Élu membre de la Convention nationale par les électeurs de Paris,
Robespierre fut, dès les premières séances, l'objet d'une violente
accusation de la part des hommes de la Gironde. Déjà Guadet, aux
Jacobins, lui avait reproché amèrement d'être l'idole du peuple, et
l'avait exhorté naïvement à se soustraire par l'ostracisme à cette
idolâtrie. Lasource l'accusa d'aspirer à la dictature. A l'accusation
dirigée contre lui, il opposa toute sa vie passée. «La meilleure réponse
à de vagues accusations est de prouver qu'on a toujours fait des actes
contraires. Loin d'être ambitieux, j'ai toujours combattu les ambitieux.
Ah! si j'avais été l'homme de l'un de ces partis qui, plus d'une fois,
tentèrent de me séduire, si j'avais transigé avec ma conscience et trahi
la cause du peuple, je serais à l'abri des persécutions....»
Barbaroux et Louvet vinrent à la rescousse. Le frivole auteur de
_Faublas_, devançant les Thermidoriens, voulait absolument que la
Convention frappât d'un acte d'accusation l'adversaire de son parti,
parce qu'on l'avait proclamé l'homme le plus vertueux de France et que
l'idolâtrie dont un citoyen était l'objet pouvait être mortelle à la
patrie, parce qu'on l'entendait vanter constamment la souveraineté du
peuple, et qu'il avait abdiqué le poste périlleux d'accusateur public.
Malgré le vide et le ridicule de ces accusations, une partie de la
Convention applaudit à la robespierride de Louvet, que le ministre
Roland fit répandre dans les provinces à quinze mille exemplaires.
Écrasante fut la réponse de Robespierre. Il n'eut pas de peine à prouver
qu'à l'époque où l'on prétendait qu'il exerçait la dictature, toute la
puissance était entre les mains de ses adversaires. Après avoir reproché
à ceux-ci de ne parler de dictature que pour l'exercer eux-mêmes sans
frein, il termina par un appel à la conciliation, ne demandant d'autre
vengeance contre ses calomniateurs «que le retour de la paix et le
triomphe de la liberté».
Mais sourds à cet appel à la conciliation, les imprudents Girondins ne
firent que redoubler d'invectives et d'animosité à l'égard de
Robespierre et de Danton. La lutte entre la Gironde et la Montagne
s'envenimait chaque jour et ne devait se terminer que par
l'extermination d'un des deux partis. Mais d'où vinrent les attaques
passionnées et les premiers traits empoisonnés? La justice nous commande
bien de le dire, elles vinrent des Girondins.
Le jugement du roi, dans lequel Girondins et Montagnards votèrent en
grande majorité pour la mort, fut à peine une halte au milieu de cette
lutte sans trêve ni merci.
Le jour même où Louis XVI était décapité, Robespierre prenait la parole
pour faire l'éloge de son ami Lepeletier de Saint-Fargeau, qui venait de
tomber sous le poignard d'un assassin. Lorsque, dans la même séance,
Bazire proposa que la peine de mort fût décrétée contre quiconque
cacherait le meurtrier ou favoriserait sa fuite, il attaqua avec force
cette motion comme contraire aux principes. «Quoi! s'écria-t-il, au
moment où vous allez effacer de votre code pénal la peine de mort, vous
la décréteriez pour un cas particulier! Les principes d'éternelle
justice s'y opposent.» Et, sur sa proposition, l'Assemblée passa à
l'ordre du jour.
Déjà, du temps de la Constituante, il avait éloquemment, mais en vain,
réclamé l'abolition de la peine de mort. Que ne fût-il écouté alors!
Peut-être, comme il le dit lui-même un jour, l'histoire n'aurait-elle
pas eu à enregistrer les actes sanglants qui jettent une teinte si
sombre sur la Révolution. Mais on approchait de l'heure des sévérités
implacables.
La Convention, croyant reconnaître la main de l'étranger et celle des
éternels adversaires de la Révolution dans les agitations qui marquèrent
le mois de mars 1793, commença à prendre des mesures terribles contre
les ennemis du dedans et du dehors. Le 10 mars, sur la proposition de
Danton, elle adopta un projet de tribunal révolutionnaire, projet rédigé
par le girondin Isnard, décrétant virtuellement ainsi le régime de la
Terreur.
