Si l'affaire des _Chemises rouges_ ne fut pas positivement dirigée
contre Robespierre, on n'en saurait dire autant de celle dont le
lendemain, 27 prairial (15 juin 1794), Vadier vint présenter le rapport
à la Convention nationale.
Parce qu'un jour, aux Jacobins, Maximilien avait invoqué le nom de la
Providence, parce qu'il avait dénoncé comme impolitiques d'abord, et
puis comme souverainement injustes, les persécutions dirigées contre les
prêtres en général et les attentats contre la liberté des cultes, les
Girondins, l'avaient autrefois poursuivi de leurs épigrammes les plus
mordantes, et ils s'étaient ingéniés pour faire de ce propre fils de
Rousseau et du rationalisme ... un prêtre. On a dit, il y a longtemps,
que le ridicule tue en France, et l'on espérait tuer par le ridicule
celui dont la vie privée et la vie publique étaient au-dessus de toute
attaque. Copistes et plagiaires des Girondins, les Thermidoriens
imaginèrent de transformer en une sorte de messie d'une secte
d'illuminés l'homme qui, réagissant avec tant de courage contre
l'intolérance des indévots, venait à la face de l'Europe de faire, à la
suite du décret relatif à l'Être suprême, consacrer par la Convention la
pleine et entière liberté des cultes[97].
[Note 97: Dans le chapitre de son _Histoire_, consacré à
Catherine Théot, M. Michelet procède à la fois des Girondins et des
Thermidoriens. Il nous montre d'abord Robespierre tenant sur les fonts
de baptême l'enfant d'un _jacobin catholique_, et obligé de
promettre que l'enfant serait catholique. (P. 365.) Ici M. Michelet ne
se trompe que de deux ans et demi; il s'agit, en effet, de l'enfant de
Deschamp, dont Robespierre fut parrain en janvier 1792. Puis, parce que,
dans une lettre en date du 30 prairial, un vieillard de
quatre-vingt-sept ans écrit à Robespierre qu'il le regarde comme le
Messie promis par l'Être éternel pour réformer toute chose (numéro XII,
à la suite du rapport de Courtois), M. Michelet assure que _plusieurs
lettres lui venaient qui le déclaraient un messie_. Puis il nous
parle d'une foule de femmes ayant chez elles son portrait appendu
_comme image sainte_. Il nous montre des généraux, des femmes,
portant un petit Robespierre dans leur sein, baisant et priant la
_miniature sacrée_. Dans tous les cas, cela prouverait qu'on ne
regardait guère Maximilien comme un suppôt de la Terreur. Et, entraîné
par la fantaisie furieuse qui le possède, M. Michelet nous représente
_des saintes femmes_, une baronne, une Mme de Chalabre, qu'il
transforme en agent de police de Robespierre, joignant les mains et
disant: «Robespierre, tu es Dieu». Et de là l'historien part pour
accuser Maximilien d'encourager ces outrages à la raison. (T. VII, p.
366). Comme si, en supposant vraies un moment les plaisanteries de M.
Michelet, Robespierre eût été pour quelque chose là dedans.]
Il y avait alors, dans un coin retiré de Paris, une vieille femme nommée
Catherine Théot, chez laquelle se réunissaient un certain nombre
d'illuminés, gens à cervelle étroite, ayant soif de surnaturel, mais ne
songeant guère à conspirer contre la République. La réception des élus
pouvait prêter à rire: il fallait, en premier lieu, faire abnégation des
plaisirs temporels, puis on se prosternait devant la _mère de
Dieu_, on l'embrassait sept fois, et ... l'on était consacré. Il n'y
avait vraiment là rien de nature à inquiéter ni les comités ni la
Convention, c'étaient de pures mômeries dont la police avait eu le tort
de s'occuper jadis, il y avait bien longtemps, quinze ans au moins. La
pauvre Catherine avait même passé quelque temps à la Bastille et dans
une maison de fous. Or, cette arrestation qui pouvait se comprendre
jusqu'à un certain point sous l'ancien régime, où les consciences
étouffaient sous l'arbitraire, était inconcevable en pleine Révolution.
Eh bien! le lieutenant de police fut dépassé par le comité de Sûreté
générale; les intolérants de l'époque jugèrent à propos d'attaquer la
superstition dans la personne de Catherine Théot, et ils transformèrent
en crime de contre-révolution les pratiques anticatholiques de quelques
illuminés.
Parmi les habitués de la maison de la vieille prophétesse figuraient
l'ex-chartreux dom Gerle, ancien collègue de Robespierre à l'Assemblée
constituante, le médecin de la famille d'Orléans, Etienne-Louis
Quesvremont, surnommé Lamotte, une dame Godefroy, et la ci-devant
marquise de Chastenois; tels furent les personnages que le comité de
Sûreté générale imagina de traduire devant le Tribunal révolutionnaire
en compagnie de Catherine Théot. Ils avaient été arrêtés dès la fin de
floréal, sur un rapport de l'espion Senar, qui était parvenu à
s'introduire dans le mystérieux asile de la rue Contrescarpe en
sollicitant son initiation dans la secte, et qui, aussitôt reçu, avait
fait arrêter toute l'assistance par des agents apostés.
