Affaire des chemises rouges.--La famille Saint-Amaranthe.--Affaire de
Catherine Théot.--Que Robespierre ne déserta point le comité.--De sa
retraite toute morale.--Le bureau de police général.--Rapports avec le
tribunal révolutionnaire.--Fouquier-Tinville et Robespierre.--Trames
contre Robespierre.--La proclamation du duc d'York.--Explications aux
Jacobins.--Appel à la justice et à la probité.--Violente apostrophe
contre Fouché.
I
Que reprocha surtout Robespierre à ses ennemis? Ce fut d'avoir multiplié
les actes d'oppression pour étendre le système de terreur et de
calomnie[87]. Ils ne reculèrent devant aucun excès afin d'en rejeter la
responsabilité sur celui dont ils avaient juré la perte.
[Note 87: Discours du 8 thermidor.]
L'idée de rattacher l'affaire de Ladmiral et de Cécile Renault à un
complot de l'étranger et de livrer l'assassin et la jeune royaliste au
tribunal révolutionnaire en compagnie d'une foule de gens avec lesquels
ils n'avaient jamais eu aucune relation, fut très probablement le
résultat d'une noire intrigue. Chargé de rédiger le rapport de cette
affaire, Élie Lacoste, un des plus violents ennemis de Robespierre,
s'efforça, dans la séance du 20 prairial, de rattacher la faction
nouvelle aux factions de Chabot et de Julien (de Toulouse), d'Hébert et
de Danton.
On aurait tort, du reste, de croire que l'accusation était dénuée de
fondement à l'égard de la plupart des accusés; méfions-nous de la
sensiblerie affectée de ces écrivains qui réservent toutes leurs larmes
pour les victimes de la Révolution et se montrent impitoyables pour les
milliers de malheureux de tout âge et de tout sexe immolés par le
despotisme. Ni Devaux, commissaire de la section _Bonne-Nouvelle_
et secrétaire du fameux de Batz, le conspirateur émérite et
insaisissable, ni l'épicier Cortey, ni Michonis, n'étaient innocents.
Étaient-ils moins coupables, ceux qui furent signalés par Lacoste comme
ayant cherché à miner la fortune publique par des falsifications
d'assignats? Il se trouva qu'un des principaux agents du baron de Batz,
nommé Roussel, était lié avec Ladmiral. Cette circonstance permit à Élie
Lacoste de présenter Ladmiral et la jeune Renault comme les instruments
dont s'étaient servis Pitt et l'étranger pour frapper certains
représentants du peuple. Le père, un des frères et une tante de Cécile
Renault, furent enveloppés dans la fournée, parce qu'en faisant une
perquisition chez eux, on avait découvert les portraits de Louis XVI et
de Marie-Antoinette. Un instituteur, du nom de Cardinal, un chirurgien
nommé Saintanax et plusieurs autres personnes arrêtées pour s'être
exprimées en termes calomnieux et menaçants sur le compte de
Collot-d'Herbois et de Robespierre, furent impliqués dans l'affaire avec
la famille Saint-Amaranthe et quelques personnages de l'ancien régime.
Robespierre resta aussi étranger que possible à cet affreux amalgame et
à la mise en accusation de la famille Renault, cela est clair comme la
lumière du jour. Il y a mieux, un autre frère de la jeune Renault,
quartier-maître dans le deuxième bataillon de Paris, ayant été
incarcéré, à qui s'adressa-t-il pour échapper à la proscription de sa
famille?... A Maximilien. «A qui avoir recours»? lui écrivit-il. «A toi,
Robespierre! qui dois avoir en horreur toute ma génération si tu n'étais
pas généreux.... Sois mon avocat....» Ce jeune homme ne fut point livré
au tribunal révolutionnaire[88]. Fut-ce grâce à Robespierre, dont
l'influence, hélas! était déjà bien précaire à cette époque, je ne
saurais le dire; mais comme il ne sortit de prison que trois semaines
après le 9 thermidor, on ne dira pas sans doute que s'il ne recouvra
point tout de suite sa liberté, ce fut par la volonté de Maximilien.
[Note 88: Voyez cette lettre de Renault à Robespierre, en date du 15
messidor, non citée par Courtois, dans les _Papiers inédits_, t. I,
p. 196.]
Il faut avoir toute la mauvaise foi des ennemis de Robespierre, de ceux
qui, par exemple, ne craignent pas d'écrire qu'_il s'inventa un
assassin_, pour lui donner un rôle quelconque dans ce lugubre drame
des _chemises rouges_, ainsi nommé parce qu'il plut au comité de
Sûreté générale de faire revêtir tous les condamnés de chemises rouges,
comme des parricides, pour les mener au supplice. C'était là, de la part
du comité un coup de maître, ont supposé quelques écrivains; on voulait
semer à la fois l'indignation et la pitié: voilà bien des malheureux
immolés pour Robespierre! ne manquerait-on pas de s'écrier.--Pourquoi
pas pour Collot-d'Herbois?--Ce qu'il y a seulement de certain, c'est que
les conjurés faisaient circuler ça et là dans les groupes des propos
atroces au sujet de la fille Renault. C'était, sans doute, insinuait-on,
une affaire d'amourette, et elle n'avait voulu attenter aux jours du
_dictateur_ que parce qu'il avait fait guillotiner son amant[89].
Ah! les Thermidoriens connaissaient, comme les Girondins, la sinistre
puissance de la calomnie!
[Note 89: Discours de Robespierre à la séance du 13 messidor aux
Jacobins. _Moniteur_ du 17 messidor (5 juillet 1794).]