VII.

Quand les conjurés virent Robespierre fermement décidé à arrêter le

débordement des excès, ils imaginèrent de retourner contre lui l'arme

même dont il entendait se servir, et de le présenter partout comme

l'auteur des actes d'oppression qu'ils multipliaient à dessein. Tous

ceux qui avaient une mauvaise conscience, tous ceux qui s'étaient

souillés de rapines ou baignés dans le sang à plaisir, les Bourdon, les

Carrier, les Guffroy, les Tallien, les Rovère, les Dumont, les Vadier,

s'associèrent à ce plan où se devine si bien la main de l'odieux Fouché.

D'impurs émissaires, répandus dans tous les lieux publics, dans les

assemblées de sections, dans les sociétés populaires, étaient chargés de

propager la calomnie.

Mais laissons ici Robespierre dévoiler lui-même les effroyables trames

dont il fut victime: «Pour moi, je frémis quand je songe que des ennemis

de la Révolution, que d'anciens professeurs de royalisme, que des

ex-nobles, que des émigrés peut-être, se sont tout à coup faits

révolutionnaires et transformés en commis du comité de Sûreté générale,

pour se venger sur les amis de la patrie de la naissance et des succès

de la République.... A ces puissants motifs qui m'avaient déjà déterminé

à dénoncer ces hommes, mais inutilement, j'en joins un autre qui tient à

la trame que j'avais commencé à développer: nous sommes instruits qu'ils

sont payés par les ennemis de la Révolution pour déshonorer le

gouvernement révolutionnaire en lui-même et pour calomnier les

représentants du peuple dont les tyrans ont ordonné la perte. Par

exemple, quand les victimes de leur perversité se plaignent, ils

s'excusent en leur disant: _C'est Robespierre qui le veut: nous ne

pouvons pas nous en dispenser_.... Jusques à quand l'honneur des

citoyens et la dignité de la Convention nationale seront-ils à la merci

de ces hommes-là? Mais le trait que je viens de citer n'est qu'une

branche du système de persécution plus vaste dont je suis l'objet. En

développant cette accusation de dictature mise à l'ordre du jour par les

tyrans, on s'est attaché à me charger de toutes leurs iniquités, de tous

les torts de la fortune, ou de toutes les rigueurs commandées par le

salut de la patrie. On disait aux nobles: _c'est lui seul_ qui vous

a proscrits; on disait en même temps aux patriotes: _il veut sauver

les nobles_; on disait aux prêtres: _c'est lui seul qui vous

poursuit, sans lui vous seriez paisibles et triomphants_; on disait

aux fanatiques: _c'est lui qui détruit la religion_; on disait aux

patriotes persécutés: _c'est lui qui l'a ordonné ou qui ne veut pas

l'empêcher._ On me renvoyait toutes les plaintes dont je ne pouvais

faire cesser les causes, en disant: _Votre sort dépend de lui

seul._ Des hommes apostés dans les lieux publics propageaient chaque

jour ce système; il y en avait dans le lieu des séances du tribunal

révolutionnaire, dans les lieux où les ennemis de la patrie expient

leurs forfaits; ils disaient: _Voilà des malheureux condamnés; qui

est-ce qui en est la cause? Robespierre_.... Ce cri retentissait dans

toutes les prisons; le plan de proscription était exécuté à la fois dans

tous les départements par les émissaires de la tyrannie.... Comme on

voulait me perdre surtout dans l'opinion de la Convention nationale, on

prétendit que moi seul avais osé croire qu'elle pouvait renfermer dans

son sein quelques hommes indignes d'elle. On dit à chaque député revenu

d'une mission dans les départements que moi seul avais provoqué son

rappel; je fus accusé, par des hommes très officieux et très insinuants,

de tout le bien et de tout le mal qui avait été fait. On rapportait

fidèlement à mes collègues et tout ce que j'avais dit, et surtout ce que

je n'avais pas dit. On écartait avec soin le soupçon qu'on eût contribué

à un acte qui pût déplaire à quelqu'un; j'avais tout fait, tout exigé,

tout commandé, car il ne faut pas oublier mon titre de dictateur.... Ce

que je puis affirmer positivement, c'est que parmi les auteurs de cette

trame sont les agents de ce système de corruption et d'extravagance, le

plus puissant de tous les moyens inventés par l'étranger pour perdre la

République....[164]»

[Note 164: Discours du 8 thermidor, p. 20, 21, 22, 23.--Et voilà ce

que d'aveugles écrivains, comme MM. Michelet et Quinet, appellent le

_sentiment populaire._]

Il n'est pas jusqu'à son immense popularité qui ne servît

merveilleusement les projets de ses ennemis. L'opinion se figurait son

influence sur les affaires du gouvernement beaucoup plus considérable

qu'elle ne l'était en réalité. N'entendons-nous pas aujourd'hui encore

une foule de gens témoigner un étonnement assurément bien naïf de ce

qu'il ait abandonné sa part de dictature au lieu de s'opposer à la

recrudescence de terreur infligée au pays dans les quatre décades qui

précédèrent sa chute? Nous avons prouvé, au contraire, qu'il lutta

énergiquement au sein du comité de Salut public pour refréner la

Terreur, cette Terreur déchaînée par ses ennemis sur toutes les classes

de la société; l'impossibilité de réussir fut la seule cause de sa

retraite, toute morale. «L'impuissance de faire le bien et d'arrêter le

mal m'a forcé à abandonner absolument mes fonctions de membre du comité

de Salut public»[165]. Quant à en appeler à la Convention nationale,

dernière ressource sur laquelle il comptait, il sera brisé avec une

étonnante facilité lorsqu'il y aura recours. Remplacé au fauteuil

présidentiel, dans la soirée du 1er messidor, par le terroriste Élie

Lacoste, un de ses adversaires les plus acharnés, peut-être aurait-il dû

se méfier des mauvaises dispositions de l'Assemblée à son égard; mais il

croyait le côté droit converti à la Révolution: là fut son erreur.

