VI

Il nous reste à démontrer combien il demeura toujours étranger au

tribunal révolutionnaire, à l'établissement duquel il n'avait contribué

en rien. Et d'abord, ne craignons pas de le dire, comparé aux tribunaux

exceptionnels et extraordinaires de la réaction thermidorienne ou des

temps monarchiques et despotiques, où le plus grand des crimes était

d'avoir trop aimé la République, la patrie, la liberté, ce tribunal

sanglant pourrait sembler un idéal de justice. De simples rapprochements

suffiraient pour établir cette vérité; mais une histoire impartiale et

sérieuse du tribunal révolutionnaire est encore à faire.

Emparons-nous d'abord de cette déclaration non démentie par des membres

de l'ancien comité de Salut public: «Il n'y avoit point de contact entre

le comité et le tribunal révolutionnaire que pour les dénonciations des

accusés de crimes de lèse-nation, ou des factions, ou des généraux, pour

la communication des pièces et les rapports sur lesquels l'accusation

était portée, ainsi que pour l'exécution des décrets de la Convention

nationale.»[147] Cela n'a pas empêché ces membres eux-mêmes et une foule

d'écrivains sans conscience d'attribuer à Robespierre la responsabilité

d'une partie des actes de ce tribunal.

[Note 147: _Réponse des membres des anciens comités aux

imputations de Laurent Lecointre_, p. 43.]

Assez embarrassés pour expliquer l'absence des signatures de

Robespierre, de Couthon et de Saint-Just sur les grandes listes

d'accusés traduits au tribunal révolutionnaire en messidor et dans la

première décade de thermidor, les anciens collègues de Maximilien ont

dit: «Qu'importe! si c'était leur voeu que nous remplissions»![148]

Hélas! c'était si peu leur voeu que ce que Robespierre reprocha

précisément à ses ennemis, ce fut--ne cessons pas de le

rappeler--«d'avoir porté la Terreur dans toutes les conditions, déclaré

la guerre aux citoyens paisibles, érigé en crimes ou des préjugés

incurables ou des choses indifférentes, pour trouver partout des

coupables et rendre la Révolution redoutable au peuple même».[149] A

cette accusation terrible ils n'ont pu répondre que par des mensonges et

des calomnies.

[Note 148: _Réponse des membres des anciens comités aux

imputations de Lecointre_, p. 44.]

[Note 149: Discours du 8 thermidor, p. 8.]

Présenter le tribunal révolutionnaire comme tout dévoué à Maximilien,

c'était chose assez difficile au lendemain du jour où ce tribunal

s'était mis si complaisamment au service des vainqueurs, et,

Fouquier-Tinville en tête, avait été féliciter la Convention nationale

d'avoir su distinguer les _traîtres_[150]. Si parmi les membres de

ce tribunal, jurés ou juges, quelques-uns professaient pour Robespierre

une estime sans borne, la plupart étaient à son égard ou indifférents ou

hostiles. Dans le procès où furent impliquées les _fameuses

vierges_ de Verdun figuraient deux accusés nommés Bertault et Bonin,

à la charge desquels on avait relevé, entre autres griefs, de violents

propros contre Robespierre. Tous deux se trouvèrent précisément au

nombre des acquittés[151].

[Note 150: Séance du 10 thermidor (_Moniteur_ du 12 [30 juillet

1794]).]

[Note 151: Audience du 12 floréal (25 avril 1794), _Moniteur_

du 13 floréal (2 mai 1794).]

Cependant il paraissait indispensable de le rendre solidaire des actes

de ce tribunal. «On s'est attaché particulièrement», a-t-il dit

lui-même, «à prouver que le tribunal révolutionnaire était un tribunal

de sang créé par moi seul, et que je maîtrisais absolument pour faire

égorger tous les gens de bien, et même tous les fripons, car on voulait

me susciter des ennemis de tous les genres»[152]. On imagina donc, après

Thermidor, de répandre le bruit qu'il avait gouverné le tribunal par

Dumas et par Coffinhal. On avait appris _depuis_, prétendait-on,

qu'il avait eu avec eux des conférences journalières où _sans

doute_ il conférait des détenus à mettre en jugement[153]. On ne s'en

était pas douté auparavant. Mais plus la chose était absurde,

invraisemblable, plus on comptait sur la méchanceté des uns et sur la

crédulité des autres pour la faire accepter.