Dans les discussions auxquelles donna lieu l'organisation de ce
tribunal, Robespierre se borna à demander qu'il fût chargé de réprimer
les écrits soudoyés tendant à pousser à l'assassinat des défenseurs de
la liberté, et surtout que l'on définît bien ce que l'on entendait par
conspirateurs. «Autrement, dit-il, les meilleurs citoyens risqueraient
d'être victimes d'un tribunal institué pour les protéger contre les
entreprises des contre-révolutionnaires.»
Nommé membre du comité de Défense nationale, dit _Commission de Salut
public_, dont faisaient également partie Isnard, Vergniaud, Guadet et
quelques autres Girondins, il donna presque aussitôt sa démission, ne
voulant pas s'y trouver, dit-il, avec Brissot, qu'il regardait comme un
complice de Dumouriez. Il refusa également d'entrer dans le grand comité
de Salut public qui succéda à celui de défense nationale.
Les débats sur la Constitution firent à peine trêve aux querelles
intestines qui divisaient la Convention. C'est au moment où les
Girondins ressassaient contre Robespierre et Danton leur éternelle
accusation de dictature que le premier, après avoir exposé, aux
applaudissements de l'Assemblée, son mémorable projet de Déclaration des
droits de l'homme, prononçait ces paroles, toujours dignes d'être
méditées: «Fuyez la manière ancienne des gouvernements de vouloir trop
gouverner; laissez aux individus, laissez aux familles le droit de faire
ce qui ne nuit point à autrui; laissez aux communes le droit de régler
elles-mêmes leurs propres affaires en tout ce qui ne tient point
essentiellement à l'administration générale de la République; rendez à
la liberté individuelle tout ce qui n'appartient pas naturellement à
l'autorité publique, et vous aurez laissé d'autant moins de prise à
l'ambition et à l'arbitraire.» Sages paroles, dont il serait bien temps
de s'inspirer.
Mais, à chaque instant, de nouvelles explosions interrompaient ces
pacifiques discussions. Lorsque les Girondins avaient proposé la mise en
accusation de Marat pour ses écrits violents, Danton s'était écrié:
«N'entamez pas la Convention», et Robespierre avait également essayé de
s'opposer à l'adoption d'un décret qui devait être suivi, hélas! de bien
d'autres décrets analogues. Les Girondins ne firent que ménager à
l'_Ami du peuple_ un triomphe éclatant.
On sait comment ils finirent par sombrer dans les journées du 31 mai et
du 2 juin, sous l'irrésistible impulsion du peuple de Paris, qu'ils
avaient exaspéré. Depuis huit mois qu'ils étaient en possession du
pouvoir, ils n'avaient su que troubler le pays et l'Assemblée par leurs
haines implacables et leurs rancunes immortelles. «Encore quelques mois
d'un pareil gouvernement, a écrit leur chantre inspiré, et la France, à
demi conquise par l'étranger, reconquise par la contre-révolution,
dévorée par l'anarchie, déchirée de ses propres mains, aurait cessé
d'exister et comme république et comme nation. Tout périssait entre les
mains de ces hommes de paroles. Il fallait ou se résigner à périr avec
eux ou fortifier le gouvernement[5].
[Note 5: Les _Girondins_, par M. de Lamartine. T. VI, p. 155.]
Les journées des 31 mai et 2 juin, que trois mois après le 9 thermidor,
Robert Lindet qualifiait encore de «grandes, heureuses, utiles et
nécessaires», ne coûtèrent pas une goutte de sang au pays, et
vraisemblablement les Girondins n'auraient pas été immolés, s'ils
n'avaient point commis le crime de soulever une partie de la France
contre la Convention.
V
«La liberté ne sera point terrible envers ceux qu'elle a désarmés,
s'était écrié Saint-Just, dans la séance du 8 juillet 1793, en terminant
son rapport sur les Girondins décrétés d'accusation à la suite du 31
mai. Proscrivez ceux qui ont fui pour prendre les armes ... non pour ce
qu'ils ont dit, mais pour ce qu'ils ont fait; jugez les autres et
pardonnez au plus grand nombre, l'erreur ne doit pas être confondue avec
le crime, et vous n'aimez point à être sévères.»
