IX

L'horreur de Maximilien pour les injustices commises envers les

particuliers, son indignation contre ceux qui se servaient des lois

révolutionnaires contre les citoyens non coupables ou simplement égarés,

éclatèrent d'une façon toute particulière aux Jacobins dans la séance du

21 messidor (9 juillet 1794). Rien de plus rare, à son sens, que la

défense généreuse des opprimés quand on n'en attend aucun profit. Or, si

quelqu'un usa sa vie, se dévoua complètement à soutenir la cause des

faibles, des déshérités, sans même compter sur la reconnaissance des

hommes, ce fut assurément lui. Ah! s'il eût été plus habile, s'il eût

prêté sa voix aux puissants de la veille, destinés à redevenir les

puissants du lendemain, il n'y aurait pas assez d'éloges pour sa

mémoire; mais il voulait le bonheur de tous dans la liberté et dans

l'égalité; il ne voulait pas que la France devînt la proie de quelques

misérables qui dans la Révolution ne voyaient qu'un moyen de fortune; il

ne voulait pas que certains fonctionnaires trop zélés multipliassent les

actes d'oppression, érigeassent en crimes des erreurs ou des préjugés

pour trouver partout des coupables et rendre la Révolution redoutable au

peuple même. Comment n'aurait-il pas été maudit des ambitieux vulgaires,

des fripons, des égoïstes, des spéculateurs avides qui finirent par tuer

la République après l'avoir déshonorée?

Un décret avait été rendu qui, en mettant à l'ordre du jour la vertu et

la probité, eût pu sauver l'État; mais des hommes couverts du masque du

patriotisme s'en étaient servi pour persécuter les citoyens. «Tous les

scélérats», dit Robespierre, «ont abusé de la loi qui a sauvé la liberté

et le peuple français. Ils ont feint d'ignorer que c'était la justice

suprême que la Convention avait mise à l'ordre du jour, c'est-à-dire le

devoir de confondre les hypocrites, de soulager les malheureux et les

opprimés, et de combattre les tyrans; ils ont laissé à l'écart ces

grands devoirs, et s'en sont fait un instrument pour tourmenter le

peuple et perdre les patriotes.» Un comité révolutionnaire avait imaginé

d'ordonner l'arrestation de tous les citoyens qui dans un jour de fête

se seraient trouvés en état d'ivresse, et une foule d'artisans, de bons

citoyens, avaient été impitoyablement incarcérés. Voilà ce dont

s'indignait Robespierre, qui peut-être avait plus que «ces inquisiteurs

méchants et hypocrites», comme il les appelait, le droit de se montrer

sévère et rigide, car personne autant que lui ne prêcha d'exemple

l'austérité des moeurs. Après avoir parlé des obligations imposées aux

fonctionnaires publics dont il flétrit le faux zèle, il ajoutait: «Mais

ces obligations ne les forcent point à s'appesantir avec une inquisition

sévère sur les actions des bons citoyens pour détourner les yeux de

dessus les fripons; ces fripons qui ont cessé d'attirer leur attention

sont ceux-là même qui oppriment l'humanité, et sont de vrais tyrans. Si

les fonctionnaires publics avaient fait ces réflexions, ILS AURAIENT

TROUVÉ PEU DE COUPABLES A PUNIR, car le peuple est bon, et la classe des

méchants est la plus petite.» Elle est la plus petite, il est vrai, mais

elle est aussi la plus forte, aurait-il pu ajouter, parce qu'elle est la

plus audacieuse.

