Dès le 23 prairial (11 juin 1794), une réclamation de la société
populaire de Nevers fournit à Maximilien l'occasion d'attaquer très
énergiquement Fouché au club des Jacobins, dont Fouché lui-même était
alors président. Les pétitionnaires se plaignaient des persécutions et
des exécutions dont les patriotes étaient victimes dans ce département
où Fouché avait été en mission. Celui-ci rejeta tout sur Chaumette,
frappé après Hébert et Danton.
«Il ne s'agit pas, s'écria Robespierre, de jeter à présent de la boue
sur la tombe de Chaumette.... Il en est d'autres qui paraissent tout de
feu pour défendre le comité de Salut public et qui aiguisent contre lui
les poignards.» C'était l'heure, ne l'oublions pas, où s'ourdissait
contre Maximilien la plus horrible des machinations, et déjà sans doute
Robespierre soupçonnait Fouché d'en être l'agent le plus actif. Quant à
lui, ne séparant pas sa cause de celle de la Convention nationale et du
gouvernement, dont elle était le centre, disait-il, il engageait
fortement les vrais patriotes, ceux qui, dans la carrière de la
Révolution, n'avaient cherché que le bien public, à se rallier autour de
l'Assemblée et du comité de Salut public, à se tenir plus que jamais sur
leurs gardes et à étouffer les clameurs des intrigants. Aux patriotes
opprimés il promit la protection du gouvernement, résolu à combattre de
tout son pouvoir la vertu persécutée. «La première des vertus
républicaines», s'écria-t-il en terminant, «est de veiller pour
l'innocence. Patriotes purs, on vous fait une guerre à mort,
sauvez-vous, sauvez-vous avec les amis de la liberté». Cette rapide et
éloquente improvisation fut suivie d'une violente explosion
d'applaudissements. Fouché, atterré, balbutia à peine quelques mots de
réponse[70].
[Note 70: Voir, pour cette séance, le _Moniteur_ du 20 prairial
an II (16 juin 1794) et le _Journal de la Montagne_, numéro 47 du
t. III.]
Il n'eut plus alors qu'une pensée, celle de la vengeance. Attaquer
Robespierre de front, c'était difficile; il fallait aller à lui par des
chemins ténébreux, frapper dans l'ombre sa réputation, employer contre
lui la ruse, l'intrigue, la calomnie, le mensonge, tout ce qui, en un
mot, révolte la conscience humaine. Fouché et ses amis ne reculèrent pas
devant cette oeuvre de coquins. On a parlé de la conjuration de
Robespierre, et un écrivain en a même écrit l'histoire, si l'on peut
profaner ce nom d'écrivain en l'appliquant au misérable qui a signé cet
odieux pamphlet[71]. La conjuration de Robespierre! c'est là une de ces
bouffonneries, une de ces mystifications dont il est impossible d'être
dupe si l'on n'y met une excessive bonne volonté; mais ce qui est bien
avéré, c'est la conjuration contre Robespierre, c'est cette conspiration
d'une bande de scélérats contre l'austère tribun.
[Note 71: _Histoire de la conjuration de Robespierre_, par
Montjoie.]
On chercherait en vain dans l'histoire des peuples l'exemple d'un si
horrible complot. Les conjurés, on les connaît. A Fouché et à Tallien il
faut ajouter Rovère, le digne associé de Jourdan Coupe-Tête dans le
trafic des biens nationaux; les deux Bourdon, déjà nommés; Guffroy, le
journaliste à la feuille immonde et sanglante; Thuriot, un de de ceux
qui, avec Montaut, avait le plus insisté pour le renvoi des
soixante-treize girondins devant le tribunal révolutionnaire[72]; enfin
Lecointre, Legendre et Fréron. Ces trois derniers méritent une mention
particulière. Lecointre était ce marchand de toiles qui commandait la
garde nationale de Versailles aux journées des 5 et 6 octobre. La
dépréciation de ses marchandises contribua sans doute quelque peu à
refroidir son ardeur révolutionnaire; cependant ses spéculations comme
accapareur paraissent avoir largement compensé ses pertes comme
commerçant[73]. Extrême en tout, Laurent Lecointre fut d'abord un
révolutionnaire forcené, et il devint plus tard le boule-dogue de la
réaction. Toutefois, tant que vécut Robespierre, il se tint sur une
réserve prudente, et ce fut seulement un mois après sa chute qu'il se
vanta d'avoir pris part à une conjuration formée contre lui dès le 5
prairial. C'était du reste un des intimes de Fouquier-Tinville. Le jour
où l'accusateur public fut mandé à la barre de la Convention, après le 9
thermidor, Lecointre s'écria en le voyant: «Voilà un brave homme, un
homme de mérite»[74]. Les Thermidoriens étaient donc loin de considérer
Fouquier comme une créature de Robespierre.