L'affaire dormait depuis trois semaines quand les conjurés de Thermidor
songèrent à en tirer parti, la jugeant un texte excellent pour détruire
l'effet prodigieux produit par la fête du 20 prairial et l'éclat nouveau
qui en avait rejailli sur Robespierre. En effet, la vieille Catherine
recommandait à ses disciples d'élever leurs coeurs à l'Être suprême, et
cela au moment où la nation elle-même, à la voix de Maximilien, se
disposait à en proclamer la reconnaissance. Quel rapprochement! Et puis
on avait saisi chez elle, sous son matelas, une certaine lettre écrite
en son nom à Maximilien, lettre où elle l'appelait son premier prophète,
son ministre chéri. Plus de doute, on conspirait en faveur de
Robespierre. La lettre était évidemment fabriquée; Vadier n'osa même pas
y faire allusion dans son rapport à la Convention; mais n'importe, la
calomnie était lancée.
Enfin, dom Gerle, présenté comme le principal agent de la conspiration,
était un protégé de Robespierre; on avait trouvé dans ses papiers un mot
de celui-ci attestant son patriotisme, et à l'aide duquel il avait pu
obtenir de sa section un certificat de civisme, marque d'intérêt bien
naturelle donnée par Maximilien à un ancien collègue dont il estimait
les vertus. Dom Gerle avait eu jadis la malencontreuse idée de proposer
à l'Assemblée constituante d'ériger la religion catholique en religion
d'État; le rapporteur du comité de Sûreté générale ne manqua pas de
rappeler cette circonstance pour donner à l'affaire une couleur de
fanatisme; mais il n'eut pas la bonne foi d'ajouter qu'éclairé par ses
collègues de la gauche, sur les bancs de laquelle il siégeait, dom Gerle
s'était empressé, dès le lendemain, de retirer sa proposition, au grand
scandale de la noblesse et du clergé.
Robespierre occupait encore le fauteuil quand Vadier prit la parole au
nom des comités de Sûreté générale et de Salut public. Magistrat de
l'ancien régime, Vadier avait toutes les ruses d'un vieux procureur. Cet
implacable ennemi de Maximilien mettait une sorte de point d'honneur à
obtenir des condamnations. Il y a, à cet égard, des lettres de lui à
Fouquier-Tinville où il _recommande_ nombre d'accusés, et qui font
vraiment frémir[98]. Tout d'abord, Vadier dérida l'Assemblée par force
plaisanteries sur les prêtres et sur la religion; puis il amusa ses
collègues aux dépens de la vieille Catherine, dont, par une substitution
qu'il crut sans doute très ingénieuse, il changea le nom de Théot en
celui de Théos, qui en grec signifie Dieu. A chaque instant il était
interrompu par des ricanements approbateurs et des applaudissements.
Robespierre n'était point nommé dans ce rapport, où le nombre des
adeptes de Catherine Théot était grossi à plaisir, mais l'allusion
perfide perçait ça et là, et des rires d'intelligence apprenaient au
rapporteur qu'il avait été compris. Conformément aux conclusions du
rapport, la Convention renvoya devant le tribunal révolutionnaire
Catherine Théot, dom Gerle, la veuve Godefroy et la ci-devant marquise
de Chastenois, comme coupables de conspiration contre la République, et
elle chargea l'accusateur public de rechercher et de punir tous les
complices de cette prétendue conspiration.
[Note 98: Voyez ces lettres à la suite du rapport de Saladin, sous
les numéros XXXII, XXXIV et XXXV.]
C'était du délire. Ce que Robespierre ressentit de dégoût en se trouvant
condamné à entendre comme président ces plaisanteries de Vadier, sous
lesquelles se cachait une grande iniquité, ne peut se dire. Lui-même a,
dans son dernier discours, rendu compte de sa douloureuse impression:
«La première tentative que firent les malveillants fut de chercher à
avilir les grands principes que vous aviez proclamés, et à effacer le
souvenir touchant de la fête nationale. Tel fut le but du caractère et
de la solennité qu'on donna à l'affaire de Catherine Théot. La
malveillance a bien su tirer parti de la conspiration politique cachée
sous le nom de quelques dévotes imbéciles, et on ne présenta à
l'attention publique qu'une farce mystique et un sujet inépuisable de
sarcasmes indécents ou puériles. Les véritables conjurés échappèrent, et
l'on faisait retentir Paris et toute la France du nom de la mère de
Dieu. Au même instant on vit éclore une foule de pamphlets dégoûtants,
dignes du _Père Duchesne_, dont le but était d'avilir la Convention
nationale, le tribunal révolutionnaire, de renouveler les querelles
religieuses, d'ouvrir une persécution aussi atroce qu'impolitique contre
les esprits faibles ou crédules imbus de quelque ressouvenir religieux.
