Du propre aveu de Robespierre, le jour de la fête à l'Être suprême
laissa dans le pays une impression de calme, de bonheur, de sagesse et
de bonté[18]. On s'est souvent demandé pourquoi lui, le véritable héros
de cette fête, lui sur qui étaient dirigés en ce moment les regards de
la France et de l'Europe, n'avait pas profité de la dictature morale
qu'il parut exercer en ce jour pour mettre fin aux rigueurs du
gouvernement révolutionnaire? «Qu'il seroit beau, Robespierre», lui
avait écrit, la veille même de la fête à l'Être suprême, le député
Faure, un des soixante-treize Girondins sauvés par lui «(si la politique
le permettoit) dans le moment d'un hommage aussi solennel, d'annoncer
une amnistie générale en faveur de tous ceux qui ont résidé en France
depuis le temps voulu par la loi, et dont seroient seulement exceptés
les homicides et les fauteurs d'homicide[19].» Nul doute que Maximilien
n'ait eu, dès cette époque, la pensée bien arrêtée de faire cesser les
rigueurs inutiles et de prévenir désormais l'effusion du sang «versé par
le crime». N'est-ce pas là le sens clair et net de son discours du 7
prairial, où il supplie la République de rappeler parmi les mortels la
liberté et la justice exilées? Cette pensée, le sentiment général la lui
prêtait, témoin cette phrase d'un pamphlétaire royaliste: «La fête de
l'Être suprême produisit au dehors un effet extraordinaire; on crut
véritablement que Robespierre allait fermer l'abîme de la Révolution, et
peut-être cette faveur naïve de l'Europe acheva-t-elle la ruine de celui
qui en était l'objet[20].» Rien de plus vrai. S'imagine-t-on, par
exemple, que ceux qui avaient inutilement désolé une partie du Midi, ou
mitraillé indistinctement à Lyon, ou infligé à Nantes le régime des
noyades, ou mis Bordeaux à sac et à pillage, comme Barras et Fréron,
Fouché, Carrier, Tallien, aient été disposés à se laisser, sans
résistance, demander compte des crimes commis par eux? Or, avant de
songer à supprimer la Terreur aveugle, sanglante, pour y substituer la
justice impartiale, dès longtemps réclamée par Maximilien, il fallait
réprimer les terroristes eux-mêmes, les révolutionnaires dans le sens du
crime, comme les avait baptisés Saint-Just. Mais est-ce que
Billaud-Varenne, est-ce que Collot-d'Herbois, entraînant avec eux
Carnot, Barère et Prieur (de la Côte-d'Or), étaient hommes à laisser de
sitôt tomber de leurs mains l'arme de la Terreur? Non, car s'ils
abandonnèrent Robespierre, ce fut, ne cessons pas de le répéter avec
Barère, l'aveu est trop précieux, ce fut parce qu'il voulut arrêter
_le cours terrible_ de la Révolution[21].
[Note 18: Discours du 8 thermidor.]
[Note 19: Lettre inédite de Faure, en date du 19 prairial.]
[Note 20: Mallet-Dupan. _Mémoires_, t. II, p. 99.]
[Note 21: Paroles de Barère à la séance du 10 thermidor.]
Il ne se décida pas moins à entrer résolument en lutte contre les
scélérats «gorgés de sang et de rapines», suivant sa propre expression.
Un de ces scélérats, de sinistre mémoire, venait d'être tout récemment
condamné à mort par le tribunal révolutionnaire, pour s'être procuré des
biens nationaux à vil prix en abusant de son autorité dans le district
d'Avignon, où il commandait en qualité de chef d'escadron d'artillerie.
C'était Jourdan Coupe-Tête, qui avait eu pour complice des vols et des
dilapidations ayant motivé sa condamnation le représentant du peuple
Rovère, un des plus horribles coquins dont la présence ait souillé la
Convention nationale, et un de ceux dont Robespierre poursuivit en vain
le châtiment [22]. Jourdan Coupe-Tête avait été dénoncé par Maignet.