En recommandant au gouvernement beaucoup d'unité, de sagesse et

d'action, Robespierre s'attacha à défendre les institutions

révolutionnaires devenues le point de mire des attaques de tous les

intrigants et de tous les fripons, devant les convoitises desquels elles

se dressaient comme un obstacle infranchissable. Il ne venait point

réclamer des mesures sévères contre les coupables, mais seulement

prémunir les citoyens contre les pièges qui leur étaient tendus, et

tâcher d'éteindre la nouvelle torche de discorde allumée au milieu de la

Convention nationale, qu'on s'efforçait d'avilir par un système de

terreur. A la franchise on avait substitué la défiance, et le sentiment

généreux des fondateurs de la République avait fait place au calcul des

âmes faibles. «Comparez», disait Robespierre, «comparez avec la justice

tout ce qui n'en a que l'apparence». Tout ce qui tendait à un résultat

dangereux lui semblait dicté par la perfidie. «Qu'importaient,

ajoutait-il, des lieux communs contre Pitt et les ennemis du genre

humain, si les mêmes hommes qui les débitaient attaquaient sourdement le

gouvernement révolutionnaire, tantôt modérés et tantôt hors de toute

mesure, déclamant toujours, et sans cesse s'opposant aux moyens utiles

qu'on proposait. Ces hommes, il était temps de se mettre en garde contre

leurs complots.

Les hommes auxquels Robespierre faisait allusion, c'étaient les Bourdon

(de l'Oise), les Tallien, les Fouché, les Fréron, les Rovère; c'était à

ces hommes de sang et de rapine qu'il jetait ce défi hautain: «Il faut

que ces lâches conspirateurs ou renoncent à leurs complots infâmes, ou

nous arrachent la vie.» Car il ne s'illusionnait pas sur leurs desseins;

il savait bien qu'on en voulait à ses jours.

Cependant il avait confiance encore dans le génie de la patrie, et, en

terminant, il engageait vivement les membres de la Convention à se

mettre en garde contre les insinuations perfides de certains personnages

qui, en craignant pour eux-mêmes, cherchaient à faire partager leurs

craintes. «Tant que la terreur durera parmi les représentants, ils

seront incapables de remplir leur mission glorieuse. Qu'ils se rallient

à la justice éternelle, qu'ils déjouent les complots par leur

surveillance; que le fruit de nos victoires soit la liberté, la paix, le

bonheur et la vertu, et que nos frères, après avoir versé leur sang pour

nous assurer tant d'avantages, soient eux-mêmes assurés que leurs

familles jouiront du fruit immortel que doit leur garantir leur généreux

dévouement.[173]» Comment de telles paroles n'auraient-elles pas produit

une impression profonde sur une société dont la plupart des membres

étaient animés du plus pur patriotisme. Ah! si tous les hommes de cette

époque avaient été également amis de la patrie et des lois, la

Révolution se serait terminée d'une manière bien simple, sans être

inquiétée par les factieux comme venait de le déclarer Robespierre.

Mais, tandis que de sa bouche sortait cet éloquent appel à la justice, à

la probité, à l'amour de la patrie, la calomnie continuait son oeuvre

souterraine, et tous les vices coalisés se préparaient dans l'ombre à

abattre la plus robuste vertu de ces temps héroïques.

[Note 173: Voyez ce discours dans le _Moniteur_ du 30 messidor

(18 juillet 1794). Il est textuellement emprunté au _Journal de la

Montagne_.]

X

Parmi les hommes pervers acharnés à la perte de Robespierre, nous avons

déjà signalé Fouché, le futur duc d'Otrante, qui, redoutant d'avoir à

rendre compte du sang inutilement répandu à Lyon, cherchait dans un

nouveau crime l'impunité de ses nombreux méfaits. Une adresse des

habitants de Commune-Affranchie, en ramenant aux Jacobins la discussion

sur les affaires lyonnaises, fournit à Robespierre l'occasion de

démasquer tout à fait ce sanglant maître fourbe.

