Après être allé passer quelques semaines dans son pays natal, qu'il
n'avait pas revu depuis deux ans, et où il fut également l'objet d'une
véritable ovation, il revint à Paris qu'il trouva en proie à une
véritable fièvre belliqueuse. Les Girondins, maîtres de l'Assemblée
législative, y avaient prêché la guerre à outrance, et leurs discours
avaient porté au suprême degré l'exaltation des esprits.
Au risque de compromettre sa popularité, Robespierre essaya de calmer
l'effervescence publique et de signaler les dangers d'une guerre
intempestive. La guerre, dirigée par une cour évidemment hostile aux
principes de la Révolution, lui semblait la chose la plus dangereuse du
monde. Ce serait, dit-il, la guerre de tous les ennemis de la
Constitution française contre la Révolution, ceux du dedans et ceux du
dehors. «Peut-on, raisonnablement, ajouta-t-il, compter au nombre des
ennemis du dedans la cour et les agents du pouvoir exécutif? Je ne puis
résoudre cette question, mais je remarque que les ennemis du dehors, les
rebelles français et ceux qui passent pour vouloir les soutenir,
prétendent qu'ils ne sont les défenseurs que de la cour de France et de
la noblesse française.» Il parvint à ramener à son opinion la plus
grande partie des esprits; les Girondins ne le lui pardonnèrent pas, et
ce fut là le point de départ de leur acharnement contre lui.
La guerre se fit néanmoins. Mais ses débuts, peu heureux, prouvèrent
combien Maximilien avait eu raison de conseiller à la France d'attendre
qu'elle fût attaquée avant de tirer elle-même l'épée du fourreau.
On vit alors Robespierre donner sa démission d'accusateur public, aimant
mieux servir la Révolution comme simple citoyen que comme fonctionnaire.
Il fonda, sous le titre de _Défenseur de la Constitution_, un
journal pour défendre cette Constitution, non pas contre les idées de
progrès, dont il avait été à la Constituante l'ardent propagateur, mais
contre les entreprises possibles de la cour, convaincu, dit-il, que le
salut public ordonnait à tous les bons citoyens de se réfugier à l'abri
de la Constitution pour repousser les attaques de l'ambition et du
despotisme. Il mettait donc au service de la Révolution son journal et
la tribune des Jacobins, dont il était un des principaux orateurs, se
gardant bien, du reste, d'être le flagorneur du peuple et n'hésitant
jamais à lui dire la vérité.
Cela se vit bien aux Jacobins, le 19 mars 1792, quand le ministre
girondin Dumouriez vint, coiffé du bonnet rouge, promettre à la société
de se conduire en bon patriote. Au moment où, la tête nue et les cheveux
poudrés, Robespierre se dirigeait vers la tribune pour lui répondre, un
_sans-culotte_ lui mit un bonnet rouge sur la tête. Aussitôt il
arracha le bonnet sacré et le jeta dédaigneusement à terre, témoignant,
par là, combien peu il était disposé à flatter bassement la multitude.
Dès le mois de juillet, il posa nettement, dans son journal et à la
tribune des Jacobins, la question de la déchéance et de la convocation
d'une Convention nationale. «Est-ce bien Louis XVI qui règne?
écrivit-il. Non, ce sont tous les intrigants qui s'emparent de lui tour
à tour. Dépouillé de la confiance publique, qui seule fait la force des
rois, il n'est plus rien par lui-même.»
«... Au-dessus de toutes les intrigues et de toutes les factions, la
nation ne doit consulter que les principes et ses droits. La puissance
de la cour une fois abattue, la représention nationale régénérée, et
surtout la nation assemblée, le salut public est assuré.»
Le 10 août, le peuple fit violemment ce que Robespierre aurait voulu
voir exécuter par la puissance législative. Il le félicita de son
heureuse initiative et complimenta l'Assemblée d'avoir enfin effacé, au
bruit du canon qui détruisait la vieille monarchie, l'injurieuse
distinction établie, malgré lui, par la Constituante entre les citoyens
actifs et les citoyens non actifs.
Dans la soirée même, sa section, celle de la place Vendôme, le nomma
membre du nouveau conseil général de la commune. Élu président du
tribunal institué pour juger les conspirateurs, il donna immédiatement
sa démission en disant qu'il ne pouvait être juge de ceux qu'il avait
dénoncés, et qui, «s'ils étaient les ennemis de la patrie, s'étaient
aussi déclarés les siens».[3]
[Note 3: Lettre insérée dans le _Moniteur_ du 28 août 1792.]
Nommé également membre de l'assemblée électorale chargée de choisir les
députés à la Convention nationale, Il prit peu de part aux délibérations
de la Commune. Le bruit des affreux massacres de septembre vint
tardivement le frapper au milieu de ses fonctions d'électeur. A cette
nouvelle, il se rendit au conseil général où, avec Deltroy et Manuel, il
reçut la mission d'aller protéger la prison du Temple qui fut, en effet,
épargnée par les assassins.[4]
[Note 4: Procès-verbaux du conseil général de la commune de Paris.
_Archives de la ville_, v. 22, carton 0.70.]
Jusqu'ici, rien de sanglant n'apparaît ni dans ses actes ni dans ses
paroles. Maintenant, jusqu'où doit aller, devant l'histoire, sa part de
responsabilité dans les mesures sévères, terribles que, pour sauver la
Révolution et la patrie, la Convention allait bientôt prendre ou
ratifier? C'est ce dont le lecteur jugera d'après ce récit, écrit
d'après les seules sources officielles, authentiques et originales.