[Note 152: Discours du 8 thermidor, p. 22.]

[Note 153: _Réponse des membres des anciens comités aux

imputations de Lecointre_, p. 44.]

Hommes de tête et de coeur, dont la réputation de civisme et de probité

est demeurée intacte malgré les calomnies persistantes sous lesquelles

on a tenté d'étouffer leur mémoire, Dumas et Coffinhal avaient été les

seuls membres du tribunal révolutionnaire qui se fussent activement

dévoués à la fortune de Robespierre dans la journée du 9 thermidor.

Emportés avec lui par la tempête, ils n'étaient plus là pour répondre.

A-t-on jamais produit la moindre preuve de leurs prétendues conférences

avec Maximilien? Non; mais c'était chose dont on se passait volontiers

quand on écrivait l'histoire sous la dictée des vainqueurs. Dans les

papiers de Dumas on a trouvé un billet de Robespierre, un seul: c'était

une invitation pour se rendre ... au comité de Salut public[154].

[Note 154: Voici cette invitation citée en fac-similé à la suite des

notes fournies par Robespierre à Saint-Just pour son rapport sur les

dantonistes: «Le comité de Salut public invite le citoïen Dumas,

vice-président du tribunal criminel, à se rendre au lieu de ses séances

demain à midi.--Paris, le 12 germinal, l'an II de la République.

--Robespierre.»]

S'il n'avait aucune action sur le tribunal révolutionnaire, du moins,

a-t-on prétendu encore, agissait-il sur Herman, qui, en sa qualité de

commissaire des administrations civiles et tribunaux, avait les prisons

sous sa surveillance. Nous avons démontré ailleurs la fausseté de cette

allégation. Herman, dont Robespierre estimait à juste titre la probité

et les lumières, avait bien pu être nommé, sur la recommandation de

Maximilien, président du tribunal révolutionnaire d'abord, et ensuite

commissaire des administrations civiles, mais ses relations avec lui se

bornèrent à des relations purement officielles, et dans l'espace d'une

année, il n'alla pas chez lui plus de cinq fois; ses déclarations à cet

égard n'ont jamais été démenties[155].

[Note 155: Voyez le mémoire justificatif d'Herman, déjà cité _ubi

supra_.]

Seulement il était tout simple qu'en marge des rapports de dénonciations

adressées au comité de Salut public, Maximilien écrivît: _renvoïé_

à Herman, autrement dit au commissaire des administrations civiles et

tribunaux, comme il écrivait: _renvoïé_ à Carnot, à Robert Lindet,

suivant que les faits dénoncés étaient de la compétence de tel ou tel de

ces fonctionnaires. Ainsi fut-il fait pour les dénonciations relatives

aux conspirations dites des prisons[156]; et lorsque dans les premiers

jours de messidor, le comité de Salut public autorisait le commissaire

des administrations civiles à opérer des recherches dans les prisons au

sujet des complots contre la sûreté de la République, pour en donner

ensuite le résultat au comité, il prenait une simple mesure de

précaution toute légitime dans les circonstances où l'on se

trouvait[157].

[Note 156: Voyez entre autres les dénonciations de Valagnos et de

Grenier, détenus à Bicètre. _Archives_, F, 7, 4437.]

[Note 157: Arrêté signé: Robespierre, Barère, Carnot, Couthon, C.-A.

Prieur, Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois et Robert Lindet.]

Au reste, Herman était si peu l'homme de Robespierre, et il songea si

peu à s'associer à sa destinée dans la tragique journée de Thermidor,

qu'il s'empressa d'enjoindre à ses agents de mettre à exécution le

décret de la Convention qui mettait Hanriot, son état-major et plusieurs

autres individus, en état d'arrestation.