C'était le 23 messidor (11 juillet 1794). Reprenant les choses de plus

haut, Maximilien rappela d'abord la situation malheureuse où s'étaient

trouvés les patriotes de cette ville à l'époque du supplice de Chalier,

supplice si cruellement prolongé par les aristocrates de Lyon. Par

quatre fois le bourreau avait fait tomber la hache sur la tête de

l'infortuné maire, et lui, par quatre fois, soulevant sa tête mutilée,

s'était écrié d'une voix mourante: _Vive la République! attachez-moi

la cocarde_. Nous avons dit avec quelle modération Couthon avait usé

de la victoire. Collot-d'Herbois lui avait reproché de s'être laissé

entraîner par une pente naturelle vers l'indulgence; il avait même

dénoncé à Robespierre ce système d'indulgence inauguré par Couthon, en

rendant d'ailleurs pleine justice aux intentions de son collègue. La

commission temporaire, établie pour juger les conspirateurs, avait

commencé par déployer de l'énergie; mais bientôt, cédant à la séduction

de certaines femmes et à de perfides manoeuvres, elle s'était relâchée

de sa pureté; les patriotes avaient été de nouveau en butte aux

persécutions de l'aristocratie, et, de désespoir, le républicain

Gaillard, un des amis de Chalier, s'était donné la mort. Cette

commission ne fonctionnait pas d'ailleurs à titre de tribunal; il ne

s'agissait donc nullement de la terrible commission des _sept_

instituée par Fouché et par Collot-d'Herbois à la place des deux anciens

tribunaux révolutionnaires également créés par eux, et qui, astreints à

de certaines formes, n'accéléraient pas à leur gré l'oeuvre de vengeance

dont ils étaient les sauvages exécuteurs. C'était cette dernière

commission à laquelle Robespierre reprochait de s'être montrée

impitoyable, et d'avoir proscrit à la fois la faiblesse et la

méchanceté, l'erreur et le crime.

Eh bien! un historien de nos jours, par une de ces aberrations qui font

de son livre un des livres les plus dangereux qui aient été écrits sur

la Révolution française, confond la commission temporaire de

surveillance républicaine avec la sanglante commission dite des

_sept_, tout cela pour le plaisir d'affirmer, en violation de la

vérité, que Robespierre soutenait à Lyon les ultra-terroristes contre

l'exécrable Fouché[174]. Et la preuve, il la voit dans ce fait que

l'austère tribun invoquait à l'appui de son accusation le souvenir de

Gaillard, «le plus violent des ultra-terroristes de Lyon». On ne saurait

vraiment avoir la main plus malheureuse. Il est faux, d'abord, que

Gaillard ait été un violent terroriste. Victime lui-même de longues

vexations de la part de l'aristocratie, il s'était tué le jour où, en

présence de persécutions dirigées contre certains patriotes, il avait

désespéré de la République, comme Caton de la liberté. Son suicide avait

eu lieu dans les derniers jours de frimaire an II (décembre 1793). Or,

trois mois après environ, le 21 ventôse (11 mars 1794), Fouché écrivait

de Lyon à la Convention ces lignes déjà citées en partie: «La justice

aura bientôt achevé son cours terrible dans cette cité rebelle; il

existe encore quelques complices de la révolte lyonnaise, _nous allons

les lancer sous la foudre_; il faut que tout ce qui fit la guerre à

la liberté, tout ce qui fut opposé à la République, ne présente aux yeux

des républicains que des cendres et des décombres[175].» N'est-il pas

souverainement ridicule, pour ne pas dire plus, de venir opposer le

prétendu terrorisme de Gaillard à la modération de Fouché!

[Note 174: _Histoire de la Révolution_, par M. Michelet, t.

VII, p. 402.--M. Michelet reproche à MM. Buchez et Roux de profiter des

moindres équivoques pour faire dire à Robespierre le contraire de ce

qu'il veut dire. Et sur quoi se fonde-il pour avancer cette grave

accusation? Sur ce que les auteurs de l'_Histoire parlementaire_

ont écrit à la table de leur tome XXXIII: _Robespierre declare qu'il

veut arrêter l'effusion du sang humain_. Mais ils renvoient à la page

341, où ils citent textuellement et _in extenso_ le discours de

Robespierre dont la conclusion est, en effet, qu'il faut arrêter

l'effusion du sang humain «versé par le crime.» Que veut donc de plus M.

Michelet? Est-ce que par hasard on a l'habitude de ne lire que la table

des matières? Il sied bien, du reste, à cet écrivain de suspecter la

franchise historique de MM. Buchez et Roux, lui dont l'_histoire_

est trop souvent bâtie sur des suppositions, des hypothèses et des

équivoques!]

