Il nous reste à démontrer combien il demeura toujours étranger au
tribunal révolutionnaire, à l'établissement duquel il n'avait contribué
en rien. Et d'abord, ne craignons pas de le dire, comparé aux tribunaux
exceptionnels et extraordinaires de la réaction thermidorienne ou des
temps monarchiques et despotiques, où le plus grand des crimes était
d'avoir trop aimé la République, la patrie, la liberté, ce tribunal
sanglant pourrait sembler un idéal de justice. De simples rapprochements
suffiraient pour établir cette vérité; mais une histoire impartiale et
sérieuse du tribunal révolutionnaire est encore à faire.
Emparons-nous d'abord de cette déclaration non démentie par des membres
de l'ancien comité de Salut public: «Il n'y avoit point de contact entre
le comité et le tribunal révolutionnaire que pour les dénonciations des
accusés de crimes de lèse-nation, ou des factions, ou des généraux, pour
la communication des pièces et les rapports sur lesquels l'accusation
était portée, ainsi que pour l'exécution des décrets de la Convention
nationale.»[147] Cela n'a pas empêché ces membres eux-mêmes et une foule
d'écrivains sans conscience d'attribuer à Robespierre la responsabilité
d'une partie des actes de ce tribunal.
[Note 147: _Réponse des membres des anciens comités aux
imputations de Laurent Lecointre_, p. 43.]
Assez embarrassés pour expliquer l'absence des signatures de
Robespierre, de Couthon et de Saint-Just sur les grandes listes
d'accusés traduits au tribunal révolutionnaire en messidor et dans la
première décade de thermidor, les anciens collègues de Maximilien ont
dit: «Qu'importe! si c'était leur voeu que nous remplissions»![148]
Hélas! c'était si peu leur voeu que ce que Robespierre reprocha
précisément à ses ennemis, ce fut--ne cessons pas de le
rappeler--«d'avoir porté la Terreur dans toutes les conditions, déclaré
la guerre aux citoyens paisibles, érigé en crimes ou des préjugés
incurables ou des choses indifférentes, pour trouver partout des
coupables et rendre la Révolution redoutable au peuple même».[149] A
cette accusation terrible ils n'ont pu répondre que par des mensonges et
des calomnies.
[Note 148: _Réponse des membres des anciens comités aux
imputations de Lecointre_, p. 44.]
[Note 149: Discours du 8 thermidor, p. 8.]
Présenter le tribunal révolutionnaire comme tout dévoué à Maximilien,
c'était chose assez difficile au lendemain du jour où ce tribunal
s'était mis si complaisamment au service des vainqueurs, et,
Fouquier-Tinville en tête, avait été féliciter la Convention nationale
d'avoir su distinguer les _traîtres_[150]. Si parmi les membres de
ce tribunal, jurés ou juges, quelques-uns professaient pour Robespierre
une estime sans borne, la plupart étaient à son égard ou indifférents ou
hostiles. Dans le procès où furent impliquées les _fameuses
vierges_ de Verdun figuraient deux accusés nommés Bertault et Bonin,
à la charge desquels on avait relevé, entre autres griefs, de violents
propros contre Robespierre. Tous deux se trouvèrent précisément au
nombre des acquittés[151].
[Note 150: Séance du 10 thermidor (_Moniteur_ du 12 [30 juillet
1794]).]
[Note 151: Audience du 12 floréal (25 avril 1794), _Moniteur_
du 13 floréal (2 mai 1794).]
Cependant il paraissait indispensable de le rendre solidaire des actes
de ce tribunal. «On s'est attaché particulièrement», a-t-il dit
lui-même, «à prouver que le tribunal révolutionnaire était un tribunal
de sang créé par moi seul, et que je maîtrisais absolument pour faire
égorger tous les gens de bien, et même tous les fripons, car on voulait
me susciter des ennemis de tous les genres»[152]. On imagina donc, après
Thermidor, de répandre le bruit qu'il avait gouverné le tribunal par
Dumas et par Coffinhal. On avait appris _depuis_, prétendait-on,
qu'il avait eu avec eux des conférences journalières où _sans
doute_ il conférait des détenus à mettre en jugement[153]. On ne s'en
était pas douté auparavant. Mais plus la chose était absurde,
invraisemblable, plus on comptait sur la méchanceté des uns et sur la
crédulité des autres pour la faire accepter.
