CHAPITRE TROISIÈME

Affaire des chemises rouges.--La famille Saint-Amaranthe.--Affaire de

Catherine Théot.--Que Robespierre ne déserta point le comité.--De sa

retraite toute morale.--Le bureau de police général.--Rapports avec le

tribunal révolutionnaire.--Fouquier-Tinville et Robespierre.--Trames

contre Robespierre.--La proclamation du duc d'York.--Explications aux

Jacobins.--Appel à la justice et à la probité.--Violente apostrophe

contre Fouché.

I

Que reprocha surtout Robespierre à ses ennemis? Ce fut d'avoir multiplié

les actes d'oppression pour étendre le système de terreur et de

calomnie[87]. Ils ne reculèrent devant aucun excès afin d'en rejeter la

responsabilité sur celui dont ils avaient juré la perte.

[Note 87: Discours du 8 thermidor.]

L'idée de rattacher l'affaire de Ladmiral et de Cécile Renault à un

complot de l'étranger et de livrer l'assassin et la jeune royaliste au

tribunal révolutionnaire en compagnie d'une foule de gens avec lesquels

ils n'avaient jamais eu aucune relation, fut très probablement le

résultat d'une noire intrigue. Chargé de rédiger le rapport de cette

affaire, Élie Lacoste, un des plus violents ennemis de Robespierre,

s'efforça, dans la séance du 20 prairial, de rattacher la faction

nouvelle aux factions de Chabot et de Julien (de Toulouse), d'Hébert et

de Danton.

On aurait tort, du reste, de croire que l'accusation était dénuée de

fondement à l'égard de la plupart des accusés; méfions-nous de la

sensiblerie affectée de ces écrivains qui réservent toutes leurs larmes

pour les victimes de la Révolution et se montrent impitoyables pour les

milliers de malheureux de tout âge et de tout sexe immolés par le

despotisme. Ni Devaux, commissaire de la section _Bonne-Nouvelle_

et secrétaire du fameux de Batz, le conspirateur émérite et

insaisissable, ni l'épicier Cortey, ni Michonis, n'étaient innocents.

Étaient-ils moins coupables, ceux qui furent signalés par Lacoste comme

ayant cherché à miner la fortune publique par des falsifications

d'assignats? Il se trouva qu'un des principaux agents du baron de Batz,

nommé Roussel, était lié avec Ladmiral. Cette circonstance permit à Élie

Lacoste de présenter Ladmiral et la jeune Renault comme les instruments

dont s'étaient servis Pitt et l'étranger pour frapper certains

représentants du peuple. Le père, un des frères et une tante de Cécile

Renault, furent enveloppés dans la fournée, parce qu'en faisant une

perquisition chez eux, on avait découvert les portraits de Louis XVI et

de Marie-Antoinette. Un instituteur, du nom de Cardinal, un chirurgien

nommé Saintanax et plusieurs autres personnes arrêtées pour s'être

exprimées en termes calomnieux et menaçants sur le compte de

Collot-d'Herbois et de Robespierre, furent impliqués dans l'affaire avec

la famille Saint-Amaranthe et quelques personnages de l'ancien régime.

Robespierre resta aussi étranger que possible à cet affreux amalgame et

à la mise en accusation de la famille Renault, cela est clair comme la

lumière du jour. Il y a mieux, un autre frère de la jeune Renault,

quartier-maître dans le deuxième bataillon de Paris, ayant été

incarcéré, à qui s'adressa-t-il pour échapper à la proscription de sa

famille?... A Maximilien. «A qui avoir recours»? lui écrivit-il. «A toi,

Robespierre! qui dois avoir en horreur toute ma génération si tu n'étais

pas généreux.... Sois mon avocat....» Ce jeune homme ne fut point livré

au tribunal révolutionnaire[88]. Fut-ce grâce à Robespierre, dont

l'influence, hélas! était déjà bien précaire à cette époque, je ne

saurais le dire; mais comme il ne sortit de prison que trois semaines

après le 9 thermidor, on ne dira pas sans doute que s'il ne recouvra

point tout de suite sa liberté, ce fut par la volonté de Maximilien.

[Note 88: Voyez cette lettre de Renault à Robespierre, en date du 15

messidor, non citée par Courtois, dans les _Papiers inédits_, t. I,

p. 196.]

Il faut avoir toute la mauvaise foi des ennemis de Robespierre, de ceux

qui, par exemple, ne craignent pas d'écrire qu'_il s'inventa un

assassin_, pour lui donner un rôle quelconque dans ce lugubre drame

des _chemises rouges_, ainsi nommé parce qu'il plut au comité de

Sûreté générale de faire revêtir tous les condamnés de chemises rouges,

comme des parricides, pour les mener au supplice. C'était là, de la part

du comité un coup de maître, ont supposé quelques écrivains; on voulait

semer à la fois l'indignation et la pitié: voilà bien des malheureux

immolés pour Robespierre! ne manquerait-on pas de s'écrier.--Pourquoi

pas pour Collot-d'Herbois?--Ce qu'il y a seulement de certain, c'est que

les conjurés faisaient circuler ça et là dans les groupes des propos

atroces au sujet de la fille Renault. C'était, sans doute, insinuait-on,

une affaire d'amourette, et elle n'avait voulu attenter aux jours du

_dictateur_ que parce qu'il avait fait guillotiner son amant[89].

Ah! les Thermidoriens connaissaient, comme les Girondins, la sinistre

puissance de la calomnie!

[Note 89: Discours de Robespierre à la séance du 13 messidor aux

Jacobins. _Moniteur_ du 17 messidor (5 juillet 1794).]

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 26 / 77 题