VIII

Retranché dans sa conscience comme dans une forteresse impénétrable,

isolé, inaccessible à l'intrigue, Robespierre opposait aux coups de ses

ennemis, à leurs manoeuvres tortueuses, sa conduite si droite, si

franche, se contentant de prendre entre eux et lui l'opinion publique

pour juge. «Il est temps peut-être», dit-il aux Jacobins, dans la séance

du 13 messidor, «que la vérité fasse entendre dans cette enceinte des

accents aussi mâles et aussi libres que ceux dont cette salle a retenti

dans toutes les circonstances où il s'est agi de sauver la patrie. Quand

le crime conspire dans l'ombre la ruine de la liberté, est-il pour des

hommes libres des moyens plus forts que la vérité et la publicité?

Irons-nous, comme des conspirateurs, concerter dans des repairs obscurs

les moyens de nous défendre contre leurs efforts perfides? Irons-nous

répandre l'or et semer la corruption? En un mot, nous servirons-nous

contre nos ennemis des mêmes armes qu'ils emploient pour nous combattre?

Non. Les armes de la liberté et de la tyrannie sont aussi opposées que

la liberté et la tyrannie sont opposées. Contre les scélératesses des

tyrans et de leurs amis, il ne nous reste d'autre ressource que la

vérité et le tribunal de l'opinion publique, et d'autre appui que les

gens de bien.»

Il n'était pas dupe, on le voit, des machinations ourdies contre lui; il

savait bien quel orage dans l'ombre se préparait à fondre sur sa tête,

mais il répugnait à son honnêteté de combattre l'injustice par

l'intrigue, et il succombera pour n'avoir point voulu s'avilir.

La République était-elle fondée sur des bases durables quand l'innocence

tremblait pour elle-même, persécutée par d'audacieuses factions? On

allait cherchant des recrues dans l'aristocratie, dénonçant comme des

actes d'injustice et de cruauté les mesures sévères déployées contre les

conspirateurs, et en même temps on ne cessait de poursuivre les

patriotes. Ah! disait Robespierre, «l'homme humain est celui qui se

dévoue pour la cause de l'humanité et qui poursuit avec rigueur et avec

justice celui qui s'en montre l'ennemi; on le verra toujours tendre une

main secourable à la vertu outragée et à l'innocence opprimée». Mais

était-ce se montrer vraiment humain que de favoriser les ennemis de la

Révolution aux dépens des républicains? On connaît le mot de Bourdon (de

l'Oise) à Durand-Maillane: «Oh! les braves gens que les gens de la

droite»! Tel était le système des conjurés. Ils recrutaient des alliés

parmi tous ceux qui conspiraient en secret la ruine de la République, et

qui, tout en estimant dans Robespierre le patriotisme et la probité

même, aimèrent mieux le sacrifier à des misérables qu'ils méprisaient

que d'assurer, en prenant fait et cause pour lui, le triomphe de la

Révolution.

La crainte de Robespierre était que les calomnies des tyrans et de leurs

stipendiés ne finissent par jeter le découragement dans l'âme des

patriotes; mais il engageait ses concitoyens à se fier à la vertu de la

Convention, au patriotisme et à la fermeté des membres du comité de

Salut public et de Sûreté générale. Et comme ses paroles étaient

accueillies par des applaudissements réitérés: «Ah! s'écria ce

_flatteur du peuple_, ce qu'il faut pour sauver la liberté, ce ne

sont ni des applaudissements ni des éloges, mais une vigilance

infatigable. Il promit de s'expliquer plus au long quand les

circonstances se développeraient, car aucune puissance au monde n'était

capable de l'empêcher de s'épancher, de déposer la vérité dans le sein

de la Convention ou dans le coeur des républicains, et il n'était pas au

pouvoir des tyrans ou de leurs valets de faire échouer son courage.

«Qu'on répande des libelles contre moi», dit-il en terminant, «je n'en

serai pas moins toujours le même, et je défendrai la liberté et

l'égalité avec la même ardeur. Si l'on me forçait de renoncer à une

partie des fonctions dont je suis chargé, il me resterait encore ma

qualité de représentant du peuple, et je ferais une guerre à mort aux

tyrans et aux conspirateurs[169].» Donc, à cette époque, Robespierre ne

considérait pas encore la rupture avec ses collègues du comité de Salut

public, ni même avec les membres du comité de Sûreté générale, comme une

chose accomplie. Il sentait bien qu'on s'efforçait de le perdre dans

l'esprit de ces comités, mais il avait encore confiance dans la vertu et

la fermeté de leurs membres, et sans doute il ne désespérait pas de les

ramener à sa politique à la fois énergique et modérée. Une preuve assez

manifeste que la scission n'existait pas encore, au moins dans le comité

de Salut public, c'est que vers cette époque (15 messidor) Couthon fut

investi d'une mission de confiance près les armées du Midi, et chargé de

prendre dans tous les départements qu'il parcourrait les mesures les

plus utiles aux intérêts du peuple et au bonheur public[170].

[Note 169: Voyez ce discours dans le _Moniteur_ du 17 messidor

an II (5 juillet 1794).]

[Note 170: Séance du comité de Salut public du 15 messidor (3

juillet 1794). Etaient présents: Barère, Carnot, Collot-d'Herbois,

Couthon, C.-A. Prieur, Billaud-Varenne, Saint-Just, Robespierre,

Robert-Lindet. (Registre des délibérations et arrêtés.) L'arrêté est

signé, pour extrait, de Carnot, Collot-d'Herbois, Billaud-Varenne et

C.-A. Prieur, _Archives_, A F, II, 58.]

En confiant à Couthon, une importante mission, les collègues de

Robespierre eurent-ils l'intention d'éloigner de lui un de ses plus

ardents amis? On le supposerait à tort; ils n'avaient pas encore de

parti pris. D'ailleurs Maximilien et Saint-Just, revenu depuis peu de

l'armée du Nord après une participation glorieuse à la bataille de

Fleurus et à la prise de Charleroi[171], n'avaient-ils pas approuvé

eux-mêmes la mission confiée à leur ami? Si Couthon différa son départ,

ce fut sans doute parce que de jour en jour la conjuration devenait plus

manifeste et plus menaçante, et que, comme il allait bientôt le déclarer

hautement, il voulait «partager les poignards dirigés contre

Robespierre»[172].

[Note 171: Nous avons, dans notre histoire de Saint-Just, signalé

l'erreur capitale des historiens qui, comme Thiers et Lamartine, ont

fait revenir Saint-Just la veille même du 9 thermidor. (Voy. notre

_Histoire de Saint-Just_, liv. V, ch. v.)]

[Note 172: Séance des Jacobins du 23 messidor (11 juillet 1794).]

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 32 / 77 题