Mais le décret, rendu à la suite de ce rapport, ne proscrivait que neuf
représentants, qui s'étaient mis en état de rébellion dans les
départements de l'Eure, du Calvados et de Rhône-et-Loire, et ne frappait
d'accusation que les députés Gensonné, Guadet, Vergniaud, Gardien et
Mollevault. Cela parut infiniment trop modéré aux ardents de la
Montagne, aux futurs Thermidoriens.
Le 3 octobre, Amar parut à la tribune pour donner lecture d'un nouveau
rapport contre les Girondins, au nom du comité de Sûreté générale.
Quarante-six députés, cette fois, étaient impliqués dans l'affaire et
renvoyés devant le tribunal révolutionnaire. Mais ce n'était pas tout.
Amar termina son rapport par la lecture d'une protestation, restée
secrète jusque-là, contre les événements des 31 mai et 2 juin, et
portant les signatures de soixante-treize membres de l'Assemblée, dont
il réclama l'arrestation immédiate.
Cette mesure parut insuffisante à quelques membres qui, appuyés par le
rapporteur, proposèrent, aux applaudissements d'une partie de
l'Assemblée, de décréter également d'accusation les soixante-treize
signataires de la protestation. C'était le glaive suspendu sur les têtes
de ces malheureux. Où donc étaient alors ceux qui, depuis, se sont
donnés comme ayant voulu les sauver? L'Assemblée allait les livrer au
bourreau quand Robespierre, devenu, depuis le mois de juillet, membre du
comité de Salut public, s'élança à la tribune. En quelques paroles
énergiques, il montra combien il serait injuste et impolitique de livrer
au bourreau les signataires dont on venait de voter l'arrestation, et
dont la plupart étaient des hommes de bonne foi, qui n'avaient été
qu'égarés.
L'Assemblée, ramenée à de tout autres sentiments, ne resta pas sourde à
ce langage généreux, et, au milieu des applaudissements décernés au
courageux orateur, elle se rangea à son avis. Les soixante-treize
étaient sauvés.
Les témoignages de reconnaissance n'ont pas manqué à Robespierre,
témoignages que les Thermidoriens avaient eu grand soin de dissimuler.
Fort heureusement nous avons pu les faire revenir au jour. Je me
contenterai d'en citer quelques-uns.
«Citoyen notre collègue, lui écrivaient, au nom de leurs compagnons
d'infortune, le 29 nivôse an II, les députés Hecquet, Queinec, Arnault,
Saint-Prix, Blad et Vincent, nous avons emporté, du sein de la
Convention et dans notre captivité, un sentiment profond de
reconnaissance, excité par l'opposition généreuse que tu formas le 3
octobre, à l'accusation proposée contre nous. La mort aura flétri notre
coeur avant que cet acte de bienfaisance en soit effacé.»
Écoutez Garilhe, député de l'Ardèche à la Convention: «La loyauté, la
justice et l'énergie que vous avez développées le 3 octobre, en faveur
des signataires de la déclaration du 6 juin, m'ont prouvé que, de même
que vous savez, sans autre passion que celle du bien public, employer
vos talents à démasquer les traîtres, de même vous savez élever votre
voix avec courage en faveur de l'innocent trompé. Cette conduite
généreuse m'inspire la confiance de m'adresser à vous....»
Lisez enfin ces quelques lignes écrites de la Force à la date du 3
messidor an II (21 juin 1794), c'est-à-dire un peu plus d'un mois avant
le 9 thermidor, et signées de trente et un Girondins: «Citoyen, tes
collègues détenus à la Force t'invitent à prendre connaissance de la
lettre dont ils t'envoient copie. Ils espèrent que, conséquemment à tes
principes, tu l'appuieras. Quoique nous te devions beaucoup, nous ne te
parlerons point de notre reconnaissance, il suffit de demander justice à
un républicain tel que toi.»
Combien y en a-t-il qui, après Thermidor, se souviendront de ce cri de
reconnaissance? C'est triste à dire, mais beaucoup, comme
Boissy-d'Anglas, qui comparait alors Robespierre à Orphée, feront chorus
avec les calomniateurs de celui qui les avait arrachés à la mort.