Quoi qu'il en soit, Herman, sans être lié d'amitié avec Robespierre,

avait mérité d'être apprécié de lui, et il professait pour le caractère

de ce grand citoyen la plus profonde estime. Tout au contraire,

Maximilien semblait avoir pour la personne de Fouquier-Tinville une

secrète répulsion. On ne pourrait citer un mot d'éloge tombé de sa

bouche ou de sa plume sur ce farouche et sanglant magistrat, dont la

réaction, d'ailleurs, ne s'est pas privée d'assombrir encore la sombre

figure. Fouquier s'asseyait à la table de Laurent Lecointre en compagnie

de Merlin (de Thionville); il avait des relations de monde avec les

députés Morisson, Cochon de Lapparent, Goupilleau (de Fontenay) et bien

d'autres[158]; mais Robespierre, il ne le voyait jamais en dehors du

comité de Salut public; une seule fois il alla chez lui, ce fut le jour

de l'attentat de Ladmiral, comme ce jour-là il se rendit également chez

Collot-d'Herbois[159]. Il ne se gênait même point pour manifester son

antipathie contre lui. Un jour, ayant reçu la visite du représentant

Martel, député de l'Allier à la Convention, il lui en parla dans les

termes les plus hostiles, en l'engageant à se liguer avec lui, afin,

disait-il, de sauver leurs têtes[160].

[Note 158: Mémoire de Fouquier-Tinville dans l'_Histoire

parlementaire_, t. XXXIV, p. 241.]

[Note 159: Mémoire de Fouquier, _ubi supra_, p. 239.]

[Note 160: Mémoire de Fouquier, _ubi supra_, p. 247, corroboré

ici par la déposition de Martel. (_Histoire parlementaire_, t.

XXXV, p. 16.)]

Fouquier-Tinville était-il de la conjuration? On pourrait le croire. Il

recevait de fréquentes visites d'Amar, de Vadier, de Voulland et de

Jagot--quatre des plus violents ennemis de Robespierre--qui venaient lui

recommander de mettre en jugement tel ou tel qu'ils désignaient[161]. On

sait avec quel empressement il vint, dans la matinée du 10 thermidor,

offrir ses services à la Convention nationale; on sait aussi comment le

lendemain, à la séance du soir, Barère, au nom des comités de Salut

public et de Sûreté générale, parla du tribunal révolutionnaire, «de

cette institution salutaire, qui détruisait les ennemis de la

République, purgeait le sol de la liberté, pesait aux aristocrates et

nuisait aux ambitieux»; comment enfin il proposa de maintenir au poste

d'accusateur public ... Fouquier-Tinville[162]. Ce n'était donc pas le

tribunal de Robespierre, bien que dans la matinée du 10, quelques-uns

des calomniateurs jurés de Robespierre, Élie Lacoste, Thuriot, Bréard,

eussent demandé la suppression de ce tribunal comme étant composé de

créatures de Maximilien. Mais admirez les contradictions de ces

sanguinaires Thermidoriens, le soir même Barère annonçait que les

_conjurés_ avaient formé le projet de faire fusiller le tribunal

révolutionnaire[163].

[Note 161: Déposition d'Etienne Masson, ex-greffier au tribunal

révolutionnaire, dans le procès de Fouquier. (_Histoire

parlementaire_, t. XXXV, p. 89.)]

[Note 162: Voy. le _Moniteur_ du 14 thermidor an II (1er août

1794).]

[Note 163: _Ibid_.]

La vérité est que Robespierre blâmait et voulait arrêter les excès

auxquels ce tribunal était en quelque sorte forcément entraîné par les

manoeuvres odieuses de certains membres du gouvernement. Quant à son

influence sur les décisions du tribunal révolutionnaire, elle était

nulle, absolument nulle; mais en eût-il eu la moindre sur quelques-uns

de ses membres, qu'il lui eût répugné d'en user. Nous avons dit comment,

ayant négligemment demandé un jour à Duplay ce qu'il avait fait au

tribunal, et son hôte lui ayant répondu: «Maximilien, je ne vous demande

jamais ce que vous faites au comité de Salut public», il lui avait

étroitement serré la main, en signe d'estime et d'adhésion.

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 30 / 77 题