Le lendemain de la Fête de l'Être suprême.--Projet d'arrêter la
Terreur.--La commission d'Orange.--Les commissions populaires.--La loi
de prairial.--Dénégations mensongères.--Séance du 22 prairial à la
Convention.--Protestation de Bourdon (de l'Oise).--Fausses
interprétations.--Bourdon apostrophé.--Tallien pris en flagrant délit de
mensonge.--Mensonge historique.--Deux lettres de Tallien.--Sa mission à
Bordeaux.--Thérézia Cabarrus et Tallien.--Fouché, le futur duc
d'Otrante.--Robespierre lui demande compte du sang versé par le
crime.--Séance du 23 prairial aux Jacobins.--Les conjurés de
Thermidor.--Prétendues listes de proscrits.
I
Nous sommes au lendemain de la fête de l'Être suprême, à laquelle
Robespierre, comme on l'a vu, avait présidé en sa qualité de président
de quinzaine de la Convention, et où il était apparu comme un
modérateur.
Si le décret relatif à l'Être suprême et à l'immortalité de l'âme avait
été reçu par l'immense majorité des Français comme un rayon d'espérance
et le gage d'une pacification prochaine à l'intérieur, il avait
indisposé un certain nombre d'hébertistes de la Convention; mais, au
fond, les ennemis de Robespierre, les Fouché, les Tallien, les Bourdon,
les Courtois, se souciaient fort peu de Dieu ou de la déesse Raison; ils
faisaient de l'irréligion un trafic, comme plus tard quelques-uns
d'entre eux mettront leurs intérêts sous la sauvegarde de la religion
restaurée. Ce qui les irrita le plus dans cette cérémonie imposante, ce
fut le triomphe éclatant de celui dont déjà ils conspiraient la perte.
Aux marques de sympathie de la foule pour le président de l'Assemblée,
aux acclamations enthousiastes et affectueuses du peuple, ils
répandirent par des cris de haine et de fureur. _«Voyez-vous comme on
l'applaudit»!_ disaient les uns en allant de rang en rang pour semer
le soupçon contre lui dans le coeur de ses collègues[14]. _Il n'y a
qu'un pas du Capitole à la roche Tarpéienne_, s'écriait celui-ci,
parodiant un mot de Mirabeau; et celui-là, irrité des applaudissements
qui marquaient sa présence, _Je te méprise autant que je
t'abhorre_[15]. Bourdon (de l'Oise) fut celui qui se fit remarquer le
plus par ses grossiers sarcasmes et ses déclamations indécentes[16].
[Note 14: Discours de Robespierre à la séance du 8 thermidor.]
[Note 15: Lecointre a revendiqué l'honneur de cette insulte; il faut
le lui laisser tout entier. Ainsi, aux yeux de ce maniaque, le grand
crime de Robespierre, c'était «les applaudissements qui marquaient sa
présence». (_Conjuration formée dès le 5 prairial_, p. 3.)]
[Note 16: Notes de Robespierre sur certains députés. _Papiers
inédits_, t. II, p. 19.]
Aux injures vomies par l'envie, Robespierre se contenta d'opposer le
mépris et le dédain. N'avait-il pas d'ailleurs une compensation
suffisante dans l'ovation dont il était l'objet, et les cris d'amour
poussés à ses côtés n'étaient-ils pas assez puissants pour étouffer les
discordantes clameurs de la haine? Aucune altération ne parut sur son
visage, où se reflétait dans un sourire la joie universelle dont il
était témoin. Les chants patriotiques entonnés sur la montagne
symbolique élevée au milieu du champ de la Réunion, l'hymne de Chénier à
l'Être suprême, qui semblait une paraphrase versifiée de ses discours,
et auquel Gossec avait adapté une mélodie savante, tempérèrent, et au
delà, pour le moment, l'amertume qu'on s'était efforcé de déposer dans
son coeur. Mais quand, à la fin du jour, les derniers échos de
l'allégresse populaire se furent évanouis, quand tout fut rentré dans le
calme et dans le silence, il ne put se défendre d'un vague sentiment de
tristesse en songeant à l'injustice et à la méchanceté des hommes.
Revenu au milieu de ses hôtes, qui, mêlés au cortège, avaient eux-mêmes
joui du triomphe de leur ami, il leur raconta comment ce triomphe avait
été flétri par quelques-uns de ses collègues, et d'un accent pénétré, il
leur dit: «Vous ne me verrez plus longtemps[17].» Lui, du reste, sans se
préoccuper des dangers auxquels il savait sa personne exposée, ne se
montra que plus résolu à combattre le crime sous toutes ses formes, et à
demander compte à quelques représentants impurs du sang inutilement
versé et des rapines exercées par eux.
[Note 17: Je ne trouve nulle trace de cette confidence dans le
manuscrit de Mme Le Bas. Je la mentionne d'après M.A. Esquiros, qui la
tenait de Mme Le Bas elle-même.]