II

Une des plus atroces calomnies inventées par les écrivains de la

réaction est à coup sûr celle à laquelle a donné lieu le supplice de la

famille de Saint-Amaranthe, comprise tout entière dans le procès des

_chemises rouges_. Le malheur de ces écrivains sans pudeur et sans

foi est de ne pouvoir pas même s'entendre. Les uns ont attribué à

Saint-Just la mort de cette famille. Nous avons démontré ailleurs la

fausseté et l'infamie de cette allégation[90]. Les autres, en ont rejeté

la responsabilité sur Maximilien. Leur récit vaut la peine d'être

raconté; il n'est pas mauvais de flétrir les calomniateurs par la seule

publicité de leurs oeuvres de mensonge.

[Note 90: Voyez notre _Histoire de Saint-Just_, liv. V, ch.

II.]

Suivant eux, Robespierre se serait laissé mener un soir dans la maison

de Mme de Saint-Amaranthe par Trial, artiste du théâtre des Italiens.

Là, il aurait soupé, se serait enivré, et «au milieu des fumées du vin»,

il aurait laissé échapper «de redoutables secrets»[91]. D'où la

nécessité pour lui de vouer à la mort tous ceux dont l'indiscrétion

aurait pu le compromettre. Le beau moyen, en vérité, et comme si ce

n'eût pas été là, au contraire, le cas de les faire parler. On a honte

d'entretenir le lecteur de pareilles inepties.

[Note 91: Il faut lire les Mémoires du comédien Fleury, qui fut le

commensal de la maison de Mme de Saint-Amaranthe, pour voir jusqu'où

peuvent aller la bêtise et le cynisme de certains écrivains. Ces

Mémoires (6 vol. in-8°) sont l'oeuvre d'un M. Laffitte, qui les a,

pensons-nous, rédigés sur quelques notes informes de M. Fleury.]

Au reste, les artisans de calomnies, gens d'ordinaire fort ignorants,

manquent rarement de fournir eux-mêmes quelque preuve de leur imposture.

C'est ainsi que, voulant donner à leur récit un certain caractère de

précision, les inventeurs de cette fameuse scène où le «monstre se

serait mis en pointe de vin» l'ont placée dans le courant du mois de

mai. Or Mme de Saint-Amaranthe avait été arrêtée dès la fin de mars et

transférée à Sainte-Pélagie le 12 germinal (1er avril 1794)[92]. Quant à

l'acteur Trial, il était si peu l'un des familiers de Robespierre, qu'il

fut, au lendemain de Thermidor, un des membres de la commune régénérée,

et qu'il signa comme tel les actes de décès des victimes de ce glorieux

coup d'État. Du reste, il opposa toujours le plus solennel démenti à la

fable ignoble dans laquelle on lui donna le rôle d'introducteur[93].

[Note 92: Archives de la préfecture de police.]

[Note 93: Parmi les écrivains qui ont propagé cette fable, citons

d'abord les rédacteurs de l'_Histoire de la Révolution, par deux amis

de la liberté_, livre où tous les faits sont sciemment dénaturés et

dont les auteurs méritent le mépris de tous les honnêtes gens. Citons

aussi Nougaret, Beuchot, et surtout Georges Duval, si l'on peut donner

le nom d'écrivain à un misérable sans conscience qui, pour quelque

argent, a fait trafic de prétendus souvenirs de la Terreur. Il n'y a pas

à se demander si le digne abbé Proyard a dévotement embaumé l'anecdote

dans sa _Vie de Maximilien Robespierre_. Seulement il y a introduit

une variante. La scène ne se passe plus chez Mme de Saint-Amaranthe,

mais chez le citoyen Sartines. (P. 168.)

On ne conçoit pas comment l'auteur de l'_Histoire des Girondins_ a

pu supposer un moment que Robespierre dîna jamais chez Mme de

Saint-Amaranthe, et qu'il y «entr'ouvrit ses desseins pour y laisser

lire l'espérance». (T. VIII, p. 255). Du moins M. de Lamartine a-t-il

répudié avec dégoût la scène d'ivresse imaginée par d'impudents

libellistes.]

La maison de Mme de Saint-Amaranthe était une maison de jeux,

d'intrigues et de plaisirs. Les dames du logis, la mère, femme séparée

d'un ancien officier de cavalerie, et la fille, qu'épousa le fils fort

décrié de l'ancien lieutenant général de police, de Sartines, étaient

l'une et l'autre de moeurs fort équivoques avant la Révolution. Leur

salon était une sorte de terrain neutre où le gentilhomme coudoyait

l'acteur. Fleury et Elleviou en furent les hôtes de prédilection.

