Eh bien! il y eut, on peut l'affirmer, au sein du comité de Salut
public, pour l'adoption du projet de loi connu sous le nom de loi du 22
prairial, une entente égale à celle qui avait présidé à l'établissement
de la commission d'Orange et à la formation des commissions populaires.
Ancien magistrat, Couthon fut chargé, par ses collègues du comité, de
rédiger le projet et de le soutenir devant la Convention. Un des
articles, le seul peut-être qui devait susciter une violente opposition
dans l'Assemblée, était celui qui donnait aux comités la faculté de
traduire au tribunal révolutionnaire les représentants du peuple.
En voulant réagir contre les terroristes par la Terreur, en voulant
armer les comités d'une loi qui leur permît de frapper avec la rapidité
de la foudre les Tallien, les Fouché, les Rovère, ces hommes «gorgés de
sang et de rapines», qui, forts déjà de leurs partisans et de leurs
complices, trouvaient encore une sorte d'appui dans les formes de la
procédure criminelle, les auteurs de la loi de prairial commirent une
faute immense; mais ce ne fut pas la seule. Parce qu'ils avaient vu
certains grands coupables échapper à la rigueur des lois, qui
n'épargnait point les petits, ils crurent qu'il suffisait de la
conscience des juges et des jurés pour juger les prévenus de
conspiration contre la sûreté de la République; et parce que certains
défenseurs rançonnaient indignement les accusés, parce que les
malheureux étaient obligés de s'en passer, ils s'imaginèrent qu'il était
plus simple de supprimer la défense; ce fut un tort, un tort
irréparable, et que Robespierre a, Dieu merci! cruellement expié pour sa
part, puisque cette loi de prairial est restée sur sa mémoire comme une
tache indélébile. Jusqu'alors il n'avait coopéré en rien à aucune des
lois de la Terreur, dont les législateurs principaux avaient été
Cambacérès, Merlin (de Douai) et Oudot. Otez de la vie de Robespierre
cette participation à la loi du 22 prairial, et ses ennemis seront bien
embarrassés pour produire contre lui un grief légitime.
Ce qu'il y a de certain et d'incontestable, malgré les dénégations
ultérieures des collègues de Maximilien, c'est que le projet de loi ne
rencontra aucune espèce d'opposition de la part des membres du comité de
Salut public, lequel avait été invité par décret, dès le 5 nivôse
précédent, à réformer le tribunal révolutionnaire[26]. Tous les membres
du Comité jugèrent bon le projet préparé par Couthon, puisqu'il ne donna
lieu à aucune objection de leur part. Un jour, paraît-il, l'accusateur
public, informé par le président Dumas qu'on préparait une loi nouvelle
par laquelle étaient supprimés la procédure écrite et les défenseurs des
accusés, se présenta au comité de Salut public, où il trouva
Collot-d'Herbois, Billaud-Varenne, Carnot, Barère et C.-A. Prieur,
auxquels il témoigna ses inquiétudes de ce qu'on abrogeait les
interrogatoires et la défense des accusés. Fouquier-Tinville pris d'un
tendre intérêt pour les prévenus! c'est à n'y pas croire. Ces membres du
comité se bornèrent à lui répondre que «cet objet regardait Robespierre,
_chargé du travail_[27]».
[Note 26: Article 1er du décret: «Le comité de Salut public fera
dans le plus court délai son rapport sur les moyens de perfectionner
l'organisation du tribunal révolutionnaire.» _Moniteur_ du 7 nivôse
(27 décembre 1793.)]
[Note 27: Mémoire pour Antoine Quentin-Fouquier..., cité dans
l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 247.]
Or, s'ils avaient soulevé la moindre objection contre le projet de loi
confié aux soins de Couthon, Fouquier-Tinville n'eût pas manqué de le
rappeler, car ils étaient debout et puissants encore, et l'ex-accusateur
public avait tout intérêt à s'attirer leurs bonnes grâces.
Plus tard, il est vrai, certains d'entre eux, devenus à leur tour
l'objet de graves accusations, essayèrent de rejeter sur Robespierre et
sur Couthon seuls la responsabilité de cette loi; ils poussèrent le
mépris de la vérité jusqu'à prétendre qu'elle avait été présentée à la
Convention sans que les comités eussent été même avertis, et ils
inventèrent cette fameuse scène qui aurait eu lieu au comité, le matin
même du 23 prairial, dans laquelle Billaud-Varenne, apostrophant
Robespierre, lui aurait reproché d'avoir porté seul «le décret
abominable qui faisait l'effroi des patriotes». A quoi Maximilien aurait
répondu en accusant Billaud de défendre ses ennemis et en reprochant aux
membres du comité de conspirer contre lui. «Tu veux guillotiner la
Convention»! aurait répliqué Billaud.--Nous sommes en l'an III, ne
l'oublions pas, et Billaud-Varenne avait grand intérêt à se poser comme
un des défenseurs de l'Assemblée.--Alors Robespierre, avec agitation:
«Vous êtes tous témoins que je ne dis pas que je veuille faire
guillotiner la Convention nationale.» Je te connais maintenant,
aurait-il ajouté, en s'adressant à Billaud; et ce dernier lui aurait
répondu: «Et moi aussi je te connais _comme un contre-
révolutionnaire_[28].» Tout cela doit être sorti de l'imagination
féconde de Barère, car dans sa réponse particulière à Lecointre,
Billaud fait à peine allusion à cette scène[29]. Homme probe
et rigide au fond, Billaud eût hésité à appuyer sa justification sur des
mensonges dont sa conscience avait horreur. Il faut être, en vérité,
d'une insigne mauvaise foi ou d'une bien grande naïveté, pour accepter
bénévolement les explications des membres des anciens comités. La
Convention ne s'y laissa pas prendre, et elle eut raison; il lui suffit
de se rappeler avec quelle ardeur Barère et même Billaud-Varenne
défendirent, comme on le verra tout à l'heure, cette néfaste loi du 22
prairial. Saladin, arraché au bourreau par Robespierre, se chargea de
répondre au nom des vaincus de Thermidor, muets dans leurs tombes[30].
[Note 28: Voy. la _Réponse des anciens membres des comités aux
imputations de Lecointre_, p. 38, 39, et la note de la page 108.]
[Note 29: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 56.]
[Note 30: Rapport de Saladin, p. 55. «On vous a dit, s'écriait
Clauzel, dans la séance du 12 vendémiaire de l'an III (3 octobre 1794),
que c'était pendant les quatres décades que Robespierre s'était éloigné
du comité, que nos armées avaient remporté tant de victoires; eh bien!
tous les massacres du tribunal révolutionnaire ne se sont-ils pas commis
pendant ces quatre décades?» (_Moniteur_, du 14 vendémiaire, an
III).]
La scission qui n'allait pas tarder à éclater entre Robespierre et
quelques-uns de ses collègues du comité de Salut public n'eut donc point
pour cause cette loi du 22 prairial, mais bien l'application désastreuse
qu'on en fit, et surtout la merveilleuse et criminelle habileté avec
laquelle certains Conventionnels menacés, aussi habiles à manier
l'intrigue que prompts à verser le sang, semèrent le soupçon contre lui
dans l'âme de quelques patriotes ardents. Au reste, transportons nous au
milieu de la Convention nationale, et nous verrons si les discussions
auxquelles donna lieu la loi du 22 prairial ne sont pas la démonstration
la plus péremptoire de notre thèse.