[Note 175: Voyez cette lettre à la suite du rapport de Courtois,

sous le numéro XXV.]

Ce dont Robespierre fit positivement un crime à Fouché, ce furent les

persécutions indistinctement dirigées contre les ennemis de la

Révolution et contre les patriotes, contre les citoyens qui n'étaient

qu'égarés et contre les coupables. Tout concourt à la démonstration de

cette vérité. Son frère ne lui avait-il pas, tout récemment, dénoncé la

conduite «extraordinairement extravagante» de quelques hommes envoyés à

Commune-Affranchie[176]? Les plaintes des victimes n'étaient-elles pas

montées vers lui[177]? Que dis-je, à l'heure même où il prenait si

vivement à partie l'impitoyable mitrailleur de Lyon, ne recevait-il pas

une lettre dans laquelle on lui dépeignait le massacre d'une grande

quantité de pères de famille, dont la plupart n'avaient point pris les

armes[178]? Ce que voulait Robespierre, c'était le retour à la justice,

à la modération, sinon à une indulgence aveugle; il n'y a point d'autre

signification à attribuer à ces quelques mots dont se sont contentés les

rédacteurs du _Journal de la Montagne_ et du _Moniteur_ pour

indiquer l'ordre d'idées développé par lui dans cette séance du 23

messidor, mais qui nous paraissent assez significatifs: «LES PRINCIPES

DE L'ORATEUR SONT D'ARRÊTER L'EFFUSION DU SANG HUMAIN VERSÉ PAR LE

CRIME»[179].

[Note 176: Lettre d'Augustin Robespierre à Maximilien, de Nice, en

date du 16 germinal. _Vide supra_.]

[Note 177: Voyez les lettres de Cadillot, sous le numéro CVI, à la

suite du rapport de Courtois, et de Jérôme Gillet, dans les _Papiers

inédits_, t. I, p. 217.]

[Note 178: Lettre en date du 20 messidor, déjà citée, d'une

chaumière au midi de Ville-Affranchie, numéro CV, à la suite du rapport

de Courtois.]

[Note 179: M. Michelet trouve que le rédacteur du journal a étendu

complaisamment la pensée de Robespierre. (T. VII, p. 402.) En vérité,

c'est par trop naïf!]

Et il ne s'agissait pas ici seulement des horreurs commises à Lyon par

Fouché, Robespierre entendait aussi flétrir les actes d'oppression

multipliés sur tous les points de la République; il revendiquait pour

lui, et même pour ses collègues du comité, dont il ne séparait point sa

cause, l'honneur d'avoir distingué l'erreur du crime et défendu les

patriotes _égarés_. Or, l'homme qui, au dire de Maximilien, avait

persécuté les patriotes de Commune-Affranchie «avec une astuce, une

perfidie aussi lâche que cruelle», c'est-à-dire Fouché, n'était-il pas

le même qui, à cette heure, se trouvait être l'âme d'un complot ourdi

contre les meilleurs patriotes de la Convention? Mais le comité de Salut

public ne serait point sa dupe, Robespierre le croyait du moins. Hélas!

dans quelle erreur il était! «Nous demandons enfin», dit-il, «que la

justice et la vertu triomphent, que l'innocence soit paisible, le peuple

victorieux de tous ses ennemis, et que la Convention mette sous ses

pieds toutes les petites intrigues»[180]. On convint, sur la proposition

de Robespierre, d'inviter Fouché à se disculper des reproches dont il

avait été l'objet.

[Note 180: Comment s'étonner que, dès 1794, Fouché ait été le fléau

des plus purs patriotes! Ne fut-ce pas lui qui, sous le Consulat, lors

de l'explosion de la machine infernale, oeuvre toute royaliste, comme on

sait, proscrivit tant de républicains innocents? Ne fut-ce pas lui qui,

en 1815, fournit à la monarchie une liste de cent citoyens voués

d'avance par lui à l'exil, à la ruine, à la mort?]