[Note 72: Après le coup d'État de Brumaire, Thuriot _de La
Rosière_ fut, par la grâce de Sieyès, nommé juge au tribunal criminel
de la Seine. Il était en 1814 substitut de l'avocat général à la cour de
Cassation.]
[Note 73: Voyez à cet égard l'accusation formelle de Billaud-Varenne
dans sa _Réponse à Lecointre_, p. 40.]
[Note 74: Ce fut Louchet qui, après Thermidor, reprocha à Lecointre
ses relations avec Fouquier. A quoi Lecointre répondit, après avoir
avoué qu'il avait eu Fouquier-Tinville à dîner chez lui, en compagnie de
Merlin (de Thionville), qu'il ne pouvait pas regarder comme coupable un
homme proposé, trois jours auparavant, comme accusateur public par le
comité de Salut public régénéré. (Voy. les _Crimes des sept membres
des anciens comités_, p. 75.)]
Quant à Legendre ... qui ne connaît le fameux boucher? Il y a de lui un
fait atroce. Dans la journée du 25 prairial, il reçut de Roch
Marcandier, vil folliculaire dont nous avons déjà eu l'occasion de
parler, une lettre par laquelle cet individu, réduit à se cacher depuis
un an, implorait sa commisération. Le jour même, Legendre faisait sa
déclaration au comité de Sûreté générale et promettait de prendre toutes
les mesures nécessaires pour lui livrer Marcandier[75]. A quelque temps
de là cet homme était guillotiné. Il semble que Legendre ait voulu se
venger de sa lâcheté sur la mémoire de Maximilien. C'était lui pourtant
qui avait tracé ces lignes: «Une reconnaissance immortelle s'épanche
vers Robespierre toutes les fois qu'on pense à un homme de bien»[76].
[Note 75: Voyez, dans les _Papiers inédits_, la lettre de
Marcandier à Legendre et la déclaration de celui-ci au comité de Sûreté
générale, t. I, p. 179 et 183.]
[Note 76: _Papiers inédits_, t. I, p. 180.]
Que dire de Fréron, ce démolisseur stupide qui voulut raser l'Hôtel de
ville de Paris, ce maître expert en calomnies, ce chef de la jeunesse
dorée? Son nom seul n'est-il pas une injure[77]? A ce groupe impur,
joignez les noms maudits de Courtois, dénoncé à diverses reprises au
comité de Salut public comme dilapidateur des fonds de l'État, de
Barras, ce gentilhomme déclassé qu'on eût cru payé pour venger sur les
plus purs défenseurs de la Révolution les humiliations de sa caste;
d'André Dumont, qui s'entendait si bien à mettre Beauvais au bouillon
maigre et à prendre dans son large filet tout son gibier de guillotine,
c'est-à-dire les nobles et les animaux noirs appelés prêtres[78], de
Carrier, de ces hommes enfin dont Robespierre voulait punir les crimes,
réprimer les excès, et vous aurez la liste à peu près complète des
auteurs de la conjuration thermidorienne.
[Note 77: Aussi violent contre les patriotes après Thermidor qu'il
l'avait été jadis contre les ennemis de la Révolution, Fréron faillit
épouser une soeur de Bonaparte, par lequel il fut, sous le Consulat,
nommé sous-préfet à Saint-Domingue, où il mourut peu de temps après son
arrivée.]
[Note 78: Voy. notamment le _Moniteur_ des 5 brumaire (26
octobre) et 22 frimaire (13 décembre 1793).]
X
Faire le vide autour de Robespierre en l'isolant à la fois, par les plus
infâmes calomnies, et des gens de la droite et des membres les plus
avancés de la Montagne, lui imputer toutes les rigueurs de la
Révolution, attirer dans la conjuration le plus grand nombre de députés
possible en répandant de prétendues listes de représentants voués par
lui au tribunal révolutionnaire, tel fut le plan adopté par les
conjurés, plan digne du génie infernal de Fouché! Ce n'est pas tout. Les
Girondins avaient autrefois, à grand renfort de calomnies, dressé contre
Maximilien une monstrueuse accusation de dictature. On n'a pas oublié
les diffamations mensongères tombées de la bouche de leurs orateurs et
propagées par leurs journaux; les Thermidoriens n'eurent pas à se mettre
en frais d'imagination, ils reprirent tout simplement la thèse
girondine; seulement, au lieu d'attaquer leur adversaire de front, ils
le frappèrent traîtreusement par derrière, ils le combattirent
sourdement, lâchement, bassement. Ils rencontrèrent de très utiles
auxiliaires dans les feuilles étrangères, leurs complices peut-être, où
l'on s'ingéniait aussi pour tout rapporter à Maximilien. _Les agents
de Robespierre, les soldats de Robespierre_, etc.[79]. On eût pu
croire à une entente merveilleuse. Les Girondins avaient imaginé le
triumvirat Danton, Marat et Robespierre; les Thermidoriens inventèrent
le triumvirat de Robespierre, Couthon et Saint-Just.
