C'était le temps où, suivant l'expression du général Foy, la France
accomplissait son colossal effort. Sans doute, on peut maudire les
sévérités de 1793, mais il est impossible de ne pas les comprendre.
Croit-on que c'est avec des ménagements que la République serait
parvenue à rejeter l'Europe coalisée et les émigrés en armes au delà du
Rhin, à écraser la Vendée, à faire rentrer sous terre l'armée des
conspirateurs? Comme tous ses collègues du comité de Salut public et de
la Convention, Robespierre s'associa à toutes les mesures inflexibles
que commandait la situation.
Mais, plus que ses collègues du comité, il eut le courage de combattre
les excès inutiles, ce qu'il appelait «l'exagération systématique des
faux patriotes» et les fureurs anarchiques si propres à déconsidérer la
Révolution française. «La sagesse seule peut fonder une République,
disait-il, le 27 brumaire (17 novembre 1793), à la Convention. Soyez
dignes du peuple que vous représentez; le peuple hait tous les excès.»
Avec Danton, il s'éleva courageusement contre les saturnales de la
déprêtrisation et l'intolérance de quelques sectaires qui transformaient
la dévotion en crime d'État. «De quel droit, s'écriait-il, le 1er
frimaire, aux Jacobins, des hommes inconnus jusqu'ici dans la carrière
de la Révolution viendraient-ils troubler la liberté des cultes au nom
de la liberté? De quel droit feraient-ils dégénérer les hommages rendus
à la vérité pure en des farces éternelles et ridicules? Pourquoi leur
permettrait-on de se jouer ainsi de la dignité du peuple et d'attacher
les grelots de la folie au sceptre même de la philosophie? La Convention
ne permettra pas qu'on persécute les ministres paisibles du culte. On a
dénoncé des prêtres pour avoir dit la messe. Celui qui veut les empêcher
est plus fanatique que celui qui dit la messe.» Il faut avouer que si
c'était là de la _religiosité_, il y avait quelque courage à en
faire parade, au moment où l'on emprisonnait comme suspects ceux qui
allaient aux vêpres, et où, malgré son immense influence morale et sa
qualité de membre du comité de Salut public, il lui fut impossible, à
lui Robespierre, de réprimer ces odieux excès.
Quelques jours après, Danton disait à la Convention: «Si nous n'avons
pas honoré le prêtre de l'erreur et du fanatisme, nous ne voulons pas
plus honorer le prêtre de l'incrédulité. Nous voulons servir le peuple.
Je demande qu'il n'y ait plus de mascarade antireligieuse.»
Le 15 frimaire, Robespierre, revenant encore sur le même sujet,
demandait instamment à la Convention qu'on empêchât les autorités
particulières de servir les ennemis de la République par des mesures
irréfléchies et qu'il fût sévèrement interdit à toute force armée de
s'immiscer dans ce qui appartenait aux opinions religieuses.
Écoutons-le encore, le 18 pluviôse, stigmatisant les exagérés de sa
mordante ironie: «Faut-il reprendre nos forteresses? ils veulent prendre
d'assaut les églises et escalader le ciel; ils oublient les Autrichiens
pour faire la guerre aux dévotes. Faut-il appuyer notre cause de la
fidélité de nos alliés? ils déclameront contre tous les gouvernements,
et vous proposeront de mettre en état d'accusation le Grand Mogol
lui-même.... Vous ne pourriez jamais vous imaginer certains excès commis
par des contre-révolutionnaires hypocrites pour flétrir la cause de la
Révolution.»
Épuisé par ces luttes continuelles, il tomba malade à cette époque, et,
pendant trois semaines (du 30 pluviôse au 23 ventôse), il fut obligé de
garder la chambre. Quand il reparut, l'hébertisme, foudroyé par le
_Vieux Cordelier_ de Camille Desmoulins et par un virulent rapport
de Saint-Just à la Convention, était terrassé, et ses plus ardents
sectaires, accusés d'avoir conspiré le renversement de la Convention,
étaient livrés au tribunal révolutionnaire.