Les fourbes ont partout des partisans, et Fouché n'en manquait pas au

milieu même de la société des Jacobins, dont quelques jours auparavant

on l'avait vu occuper le fauteuil. Robespierre jeune, revenu depuis peu

de temps de l'armée du Midi, ne trouvant pas suffisante l'indignation de

la société contre les persécuteurs des patriotes, s'élança à la tribune,

et, d'une voix émue, raconta qu'on avait usé à son égard des plus basses

flatteries pour l'éloigner de son frère. Mais, s'écria-t-il, on

chercherait en vain à nous séparer. «Je n'ambitionne que la gloire

d'avoir le même tombeau que lui». Voeu touchant qui n'allait pas tarder

à être exaucé. Couthon vint aussi réclamer le privilège de mourir avec

son ami: «Je veux partager les poignards de Robespierre».--«Et moi

aussi! et moi aussi»! s'écria-t-on tous les coins de la salle[181].

Hélas! combien, au jour de de l'épreuve suprême, se souviendront de leur

parole!

[Note 181: Voyez cette séance des Jacobins reproduite d'après le

_Journal de la Montagne_, dans le _Moniteur_ du 26 messidor

(14 juillet 1794).]

Le jour fixé pour entendre Fouché (26 messidor) était un jour solennel

dans la Révolution, c'était le 14 juillet; ce jour-là, tous les coeurs

devaient être à la patrie, aux sentiments généreux. On s'attendait, aux

Jacobins, à voir arriver Fouché; mais celui-ci n'était pas homme à

accepter une discussion publique, à mettre sa vie à découvert, à ouvrir

son âme à ses concitoyens. La dissimulation et l'intrigue étaient ses

armes; il lui fallait les ténèbres et les voies tortueuses.

Au lieu de venir, il adressa à la société une lettre par laquelle il la

priait de suspendre son jugement jusqu'à ce que les comités de Salut

public et de Sûreté générale eussent fait leur rapport sur sa conduite

politique et privée. Cette méfiance à l'égard d'une société dont tout

récemment il avait été le président était loin d'annoncer une conscience

tranquille. Aussitôt après la lecture de cette lettre, Robespierre prit

la parole: il avait pu être lié jadis avec l'individu Fouché, dit-il,

parce qu'il l'avait cru patriote; et s'il le dénonçait, c'était moins

encore à cause de ses crimes passés que parce qu'il le soupçonnait de se

cacher pour en commettre d'autres.

Nous savons aujourd'hui si Robespierre se trompait dans ses prévisions.

N'était-il pas dans le vrai quand il présentait Fouché comme le chef,

l'âme de la conspiration à déjouer? Et pourquoi donc cet homme, après

avoir brigué le fauteuil où il avait été élevé grâce aux démarches de

quelques membres qui s'étaient trouvés avec lui à Commune-Affranchie,

refusait-il de soumettre sa conduite à l'appréciation de ceux dont il

avait sollicité les suffrages? «Craint-il», s'écria Robespierre, cédant

à l'indignation qui l'oppressait, «craint-il les yeux et les oreilles du

peuple? Craint-il que sa triste figure ne présente visiblement le crime?

que six mille regards fixés sur lui ne découvrent dans ses yeux son âme

tout entière, et qu'en dépit de la nature qui les a cachées on n'y lise

ses pensées[182]? Craint-il que son langage ne décèle l'embarras et les

contradictions d'un coupable?»

[Note 182: Dans le tome XX de l'_Histoire du Consulat et de

L'Empire_, M. Thiers, parlant de ce même Fouché, dit: «En portant à

la tribune _sa face pâle, louche, fausse_».]