[Note 79: Le plan adopté par les Thermidoriens contre le comité de
Salut public d'abord, puis contre Robespierre seul, peut être considéré
comme étant d'invention royaliste; jugez-en plutôt. Voici ce qu'on lit
dans les _Mémoires_ de Mallet-Dupan: «Il faudrait, en donnant le
plus de consistance possible et d'étendue à la haine qu'inspire le
comité de Salut public dans Paris, s'occuper surtout à organiser sa
perte dans l'Assemblée, après avoir démontré aux membres qui la
composent la facilité du succès et même l'absence de tout danger pour
eux.... Il existe dans la Convention nationale plus de deux cents
individus qui ont voté contre la mort du roi; leur opinion n'est pas
douteuse.... Tous ceux qui ont été entraînés dans une conduite contraire
par faiblesse cherchent l'occasion de s'en relever s'il est possible.
Dans ce qu'on appelle la Montagne, plusieurs sont en opposition. Tout ce
qui a eu des relations avec Danton, Bazire et les autres députés
sacrifiés prévoient qu'ils seront ses victimes; il est donc évident que
la majorité contre lui peut se composer; il suffirait de concerter
fortement les hommes qui conduisent ces différentes sections ... qu'ils
fussent prêts à parler, à dénoncer le comité, qu'ils rassemblassent dans
leur pensée des chefs d'accusation graves soit contre lui, soit contre
ses principaux membres; profitant alors de l'occasion de quelques revers
importants, ils se montreraient avec énergie, accableraient le comité de
la responsabilité, l'accuseraient d'avoir exercé la plus malheureuse, la
plus cruelle dictature, d'être l'auteur de tous les maux de la France.
La conclusion naturelle serait le renouvellement à l'instant des comités
de Salut public et de Sûreté générale, dont le remplacement serait
préparé d'avance. Aussitôt nommés, les membres des nouveaux comités
feraient arrêter les membres des anciens et leurs adhérents principaux.
On conçoit, après ce succès, la facilité de détruire le tribunal
révolutionnaire, les comités de sections; en un mot, de marcher à un
dénoûment utile.» T. II, p. 95.
Ces lignes sont précédées de cette réflexion si juste de Mallet-Dupan:
«Les moyens qu'ils se proposaient d'employer étaient précisément ceux
qui amenèrent en effet la perte de Robespierre.»]
Le lendemain même du 22 prairial, les conjurés se mirent en devoir de
réaliser, suivant l'expression de Maximilien, «des terreurs ridicules
répandues par la calomnie[80],» et ils firent circuler une première
liste de dix-huit représentants qui devaient être arrêtés par les ordres
des comités. Dès le 26 prairial (14 juin 1794), Couthon dénonçait cette
manoeuvre aux Jacobins, en engageant ses collègues de la Convention à se
défier de ces insinuations atroces, et en portant à six au plus le
nombre des scélérats et des traîtres à démasquer[81]. Cinq ou six
peut-être, tel était en effet le nombre exact des membres dont
Maximilien aurait voulu voir les crimes punis par l'Assemblée[82].
Est-ce qu'après Thermidor la Convention hésitera à en frapper davantage?