[Note 152: Discours du 8 thermidor, p. 22.]
[Note 153: _Réponse des membres des anciens comités aux
imputations de Lecointre_, p. 44.]
Hommes de tête et de coeur, dont la réputation de civisme et de probité
est demeurée intacte malgré les calomnies persistantes sous lesquelles
on a tenté d'étouffer leur mémoire, Dumas et Coffinhal avaient été les
seuls membres du tribunal révolutionnaire qui se fussent activement
dévoués à la fortune de Robespierre dans la journée du 9 thermidor.
Emportés avec lui par la tempête, ils n'étaient plus là pour répondre.
A-t-on jamais produit la moindre preuve de leurs prétendues conférences
avec Maximilien? Non; mais c'était chose dont on se passait volontiers
quand on écrivait l'histoire sous la dictée des vainqueurs. Dans les
papiers de Dumas on a trouvé un billet de Robespierre, un seul: c'était
une invitation pour se rendre ... au comité de Salut public[154].
[Note 154: Voici cette invitation citée en fac-similé à la suite des
notes fournies par Robespierre à Saint-Just pour son rapport sur les
dantonistes: «Le comité de Salut public invite le citoïen Dumas,
vice-président du tribunal criminel, à se rendre au lieu de ses séances
demain à midi.--Paris, le 12 germinal, l'an II de la République.
--Robespierre.»]
S'il n'avait aucune action sur le tribunal révolutionnaire, du moins,
a-t-on prétendu encore, agissait-il sur Herman, qui, en sa qualité de
commissaire des administrations civiles et tribunaux, avait les prisons
sous sa surveillance. Nous avons démontré ailleurs la fausseté de cette
allégation. Herman, dont Robespierre estimait à juste titre la probité
et les lumières, avait bien pu être nommé, sur la recommandation de
Maximilien, président du tribunal révolutionnaire d'abord, et ensuite
commissaire des administrations civiles, mais ses relations avec lui se
bornèrent à des relations purement officielles, et dans l'espace d'une
année, il n'alla pas chez lui plus de cinq fois; ses déclarations à cet
égard n'ont jamais été démenties[155].
[Note 155: Voyez le mémoire justificatif d'Herman, déjà cité _ubi
supra_.]
Seulement il était tout simple qu'en marge des rapports de dénonciations
adressées au comité de Salut public, Maximilien écrivît: _renvoïé_
à Herman, autrement dit au commissaire des administrations civiles et
tribunaux, comme il écrivait: _renvoïé_ à Carnot, à Robert Lindet,
suivant que les faits dénoncés étaient de la compétence de tel ou tel de
ces fonctionnaires. Ainsi fut-il fait pour les dénonciations relatives
aux conspirations dites des prisons[156]; et lorsque dans les premiers
jours de messidor, le comité de Salut public autorisait le commissaire
des administrations civiles à opérer des recherches dans les prisons au
sujet des complots contre la sûreté de la République, pour en donner
ensuite le résultat au comité, il prenait une simple mesure de
précaution toute légitime dans les circonstances où l'on se
trouvait[157].
[Note 156: Voyez entre autres les dénonciations de Valagnos et de
Grenier, détenus à Bicètre. _Archives_, F, 7, 4437.]
[Note 157: Arrêté signé: Robespierre, Barère, Carnot, Couthon, C.-A.
Prieur, Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois et Robert Lindet.]
Au reste, Herman était si peu l'homme de Robespierre, et il songea si
peu à s'associer à sa destinée dans la tragique journée de Thermidor,
qu'il s'empressa d'enjoindre à ses agents de mettre à exécution le
décret de la Convention qui mettait Hanriot, son état-major et plusieurs
autres individus, en état d'arrestation.