[Note 22: Dénoncé aux Jacobins le 21 nivôse de l'an II (10 janvier
1794) comme persécutant les patriotes du Vaucluse, Rovère avait trouvé
dans son ami Jourdan Coupe-Tête un défenseur chaleureux. (_Moniteur_
du 1er pluviôse (20 janvier 1794.)) Il n'y a pas à demander s'il fut
du nombre des Thermidoriens les plus acharnés. Un tel homme ne pouvait
être que l'ennemi de Robespierre. Connu sous le nom de marquis de
Fonvielle avant la Révolution, Rovère devint, après Thermidor, un des
plus fougueux séides de la réaction. Déporté au 18 fructidor comme
complice de machinations royalistes, il mourut un an après dans les
déserts de Sinnamari.]
C'était ce même député, Maignet (du Puy-de-Dôme), qui s'était si
vivement plaint, auprès du comité de Salut public, des excès commis à
Marseille par Barras et Fréron; et, grâce à lui, la vieille cité
phocéenne avait pu conserver son nom, dont l'avaient dépouillée ces
coryphées de la faction thermidorienne. Placé au centre d'un département
où tous les partis étaient en lutte et fomentaient des désordres chaque
jour renaissants, Maignet avait fort à faire pour sauvegarder, d'une
part les institutions républicaines dans le pays où il était en mission,
et, de l'autre, pour éviter dans la répression les excès commis par les
Fouché et les Fréron. Regardant comme impossible d'envoyer à Paris tous
les prévenus de conspiration dans son département, comme le voulait le
décret du 26 germinal, il demanda à être autorisé à former sur les lieux
mêmes un tribunal extraordinaire.
Patriote intègre, à la fois énergique et modéré, connu et apprécié de
Robespierre, Maignet n'avait pas à redouter un refus. Une commission
composée de cinq membres, chargée de juger les ennemis de la Révolution
dans les départements du Vaucluse et des Bouches-du-Rhône, fut en effet
établie à Orange par arrêté du comité de Salut public en date du 21
floréal. L'établissement de cette commission fut l'oeuvre collective du
comité de Salut public, et, longtemps après Thermidor, Billaud-Varenne
put dire, sans être démenti, que la Convention n'avait point désapprouvé
cette mesure de son comité[23].
[Note 23: Les diverses pièces relatives à la commission d'Orange
sont signées par Collot-d'Herbois, Barère, Robespierre, Robert Lindet,
Carnot, Billaud-Varenne et Couthon. Ces trois derniers ont même signé
seuls les pièces les plus importantes. Voyez à ce sujet le rapport de
Saladin, p. 50.]
Pareil accord présida à la formation des commissions populaires établies
à Paris en vertu du décret du 23 ventôse. Ces commissions étaient
chargées de dresser le recensement de tous les gens suspects à déporter
aux termes de la loi des 8 et 13 ventôse, de prendre des renseignements
exacts sur les individus détenus dans les prisons de Paris, et de
désigner aux comités de Salut public et de Sûreté générale les patriotes
qui se trouveraient en état d'arrestation. De semblables commissions
pouvaient rendre les plus grands services; tout dépendait du patriotisme
et de la probité de leurs membres. Aussi, leur fut-il recommandé de
tenir une conduite digne du ministère imposant qu'ils avaient à remplir,
de n'écouter jamais que la voix de leur conscience, d'être inaccessibles
à toutes les sollicitations, de fuir enfin toutes les relations capables
d'influencer leurs jugements. Ces commissions furent d'ailleurs
composées d'hommes d'une probité rigoureuse et d'un patriotisme
éprouvé[24]. En même temps, le comité de Salut public arrêta qu'au
commencement de chaque décade l'accusateur public près le tribunal
révolutionnaire lui remettrait les listes des affaires qu'il se
proposait de porter au tribunal dans le courant de la décade[25]. Ce
sont ces listes auxquelles nous verrons bientôt Robespierre refuser sa
signature.
[Note 24: Séance du comité de Salut public des 24 et 25 floréal (13
et 14 mai 1794). Étaient présents: Barère, Carnot, Collot-d'Herbois,
Couthon, Billaud-Varenne, Robespierre, C.-A. Prieur, Robert Lindet.
(Registre des arrêtés et délibérations du comité de Salut public.
_Archives_, 436 _a a_ 73.)]
[Note 25: Séance du 29 floréal (14 mai 1794).]