Puis, établissant entre Fouché et les véritables républicains un

parallèle écrasant, Robespierre le rangea au nombre de ces hommes qui

n'avaient servi la Révolution que pour la déshonorer, et qui avaient

employé la terreur pour forcer les patriotes au silence. «Ils

plongeaient dans les cachots ceux qui avaient le courage de le rompre,

et voilà le crime que je reproche à Fouché». Étaient-ce là les principes

de la Convention nationale? Son intention avait-elle jamais été de jeter

la terreur dans l'âme des bons citoyens? Et quelle ressource

resterait-il aux amis de la liberté s'il leur était interdit de parler,

tandis que des conjurés préparaient traîtreusement des poignards pour

les assassiner? On voit avec quelle perspicacité Robespierre jugeait dès

lors la situation. Fouché, ajoutait-il, «est un imposteur vil et

méprisable»[183]. Et comme s'il ne pouvait se résoudre à croire que la

Providence abandonnât la bonne cause, il assurait, en terminant, que

jamais la vertu ne serait sacrifiée à la bassesse, ni la liberté à des

hommes dont les mains étaient «pleines de rapines et de crimes»[184].

Mais, hélas il se trompait ici cruellement; la victoire devait être du

parti des grands crimes. Toutefois, ses paroles n'en produisirent pas

moins une impression profonde, et, sur la proposition d'un membre

obscur, Fouché fut exclu de la société.

[Note 183: Fouché, avons-nous dit, a contribué activement à perdre

la République au thermidor, comme l'Empire en 1815. La postérité a

ratifié le jugement de Robespierre sur ce personnage. «Je n'ai jamais vu

un plus hideux coquin», disait de lui l'illustre Dupont (de l'Eure).

Voyez à ce sujet _l'Histoire des deux Restaurations_, par M. de

Vaulabelle, t. III, p. 404.]

[Note 184: Voyez, pour cette séance, _le Moniteur_ du 3

thermidor (12 juillet 1794).]

Le futur duc d'Otrante continua de plus belle ses sourdes et coupables

intrigues. «Je n'ai rien à redouter des _calomnies_ de Maximilien

Robespierre», écrivait-il vers la fin de messidor à sa soeur, qui

habitait Nantes ... «dans peu vous apprendrez l'issue de cet événement,

qui, j'espère, tournera au profit de la République». Déjà les conjurés

comptaient sur le succès. Cette lettre, communiquée à Bô, alors en

mission à Nantes, où il s'était fait bénir par une conduite semblable à

celle de Robespierre jeune, éveilla les soupçons de ce représentant,

homme à la fois énergique et modéré, patriote aussi intègre

qu'intelligent. Il crut urgent de faire parvenir ce billet de Fouché au

comité de Salut public, et il chargea un aide de camp du général

Dufresne de le porter sans retard[185]. Quelques jours après, nouvelles

lettres de Fouché et nouvel envoi de Bô. «Mon affaire ... est devenue

celle de tous les patriotes depuis qu'on a reconnu que c'est à ma vertu,

qu'on n'a pu fléchir, que les ambitieux du pouvoir déclarent la guerre»,

écrivait le premier à la date du 3 thermidor. La vertu de Fouché!! Et le

surlendemain: «... Encore quelques jours, les fripons (_sic_), les

scélérats seront connus; l'intégrité des hommes probes sera triomphante.

Aujourd'hui peut-être nous verrons les traîtres démasqués...» Non,

jamais Tartufe n'a mieux dit. C'est Tartufe se signant avec du sang au

lieu d'eau bénite. De plus en plus inquiet, Bô écrivit au comité de

Salut public: «Je vous envoie trois lettres de notre collègue

_Fouchet_, dont les principes vous sont connus, mais dont il faut

se hâter, selon moi, de confondre et punir les menées

criminelles....[186]» Par malheur cette lettre arriva trop tard et ne

valut à Bô qu'une disgrâce. Quand elle parvint au comité, tout était

consommé. Nous sommes en effet à la veille d'une des plus tragiques et

des plus déplorables journées de la Révolution.

[Note 185: Lettres de Bô au comité de Salut public, en date du 2

thermidor. _Archives_.]

[Note 186: Ces lettres de Bô et de Fouché, révélées pour la première

fois, sont en originaux aux _Archives_, où nous en avons pris

copie.]

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 33 / 77 题