Mais ce coup porté aux exagérés eut cela de funeste qu'il engagea
certains membres des comités de Salut public et de Sûreté générale à
poursuivre ceux qui s'étaient le plus violemment déchaînés contre les
hébertistes et qu'on appelait les _Indulgents_. Depuis quelque
temps déjà, Danton et Camille Desmoulins, considérés comme les chefs de
ce parti, après avoir tant poussé eux-mêmes aux mesures extrêmes,
avaient été l'objet des plus amères dénonciations. A diverses reprises,
Robespierre défendit, avec une énergie suprême, à la Convention et aux
Jacobins, ses deux amis et compagnons d'armes dans la carrière de la
Révolution. Pourquoi aurait-il attaqué Camille? Est-ce que le _Vieux
Cordelier_ n'est pas d'un bout à l'autre un véritable dithyrambe en
son honneur[6]. Le jour où, au sein du comité de Salut public, Billaud-
Varenne proposa la mise en accusation de Danton, Robespierre se leva
comme un furieux en s'écriant que l'on voulait perdre les meilleurs
patriotes[7].
[Note 6: Un journal a récemment publié certains extraits du numéro 7
du _Vieux Cordelier_, défavorables à Robespierre. Mais ce numéro 7,
arrangé ou non après coup, n'a paru que six mois après la mort de
Camille Desmoulins, un mois après celle de Robespierre; celui-ci n'avait
donc pu s'en montrer froissé.]
[Note 7: Déclaration de Billaud-Varenne dans la séance du 9
thermidor.]
Robespierre ne consentit à abandonner Danton que lorsqu'on fut parvenu à
faire pénétrer dans son esprit la conviction que Danton s'était laissé
corrompre, conviction partagée par l'intègre Cambon. Dans son procès,
Danton a parlé, sans les nommer, des deux plats coquins qui l'avaient
perdu dans l'esprit de Robespierre. Quoiqu'il en soit, le sacrifice de
Danton et de ses amis fut un grand malheur. «Soixante-quatre ans se sont
écoulés depuis le jour où la Convention nationale a immolé Danton, ai-je
écrit dans mon _Histoire de Saint-Just_, et, depuis cette époque,
les historiens n'ont cessé d'agiter les discussions autour de ce fatal
holocauste. Les uns ont cherché à le justifier; les autres se sont
efforcés d'en rejeter tout l'odieux sur Robespierre; les uns et les
autres sont, je crois, hors de la vérité. La mort de Danton a été une
irréprochable faute; mais elle n'a pas été le fait particulier de
celui-ci ou de celui-là, elle a été le fait de la Convention entière; ça
été le crime, je me trompe, ça été la folie de tous[8].» La mort de
Danton fut un coup de bascule, une sorte de revanche de celle des
hébertistes; mais ce n'en fut pas moins une proie nouvelle jetée à la
réaction[9].
[Note 8: _Histoire de Saint-Just_, édition princeps, p. 444.]
[Note 9: J'ai sous les yeux le mandat d'arrêt rendu contre les
dantonistes par les comités de Salut public et de Sûreté générale. Il
est écrit ou plutôt griffonné entièrement de la main de Barère tout en
haut d'une grande feuille de papier bleuté, ne porte aucune date, et est
ainsi conçu: «Les comités de Salut public et de Sûreté générale arrêtent
que Danton, Lacroix (du département d'Eure-et-Loir), Camille Desmoulins
et Philippeaux, tous membres de la Convention nationale, seront arrêtés
et conduits dans la maison du Luxembourg pour y être gardés séparément
et au secret....»
La première signature est celle de Billaud-Varenne; il était naturel que
le principal instigateur de la mesure signât le premier. Puis ont signé,
dans l'ordre suivant: Vadier, Carnot, Le Bas, Louis (du Bas-Rhin)
Collot-d'Herbois, Barère, Saint-Just, Jagot, C.-A. Prieur, Couthon,
Dubarran, Voulland, Moïse Bayle, Amar, Élie Lacoste, Robespierre,
Lavicomterie.... Un seul parmi les membres du comité de Salut public ne
donna pas sa signature, ce fut Robert Lindet.
Carnot, qui a signé le troisième, s'est excusé plus tard en disant que,
fidèle à sa doctrine de solidarité dans le gouvernement collectif, il
n'avait pas voulu refuser sa signature à la majorité qu'il venait de
combattre (_Mémoires sur Carnot_, t. 1er, page 369). Mauvaise
excuse. Qui l'empêchait de faire comme Robert Lindet en cette occasion,
ou comme fit Robespierre, en maintes autres circonstances, de
s'abstenir? Mieux valait avouer que, comme Robespierre, il avait fini
par céder aux obsessions de Billaud-Varenne.]