Quoi qu'il en soit, Herman, sans être lié d'amitié avec Robespierre,
avait mérité d'être apprécié de lui, et il professait pour le caractère
de ce grand citoyen la plus profonde estime. Tout au contraire,
Maximilien semblait avoir pour la personne de Fouquier-Tinville une
secrète répulsion. On ne pourrait citer un mot d'éloge tombé de sa
bouche ou de sa plume sur ce farouche et sanglant magistrat, dont la
réaction, d'ailleurs, ne s'est pas privée d'assombrir encore la sombre
figure. Fouquier s'asseyait à la table de Laurent Lecointre en compagnie
de Merlin (de Thionville); il avait des relations de monde avec les
députés Morisson, Cochon de Lapparent, Goupilleau (de Fontenay) et bien
d'autres[158]; mais Robespierre, il ne le voyait jamais en dehors du
comité de Salut public; une seule fois il alla chez lui, ce fut le jour
de l'attentat de Ladmiral, comme ce jour-là il se rendit également chez
Collot-d'Herbois[159]. Il ne se gênait même point pour manifester son
antipathie contre lui. Un jour, ayant reçu la visite du représentant
Martel, député de l'Allier à la Convention, il lui en parla dans les
termes les plus hostiles, en l'engageant à se liguer avec lui, afin,
disait-il, de sauver leurs têtes[160].
[Note 158: Mémoire de Fouquier-Tinville dans l'_Histoire
parlementaire_, t. XXXIV, p. 241.]
[Note 159: Mémoire de Fouquier, _ubi supra_, p. 239.]
[Note 160: Mémoire de Fouquier, _ubi supra_, p. 247, corroboré
ici par la déposition de Martel. (_Histoire parlementaire_, t.
XXXV, p. 16.)]
Fouquier-Tinville était-il de la conjuration? On pourrait le croire. Il
recevait de fréquentes visites d'Amar, de Vadier, de Voulland et de
Jagot--quatre des plus violents ennemis de Robespierre--qui venaient lui
recommander de mettre en jugement tel ou tel qu'ils désignaient[161]. On
sait avec quel empressement il vint, dans la matinée du 10 thermidor,
offrir ses services à la Convention nationale; on sait aussi comment le
lendemain, à la séance du soir, Barère, au nom des comités de Salut
public et de Sûreté générale, parla du tribunal révolutionnaire, «de
cette institution salutaire, qui détruisait les ennemis de la
République, purgeait le sol de la liberté, pesait aux aristocrates et
nuisait aux ambitieux»; comment enfin il proposa de maintenir au poste
d'accusateur public ... Fouquier-Tinville[162]. Ce n'était donc pas le
tribunal de Robespierre, bien que dans la matinée du 10, quelques-uns
des calomniateurs jurés de Robespierre, Élie Lacoste, Thuriot, Bréard,
eussent demandé la suppression de ce tribunal comme étant composé de
créatures de Maximilien. Mais admirez les contradictions de ces
sanguinaires Thermidoriens, le soir même Barère annonçait que les
_conjurés_ avaient formé le projet de faire fusiller le tribunal
révolutionnaire[163].
[Note 161: Déposition d'Etienne Masson, ex-greffier au tribunal
révolutionnaire, dans le procès de Fouquier. (_Histoire
parlementaire_, t. XXXV, p. 89.)]
[Note 162: Voy. le _Moniteur_ du 14 thermidor an II (1er août
1794).]
[Note 163: _Ibid_.]
La vérité est que Robespierre blâmait et voulait arrêter les excès
auxquels ce tribunal était en quelque sorte forcément entraîné par les
manoeuvres odieuses de certains membres du gouvernement. Quant à son
influence sur les décisions du tribunal révolutionnaire, elle était
nulle, absolument nulle; mais en eût-il eu la moindre sur quelques-uns
de ses membres, qu'il lui eût répugné d'en user. Nous avons dit comment,
ayant négligemment demandé un jour à Duplay ce qu'il avait fait au
tribunal, et son hôte lui ayant répondu: «Maximilien, je ne vous demande
jamais ce que vous faites au comité de Salut public», il lui avait
étroitement serré la main, en signe d'estime et d'adhésion.