En même temps, une multitude de citoyens paisibles et même de patriotes
ont été arrêtés à l'occasion de cette affaire; et les coupables
conspirent encore en liberté, car le plan est de les sauver, de
tourmenter le peuple et de multiplier les mécontents. Que n'a-t-on pas
fait pour parvenir à ce but? Prédication ouverte de l'athéisme,
violences inopinées contre le culte, exactions commises sous les formes
les plus indécentes, persécutions dirigées contre le peuple sous
prétexte de superstition ... tout tendait à ce but[99]....»
[Note 99: Discours du 8 thermidor.]
Robespierre s'épuisa en efforts pour sauver les malheureuses victimes
indiquées par Vadier. Il y eut au comité de Salut public de véhémentes
explications. J'ai la conviction que ce fut au sujet de l'affaire de
Catherine Théot qu'eut lieu la scène violente dont parlent les anciens
membres du comité dans leur réponse à Lecointre, et qu'ils prétendent
s'être passée à l'occasion de la loi de prairial. D'après un historien
assez bien informé, Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois auraient résisté
aux prétentions de Robespierre, qui voulait étouffer l'affaire ou la
réduire à sa juste valeur, c'est-à-dire à peu de chose. Billaud se
serait montré furieux et prodigue d'injures[100]. Quoi qu'il en soit,
Robespierre finit par démontrer à ses collègues combien il serait odieux
de traduire au tribunal révolutionnaire quelques illuminés, tout à fait
étrangers aux passions politiques, et un ancien Constituant qui avait
donné à la Révolution des gages de dévouement. [Note 100: Tissot,
_Histoire de la Révolution_, t. V, p. 237. Tissot était le
beau-frère de Goujon, une des victimes de prairial an III.]
L'accusateur public fut aussitôt mandé, et l'ordre lui fut donné par
Robespierre lui-même, au nom du comité de Salut public, de suspendre
l'affaire. Fouquier objecta en vain qu'un décret de la Convention lui
enjoignait de la suivre, force lui fut d'obéir, et de remettre les
pièces au comité[101]. Très désappointé, et redoutant les reproches du
comité de Sûreté générale, auxquels il n'échappa point,
Fouquier-Tinville s'y transporta tout de suite. Là il rendit compte des
faits et dépeignit tout son embarras, sentant bien le conflit entre les
deux comités. «_Il, il, il_», dit-il par trois fois, «s'y oppose au
nom du comité de Salut public».--«_Il_, c'est-à-dire Robespierre»,
répondit un membre, Amar ou Vadier. Oui, répliqua Fouquier[102]. Si la
volonté de Robespierre fut ici prépondérante, l'humanité doit s'en
applaudir, car, grâce à son obstination, une foule de victimes
innocentes échappèrent à la mort.
[Note 101: Mémoires de Fouquier-Tinville, dans l'_Histoire
parlementaire_, t. XXXIV, p. 246.]
[Note 102: Mémoires de Fouquier-Tinville, _ubi supra_.--M.
Michelet, qui marche à pieds joints sur la vérité historique plutôt que
de perdre un trait, a écrit: «Le grand mot _je veux_ était rétabli,
et la monarchie existait». (T. VII, p. 372.) Quoi! parce que, dans un
dernier moment d'influence et par la seule force de la raison,
Robespierre était parvenu à obtenir de ses collègues qu'on examinât plus
attentivement une affaire où se trouvaient compromises un certain nombre
de victimes innocentes, le grand mot _je veux_ était rétabli, et la
monarchie existait! Peut-on déraisonner à ce point! Pauvre monarque! Il
n'eut même pas le pouvoir de faire mettre en liberté ceux que, du moins,
il parvint à soustraire à un jugement précipité qui eût équivalu à une
sentence de mort. Six mois après Thermidor, dom Gerle était encore en
prison.]
L'animosité du comité de Sûreté générale contre lui en redoubla. Vadier
ne se tint pas pour battu. Le 8 thermidor, répondant à Maximilien, il
promit un rapport plus étendu sur cette affaire des illuminés dans
laquelle il se proposait de faire figurer tous les conspirateurs anciens
et modernes[103]. Preuve assez significative de la touchante résolution
des Thermidoriens d'abattre la Terreur. Ce fut la dernière victoire de
Robespierre sur les exagérés. Lutteur impuissant et fatigué, il va se
retirer, moralement du moins, du comité de Salut public, se retremper
dans sa conscience pour le dernier combat, tandis que ses ennemis,
déployant une activité merveilleuse, entasseront pour le perdre
calomnies sur calomnies, mensonges sur mensonges, infamies sur infamies.
[Note 103: _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).]