[Note 165: Discours du 8 thermidor, p. 30.]

On se tromperait fort, du reste, si l'on s'imaginait qu'il voulût ouvrir

toutes grandes les portes des prisons, au risque d'offrir le champ libre

à tous les ennemis de la Révolution et d'accroître ainsi les forces des

coalisés de l'intérieur et de l'extérieur. Décidé à combattre le crime,

il n'entendait pas encourager la réaction. Ses adversaires, eux, n'y

prenaient point garde; peu leur importait, ils avaient bien souci de la

République et de la liberté! Il s'agissait d'abord pour eux de rendre le

gouvernement révolutionnaire odieux par des excès de tous genres, et

d'en rejeter la responsabilité sur ceux qu'on voulait perdre. Il y a

dans le dernier discours de Robespierre un mot bien profond à ce sujet:

«Si nous réussissons, disaient les conjurés, il faudra contraster par

une extrême indulgence avec l'état présent des choses. Ce mot renferme

toute la conspiration»[166].

[Note 166: Discours du 8 thermidor, p. 29.]

Cela ne s'est-il point réalisé de point en point au lendemain de

Thermidor, et n'a-t-on point usé d'une extrême indulgence envers les

traîtres et les conspirateurs? Il est vrai qu'en revanche on s'est mis à

courir sus aux républicains les plus purs, aux meilleurs patriotes. Ce

que Robespierre demandait, lui, c'était que, tout en continuant de

combattre à outrance les ennemis déclarés de la Révolution, on ne

troublât point les citoyens paisibles, et qu'on n'érigeât pas en crimes

ou des préjugés incurables, ou des choses indifférentes, pour trouver

partout des coupables[167]. Telle fut la politique qu'il s'efforça de

faire prévaloir dans le courant de messidor, à la société des Jacobins,

où il parla, non point constamment, comme on l'a si souvent et si

légèrement avancé, mais sept ou huit fois en tout et pour tout dans

l'espace de cinquante jours.

[Note 167: _Ibid_., p. 8.]

Ce fut dans la séance du 3 messidor (21 juin 1794) qu'à propos d'une

proclamation du duc d'York, il commença à signaler les manoeuvres

employées contre lui. Cette proclamation avait été rédigée à l'occasion

du décret rendu sur le rapport de Barère, où il était dit qu'il ne

serait point fait de prisonniers anglais ou hanovriens. C'était une

sorte de protestation exaltant la générosité et la clémence comme la

plus belle vertu du soldat, pour rendre plus odieuse la mesure prise par

la Convention nationale.

Robespierre démêla très bien la perfidie, et, dans un long discours

improvisé, il montra sous les couleurs les plus hideuses la longue

astuce et la basse scélératesse des tyrans. Reprenant phrase à phrase la

proclamation du duc, après en avoir donné lecture, il établit un

contraste frappant entre la probité républicaine et la mauvaise foi

britannique. Sans doute, dit-il, aux applaudissements unanimes de la

société, un homme libre pouvait pardonner à son ennemi ne lui présentant

que la mort, mais le pouvait-il s'il ne lui offrait que des fers? York

parlant d'humanité! lui le soldat d'un gouvernement qui avait rempli

l'univers de ses crimes et de ses infamies, c'était à la fois risible et

odieux. Certainement, ajoutait Robespierre, on comptait sur les trames

ourdies dans l'intérieur, sur les pièges des imposteurs, sur le système

d'immoralité mis en pratique par certains hommes pervers. N'y avait-il

pas un rapprochement instructif à établir entre le duc d'York, qui, par

une préférence singulière donnée à Maximilien, appelait les soldats de

la République _les soldats de Robespierre_, dépeignait celui-ci

comme entouré d'une garde militaire, et ces révolutionnaires équivoques,

qui s'en allaient dans les assemblées populaires réclamer une sorte de

garde prétorienne pour les représentants? «Je croyais être citoyen

français», s'écria Robespierre avec une animation extraordinaire, en

repoussant les qualifications que lui avait si généreusement octroyées

le duc d'York, «et il me fait roi de France et de Navarre»! Y avait-il

donc au monde un plus beau titre que celui de citoyen français, et

quelque chose de préférable, pour un ami de la liberté, à l'amour de ses

concitoyens? C'étaient là, disait Maximilien en terminant, des pièges

faciles à déjouer; on n'avait pour cela qu'à se tenir fermement attaché

aux principes. Quant à lui, les poignards seuls pourraient lui fermer la

bouche et l'empêcher de combattre les tyrans, les traîtres et tous les

scélérats.

La Société accueillit par les plus vives acclamations ce chaleureux

discours, dont elle vota d'enthousiasme l'impression, la distribution et

l'envoi aux armées[168].

[Note 168: Il n'existe de ce discours qu'un compte rendu très

imparfait. (Voy. le _Moniteur_ du 6 messidor (24 juin 1794)). C'est

la reproduction pure et simple de la version donnée par le _Journal de

la Montagne_. Quant à l'arrêté concernant l'impression du discours,

il n'a pas été exécuté. Invité à rédiger son improvisation, Robespierre

n'aura pas eu le temps ou aura négligé de le faire.]

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 31 / 77 题