un malentendu ou d'une misérable intrigue.
Vos principes et vos vertus m'ont rassuré. Je les ai secondés autant
qu'il étoit en moi. La lettre que le comité de Salut public vous adresse
en même temps que la mienne vous dira le reste. Je vous embrasse de
toute mon âme[188].»
[Note 188: Lettre inédite en date du 9 nivôse an II (27 février
1791), de la collection Portiez (de l'Oise).]
Un peu plus tard, il écrivait encore à ces glorieux associés de sa
gloire et de son martyre: «Mes amis, le comité a pris toutes les mesures
qui dépendoient de lui dans le moment pour seconder votre zèle; il me
charge de vous écrire pour vous expliquer les motifs de quelques-unes de
ces dispositions; il a cru que la cause principale du dernier échec
étoit la pénurie de généraux habiles; il vous adressera les militaires
patriotes et instruits qu'il pourra découvrir.» Puis, après leur avoir
annoncé l'envoi du général Stetenofer, officier apprécié pour son mérite
personnel et son patriotisme, il ajoutait: «Le comité se repose du reste
sur votre sagesse et sur votre énergie».[189] On voit avec quel soin,
même dans une lettre particulière adressée à ses amis intimes,
Robespierre s'effaçait devant le comité de Salut public; et l'on sait si
Saint Just et Le Bas ont justifié la confiance dont les avait investis
le comité.
[Note 189: Lettre en date du 15 floréal an II (4 mai 1794), de la
collection de M. Berthevin.]
Maintenant,--toutes concessions faites aux nécessités de la défense
nationale--que Robespierre ait eu la guerre en horreur, qu'il l'ait
considérée comme une chose antisociale, antihumaine, qu'il ait eu pour
«les missionnaires armés» une invincible répulsion, c'est ce dont
témoigne la lutte ardente soutenue par lui contre les partisans de la
guerre offensive. Les batailles où coulait à flots le sang des hommes
n'étaient pas à ses yeux de bons instruments de civilisation. Si les
principes de la Révolution se répandirent en Europe, ce ne fut point par
la force des armes, comme le prétendent certains publicistes, ce fut par
la puissance de l'opinion. «Ce n'est ni par des phrases de rhéteur, ni
même par des exploits guerriers, que nous subjuguerons l'Europe», disait
Robespierre, «mais par la sagesse de nos lois, la majesté de nos
délibérations et la grandeur de nos caractères[190].»
[Note 190: Discours du 8 thermidor.]
Les nations, tout en combattant, s'imprégnaient des idées nouvelles et
tournaient vers la France républicaine de longs regards d'envie et
d'espérance. Nos interminables courses armées à travers l'Europe ont
seules tué l'enthousiasme révolutionnaire des peuples étrangers et rendu
au despotisme la force et le prestige qu'il avait perdus. Si Robespierre
engageait vivement ses concitoyens à se méfier de l'engouement
militaire, s'il avait une très médiocre admiration pour les
_carmagnoles_ de son collègue Barère, si, comme Saint-Just, il
n'aimait pas qu'on fît trop _mousser_ les victoires, c'est qu'il
connaissait l'ambition terrible qui d'ordinaire sollicite les généraux
victorieux, c'est qu'instruit par les leçons de l'histoire, il savait
avec quelle facilité les peuples se jettent entre les mains d'un chef
d'armée habile et heureux, c'est qu'il savait enfin que la guerre est
une mauvaise école de liberté; voilà pourquoi il la maudissait. Quel
sage, quel philosophe, quel véritable ami de la liberté et de l'humanité
ne lui en saurait gré?
Si nous examinons la situation intérieure, que de progrès accomplis ou à
la veille de l'être! Tous les anciens privilèges blessants pour
l'humanité, toutes les tyrannies seigneuriales et locales avec le
despotisme monarchique au sommet--en un mot l'oeuvre inique de quatorze
siècles--détruits, anéantis, brisés. Les institutions les plus
avantageuses se forment; l'instruction de la jeunesse, abandonnée ou
livrée aux prêtres depuis si longtemps, est l'objet de la plus vive
sollicitude de la part de la Convention; des secours sont votés aux
familles des défenseurs de la République; de sages mesures sont prises
pour l'extinction de la mendicité; le code civil se prépare et se
discute; enfin une Constitution, où le respect des droits de l'homme est
poussé aux dernières limites, attend, pour être mise à exécution,
l'heure où, débarrassée de ses ennemis du dedans et du dehors, la France
victorieuse pourra prendre d'un pas sûr sa marche vers l'avenir, vers le
progrès. Contester à Robespierre la part immense qu'il eut dans ces
glorieuses réformes, ce serait nier la lumière du jour. Au besoin, ses
ennemis mêmes stipuleraient pour lui. «Ne sentiez-vous donc pas que
j'avois pour moi une réputation de cinq années de vertus...; que j'avois
beaucoup servi à la Révolution par mes discours et mes écrits; que
j'avois, en marchant toujours dans la même route à côté des hommes les
plus vigoureux, su m'élever un temple dans le coeur de la plus grande
partie des gens honnêtes....» lui fait dire, comme contraint et forcé,
un de ses plus violents détracteurs[191].
[Note 191: _La tête à la queue, ou Première lettre de Robespierre
à ses continuateurs_, p. 5 et 6.]
Cet aveu de la part d'un pamphlétaire hostile est bien précieux à
enregistrer. Robespierre, en effet, va mourir en cette année 1794,
fidèle à ses principes de 1789; et ce ne sera pas sa moindre gloire que
d'avoir défendu sous la Convention les vérités éternelles dont, sous la
Constituante, il avait été le champion le plus assidu et le plus
courageux. Il était bien près de voir se réaliser ses voeux les plus
chers; encore un pas, encore un effort, et le règne de la justice était
inauguré, et la République était fondée. Mais il suffit de l'audace de
quelques coquins et du coup de pistolet d'un misérable gendarme pour
faire échouer la Révolution au port, et peut-être ajourner à un siècle
son triomphe définitif.