Mais la peur est affreusement crédule; le chiffre alla grossissant de
jour en jour, et il arriva un moment où trente députés n'osaient plus
coucher chez eux[83]. «Est-il vrai», s'écriait Robespierre, à la séance
du 8 thermidor, «que l'on ait colporté des listes odieuses où l'on
désignait pour victimes un certain nombre de membres de la Convention,
et qu'on prétendait être l'ouvrage du comité de Salut public et ensuite
le mien? Est-il vrai qu'on ait osé supposer des séances du comité, des
_arrêtés rigoureux qui n'ont jamais existé, des arrestations non moins
chimériques_? Est-il vrai qu'on ait cherché à persuader à un certain
nombre de représentants irréprochables que leur perte était résolue; à
tous ceux qui, par quelque erreur avaient payé un tribut inévitable à la
fatalité des circonstances et à la faiblesse humaine, qu'ils étaient
voués au sort des conjurés? Est-il vrai que l'imposture ait été répandue
avec tant d'art et tant d'audace qu'un grand nombre de membres n'osaient
plus habiter la nuit leur domicile? Oui, les faits sont constants, et
les preuves de ces manoeuvres sont au comité de Salut public[84].» De
ces paroles de Couthon et de Robespierre, dites à plus de six semaines
d'intervalle, il résulte deux choses irréfutables: d'abord, que les
conjurés, en premier lieu, en voulaient au comité de Salut public tout
entier; ensuite, que ces prétendues listes de proscrits, dont les
ennemis de Robespierre se prévalent encore aujourd'hui avec une insigne
mauvaise foi, n'ont jamais existé. De quel poids peuvent être, en
présence de dénégations si formelles, les assertions de quelques
misérables?
[Note 80: Discours du 8 thermidor.]
[Note 81: Séance des Jacobins du 26 prairial. (Voy. le
_Moniteur_ du 1er messidor [9 juin 1794].)]
[Note 82: Consultez à cet égard le discours de Saint-Just au 9
thermidor.]
[Note 83: C'est le chiffre donné par Lecointre; on l'a élevé jusqu'à
soixante.]
[Note 84: Discours du 8 thermidor, p. 8.]
La vérité est que des listes couraient, dressées non point par les
partisans de Robespierre, mais par ses plus acharnés ennemis. En mettant
sur ces listes les noms des Voulland, des Vadier, des Panis, on entraîna
sans peine le comité de Sûreté générale, dont les membres, à l'exception
de deux ou trois, étaient depuis longtemps fort mal disposés envers
Robespierre; mais on n'eut pas si facilement raison du comité de Salut
public, qui continua de surveiller les conjurés pendant tout le courant
de messidor, comme nous en avons la preuve par les rapports de police,
où nous trouvons le compte rendu des allées et venues des Bourdon (de
l'Oise), Tallien et autres. Le prétendu espionnage organisé par
Robespierre est, nous le démontrerons bientôt, une fable odieuse et
ridicule inventée par les Thermidoriens. Malgré les divisions nées dans
les derniers jours de prairial entre Maximilien et ses collègues du
comité, ceux-ci hésitèrent longtemps, jusqu'à la fin de messidor, à
l'abandonner; un secret pressentiment semblait les avertir qu'en le
livrant à ses ennemis, ils livraient la République elle-même. Ils ne
consentirent à le sacrifier que lorsqu'ils le virent décidé à mettre fin
à la Terreur exercée comme elle l'était et à en poursuivre les criminels
agents.
A Fouché revient l'honneur infâme d'avoir triomphé de leurs hésitations.
A la séance du 9 thermidor, Collot-d'Herbois prétendit qu'il était resté
deux mois sans voir Fouché[85]. Mais c'était là une allégation
mensongère, s'il faut s'en rapporter à la déclaration de Fouché
lui-même, qui ici n'avait aucun intérêt à déguiser la vérité: «J'allai
droit à ceux qui partageaient le gouvernement de la Terreur avec
Robespierre, et que je savais être _envieux et craintifs_ de son
immense popularité. Je révélai à Collot-d'Herbois, à Carnot, à Billaud
_de_ Varenne les desseins du moderne Appius». Les démarches du
futur duc d'Otrante réussirent au delà de ses espérances, car le 30
messidor, il pouvait écrire à son beau-frère, à Nantes: «Soyez
tranquille sur l'effet des calomnies atroces lancées contre moi; je n'ai
rien à dire contre les _autheurs_, ils m'ont fermé la bouche. Mais
le gouvernement prononcera entre eux et moi. Comptez sur la vertu de sa
justice[86].»
[Note 85: _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet 1794).]
[Note 86: Lettre saisie à Nantes par le représentant Bô, et envoyée
au comité de Salut public, auquel elle ne parvint qu'au lendemain de
Thermidor. L'original est aux _Archives_.]
Que le futur duc d'Otrante ait trouvé dans Billaud-Varenne et dans
Carnot des envieux de l'immense popularité de Robespierre, cela est
possible; mais dans Collot-d'Herbois il rencontrait un complice, c'était
mieux. En entendant Maximilien demander compte à Fouché de l'effusion de
sang répandu par le crime Collot se crut menacé lui-même, et il conclut
un pacte avec son complice de Lyon; il y avait entre eux la solidarité
du sang versé.