Retranché dans sa conscience comme dans une forteresse impénétrable,
isolé, inaccessible à l'intrigue, Robespierre opposait aux coups de ses
ennemis, à leurs manoeuvres tortueuses, sa conduite si droite, si
franche, se contentant de prendre entre eux et lui l'opinion publique
pour juge. «Il est temps peut-être», dit-il aux Jacobins, dans la séance
du 13 messidor, «que la vérité fasse entendre dans cette enceinte des
accents aussi mâles et aussi libres que ceux dont cette salle a retenti
dans toutes les circonstances où il s'est agi de sauver la patrie. Quand
le crime conspire dans l'ombre la ruine de la liberté, est-il pour des
hommes libres des moyens plus forts que la vérité et la publicité?
Irons-nous, comme des conspirateurs, concerter dans des repairs obscurs
les moyens de nous défendre contre leurs efforts perfides? Irons-nous
répandre l'or et semer la corruption? En un mot, nous servirons-nous
contre nos ennemis des mêmes armes qu'ils emploient pour nous combattre?
Non. Les armes de la liberté et de la tyrannie sont aussi opposées que
la liberté et la tyrannie sont opposées. Contre les scélératesses des
tyrans et de leurs amis, il ne nous reste d'autre ressource que la
vérité et le tribunal de l'opinion publique, et d'autre appui que les
gens de bien.»
Il n'était pas dupe, on le voit, des machinations ourdies contre lui; il
savait bien quel orage dans l'ombre se préparait à fondre sur sa tête,
mais il répugnait à son honnêteté de combattre l'injustice par
l'intrigue, et il succombera pour n'avoir point voulu s'avilir.
La République était-elle fondée sur des bases durables quand l'innocence
tremblait pour elle-même, persécutée par d'audacieuses factions? On
allait cherchant des recrues dans l'aristocratie, dénonçant comme des
actes d'injustice et de cruauté les mesures sévères déployées contre les
conspirateurs, et en même temps on ne cessait de poursuivre les
patriotes. Ah! disait Robespierre, «l'homme humain est celui qui se
dévoue pour la cause de l'humanité et qui poursuit avec rigueur et avec
justice celui qui s'en montre l'ennemi; on le verra toujours tendre une
main secourable à la vertu outragée et à l'innocence opprimée». Mais
était-ce se montrer vraiment humain que de favoriser les ennemis de la
Révolution aux dépens des républicains? On connaît le mot de Bourdon (de
l'Oise) à Durand-Maillane: «Oh! les braves gens que les gens de la
droite»! Tel était le système des conjurés. Ils recrutaient des alliés
parmi tous ceux qui conspiraient en secret la ruine de la République, et
qui, tout en estimant dans Robespierre le patriotisme et la probité
même, aimèrent mieux le sacrifier à des misérables qu'ils méprisaient
que d'assurer, en prenant fait et cause pour lui, le triomphe de la
Révolution.
La crainte de Robespierre était que les calomnies des tyrans et de leurs
stipendiés ne finissent par jeter le découragement dans l'âme des
patriotes; mais il engageait ses concitoyens à se fier à la vertu de la
Convention, au patriotisme et à la fermeté des membres du comité de
Salut public et de Sûreté générale. Et comme ses paroles étaient
accueillies par des applaudissements réitérés: «Ah! s'écria ce
_flatteur du peuple_, ce qu'il faut pour sauver la liberté, ce ne
sont ni des applaudissements ni des éloges, mais une vigilance
infatigable. Il promit de s'expliquer plus au long quand les
circonstances se développeraient, car aucune puissance au monde n'était
capable de l'empêcher de s'épancher, de déposer la vérité dans le sein
de la Convention ou dans le coeur des républicains, et il n'était pas au
pouvoir des tyrans ou de leurs valets de faire échouer son courage.
«Qu'on répande des libelles contre moi», dit-il en terminant, «je n'en
serai pas moins toujours le même, et je défendrai la liberté et
l'égalité avec la même ardeur. Si l'on me forçait de renoncer à une
partie des fonctions dont je suis chargé, il me resterait encore ma
qualité de représentant du peuple, et je ferais une guerre à mort aux
tyrans et aux conspirateurs[169].» Donc, à cette époque, Robespierre ne
considérait pas encore la rupture avec ses collègues du comité de Salut
public, ni même avec les membres du comité de Sûreté générale, comme une
chose accomplie. Il sentait bien qu'on s'efforçait de le perdre dans
l'esprit de ces comités, mais il avait encore confiance dans la vertu et
la fermeté de leurs membres, et sans doute il ne désespérait pas de les
ramener à sa politique à la fois énergique et modérée. Une preuve assez
manifeste que la scission n'existait pas encore, au moins dans le comité
de Salut public, c'est que vers cette époque (15 messidor) Couthon fut
investi d'une mission de confiance près les armées du Midi, et chargé de
prendre dans tous les départements qu'il parcourrait les mesures les
plus utiles aux intérêts du peuple et au bonheur public[170].
[Note 169: Voyez ce discours dans le _Moniteur_ du 17 messidor
an II (5 juillet 1794).]
[Note 170: Séance du comité de Salut public du 15 messidor (3
juillet 1794). Etaient présents: Barère, Carnot, Collot-d'Herbois,
Couthon, C.-A. Prieur, Billaud-Varenne, Saint-Just, Robespierre,
Robert-Lindet. (Registre des délibérations et arrêtés.) L'arrêté est
signé, pour extrait, de Carnot, Collot-d'Herbois, Billaud-Varenne et
C.-A. Prieur, _Archives_, A F, II, 58.]
En confiant à Couthon, une importante mission, les collègues de
Robespierre eurent-ils l'intention d'éloigner de lui un de ses plus
ardents amis? On le supposerait à tort; ils n'avaient pas encore de
parti pris. D'ailleurs Maximilien et Saint-Just, revenu depuis peu de
l'armée du Nord après une participation glorieuse à la bataille de
Fleurus et à la prise de Charleroi[171], n'avaient-ils pas approuvé
eux-mêmes la mission confiée à leur ami? Si Couthon différa son départ,
ce fut sans doute parce que de jour en jour la conjuration devenait plus
manifeste et plus menaçante, et que, comme il allait bientôt le déclarer
hautement, il voulait «partager les poignards dirigés contre
Robespierre»[172].
[Note 171: Nous avons, dans notre histoire de Saint-Just, signalé
l'erreur capitale des historiens qui, comme Thiers et Lamartine, ont
fait revenir Saint-Just la veille même du 9 thermidor. (Voy. notre
_Histoire de Saint-Just_, liv. V, ch. v.)]
[Note 172: Séance des Jacobins du 23 messidor (11 juillet 1794).]