Mirabeau y vint sous la Constituante, y joua gros jeu et perdit

beaucoup. Plus tard, tous les révolutionnaires de moeurs faciles, Proly,

Hérault de Séchelles, Danton, s'y donnèrent rendez-vous et s'y

trouvèrent mêlés à une foule d'artisans de contre-révolution.

Robespierre jeune s'y laissa conduire un soir au sortir de l'Opéra, avec

Nicolas et Simon Duplay, par l'acteur Michot, un des sociétaires de la

Comédie-Française. C'était longtemps avant le procès de Danton. Quand

Robespierre eut eu connaissance de cette escapade, il blâma si

sévèrement son frère et les deux neveux de son hôte que ceux-ci se

gardèrent bien de remettre les pieds chez Mme de Saint-Amaranthe, malgré

l'attrait d'une pareille maison pour des jeunes gens dont l'aîné n'avait

pas vingt-neuf ans [94].

[Note 94: Voyez à ce sujet une lettre de M. Philippe Le Bas à M. de

Lamartine, citée dans notre _Histoire de Saint-Just_, liv. V, ch.

II.--La maison de Mme de Saint-Amaranthe, désignée par quelques

écrivains comme une des maisons les mieux hantées de Paris, avait été,

même avant la Révolution, l'objet de plusieurs dénonciations. En voici

une du 20 juin 1793, qu'il ne nous paraît pas inutile de mettre sous les

yeux de nos lecteurs: «Georges-Antoine Fontaine, citoyen de Paris, y

demeurant, rue Fromenteau, hôtel de Nevers, nº 38, section des _Gardes

françaises_, déclare au comité de Salut public du département de

Paris, séant aux Quatre-Nations, qu'au mépris des ordonnances qui

prohibent toutes les maisons de jeux de hasard, comme _trente-et-un_

et _biribi_, et même qui condamnent à des peines pécuniaires et

afflictives les délinquans, il vient de s'en ouvrir deux, savoir:

une de _trente-et-un_ chez la citoyenne Saint-Amaranthe, galerie

du Palais-Royal, n° 50, et une autre, de _biribi_, tenue par le

sieur Leblanc à l'hôtel de la Chine, au premier au-dessus de

l'entresol d'un côté, rue de Beaujolloy, en face du café de

Chartres, et de l'autre rue Neuve-des-Petits-Champs, en face la

Trésorerie nationale.

Déclare, en outre, que ces deux maisons de jeux sont tolérées par la

section de la _Butte des Moulins_ et nommément favorisées par les

quatre officiers de police de cette section qui en reçoivent par jour,

savoir: huit louis pour la partie de _trente-et-un_, et deux pour

celle de _biribi_.» (_Archives_, comité de surveillance du

département de Paris, 9e carton.)]

La famille de Saint-Amaranthe fut impliquée par le comité de Sûreté

générale dans la conjuration dite de Batz, parce que sa demeure était un

foyer d'intrigues et qu'on y méditait le soulèvement des prisons [95].

Vraie ou fausse, l'accusation, habilement soutenue par Élie Lacoste,

établissait entre les membres de cette famille et les personnes arrêtées

sous la prévention d'attentat contre la vie de Robespierre et de

Collot-d'Herbois un rapprochement étrange, dont la malignité des ennemis

de la Révolution ne pouvait manquer de tirer parti.

[Note 95: Rapport d'Élie Lacoste, séance du 26 prairial

(_Moniteur_ du 27 [15 juin 1794]).]

Y eut-il préméditation de la part du comité de Sûreté générale, et

voulut-il, en effet, comme le prétend un historien de nos jours [96],

placer ces femmes royalistes au milieu des assassins de Robespierre

«pour que leur exécution l'assassinât moralement»? Je ne saurais le

dire; mais ce qu'il est impossible d'admettre, c'est qu'Élie Lacoste ait

obéi au même sentiment en impliquant dans son rapport comme complices du

baron de Batz les quatre administrateurs de police Froidure, Dangé,

Soulès et Marino, compromis depuis longtemps déjà, et qui se trouvaient

en prison depuis le 9 germinal (29 mars 1794) quand Fouquier-Tinville

les joignit aux accusés renvoyés devant le tribunal révolutionnaire sur

le rapport de Lacoste.

[Note 96: Michelet, _Histoire de la Révolution_, t. VIII, p.

358.]

A la suite de ce rapport, la Convention nationale chargea, par un

décret, l'accusateur public de rechercher tous les complices de la

conspiration du baron de Batz ou de l'étranger qui pourraient être

disséminés dans les maisons d'arrêt de Paris ou sur les différents

points de la République. Voilà le décret qui donna lieu aux grandes

fournées de messidor, qui permit à certaines gens de multiplier les

actes d'oppression qu'on essayera de mettre à la charge de Robespierre,

et contre lesquels nous l'entendrons s'élever avec tant d'indignation.

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 27 / 77 题