Ses débuts à l'Assemblée constituante furent modestes; mais il allait
bientôt s'y faire une situation prépondérante. Assis à l'extrême gauche
de l'Assemblée, il était de ceux qui voulaient imprimer à la Révolution
un caractère entièrement démocratique, et il s'associa à toutes les
mesures par lesquelles le tiers-état signala son avènement. Toutes les
libertés eurent en lui le plus intrépide défenseur. Répondant à ceux qui
s'efforçaient d'opposer des restrictions à l'expansion de la pensée, il
disait: «La liberté de la presse est une partie inséparable de celle de
communiquer ses pensées; vous ne devez donc pas balancer à la déclarer
franchement.» Lorsque l'Assemblée discuta une motion de Target, tendant
à faire proclamer que le gouvernement était monarchique, il demanda que
chacun pût discuter librement la nature du gouvernement qu'il convenait
de donner à la France.
Accueilli par les cris: _A l'ordre! à l'ordre!_ il n'en insista pas
moins, vainement d'ailleurs, pour la prise en considération de sa
motion. Ses tendances démocratiques se trouvaient donc nettement
dessinées dès cette époque, et la cour le considérait comme son plus
terrible adversaire, d'autant plus redoutable qu'elle le savait
inaccessible à toute espèce de corruption.
Sa renommée allait grandissant de jour en jour. Ses efforts désespérés
et vains pour faire pénétrer dans la Constitution nouvelle le suffrage
universel, achevèrent de porter au comble sa popularité.
Mais il n'y avait pas que les prolétaires qui fussent privés du droit de
participer aux affaires publiques. Deux classes d'hommes, sous l'ancien
régime, étaient complètement en dehors du droit commun, c'étaient les
juifs et les comédiens. L'abbé Maury, ayant proposé de maintenir leur
exclusion de la vie civile, Robespierre s'élança à la tribune: «Il était
bon, dit-il, en parlant des comédiens, qu'un membre de cette Assemblée
vînt réclamer en faveur d'une classe trop longtemps opprimée....» Et, à
propos des juifs: «On vous a dit sur les juifs des choses infiniment
exagérées et souvent contraires à l'histoire. Je pense qu'on ne peut
priver aucun des individus de ces classes des droits sacrés que leur
donne le titre d'hommes. Cette cause est la cause générale....» Plus
heureux cette fois, il finit par triompher, grâce au puissant concours
de Mirabeau.
«Cet homme, ira loin, disait ce dernier, il croit tout ce qu'il dit.» Il
n'était pas de question importante où il n'intervînt dans le sens le
plus large et le plus démocratique. Dans les discussions relatives aux
affaires religieuses, il se montra, ce qu'il devait rester toujours, le
partisan de la tolérance la plus absolue et le défenseur résolu de la
liberté des cultes, n'hésitant pas d'ailleurs à appuyer de sa parole,
même contre le sentiment populaire, ce qui lui paraissait conforme à la
justice et à l'équité.
Ce fut à sa voix que l'Assemblée constituante décida qu'aucun de ses
membres ne pourrait être promu au ministère pendant les quatre années
qui suivraient la session, ni élu à la législature suivante, double
motion qui dérangea bien des calculs ambitieux, et qui témoignait de son
profond désintéressement. Il jouissait alors d'un ascendant considérable
sur ses collègues. Les journaux de l'époque célébraient à l'envi ses
vertus, ses talents, son courage, son éloquence. Déjà, le peuple l'avait
salué du nom d'_Incorruptible_, qui lui restera dans l'histoire.
En revanche, il était en butte à la haine profonde de la réaction. Mais
cela le touchait peu. «Je trouve un dédommagement suffisant de la haine
aristocratique qui s'est attachée à moi dans les témoignages de
bienveillance dont m'honorent tous les bons citoyens», écrivait-il à un
de ses amis, le 1er avril 1790. Il venait d'être nommé président de la
_Société des Amis de la Constitution_, dont il avait été l'un des
fondateurs.
Au mois de juin de l'année suivante, il était nommé accusateur public
par les électeurs de Versailles et de Paris. Il accepta, non sans
quelque hésitation, la place d'accusateur près le tribunal criminel de
Paris. «Quelque honorable que soit un pareil choix», écrivait-il à l'un
de ses amis à Arras, «je n'envisage qu'avec frayeur les travaux pénibles
auxquels cette place va me condamner ... mais, ajoute-t-il avec une
sorte de tristesse et un étrange pressentiment, je suis appelé à une
destinée orageuse; il faut en suivre le cours jusqu'à ce que j'aie fait
le dernier sacrifice que je pourrai offrir à ma patrie.» Il venait à
peine d'être appelé à ces fonctions que le roi et la reine quittaient
les Tuileries et Paris.
On connaît les tristes péripéties de l'arrestation de Varennes.
Robespierre fut de ceux qui alors proposèrent la mise en accusation du
roi pour avoir déserté son poste. Toutefois, il se montra opposé, comme
s'il eût prévu un piège, à la pétition fameuse, rédigée par Laclos, au
sujet de la déchéance, pétition que l'on devait colporter au
Champ-de-Mars dans la journée du 17 juillet, et qui devait être arrosée
de tant de sang français.
Le soir même de cette journée, un grand changement se fit dans la vie de
Robespierre. Jusque-là, il avait demeuré, isolé, dans un petit
appartement de la rue de Saintonge, au Marais, depuis le retour de
l'Assemblée à Paris. Dans la soirée du 17, comme on craignait que la
cour et les ministres ne se portassent à quelque extrémité sur les
meilleurs patriotes, M. et Mme. Roland l'engagèrent à venir habiter avec
eux, mais il préféra l'hospitalité qui lui fut offerte par le menuisier
Duplay, son admirateur passionné, qui allait devenir son ami le plus
cher, et dont, jusqu'à sa mort, il ne devait plus quitter la maison,
située rue Saint-Honoré, à quelques pas de l'ancien couvent des
Jacobins.
Jusqu'à la fin de la Constituante, il ne cessa de lutter avec une
intrépidité stoïque contre l'esprit de réaction qui l'avait envahie.
Lorsque le dernier jour du mois de septembre 1791, le président Thouret
eut proclamé que l'Assemblée avait terminé sa mission, une scène étrange
se passa à la porte de la salle. Là, le peuple attendait, des couronnes
de chêne à la main. Quand il aperçut Robespierre et Pétion, il les leur
mit sur la tête. Les deux députés essayèrent de se dérober à ce triomphe
en montant dans une voiture de place, mais aussitôt les chevaux en
furent dételés et quelques citoyens s'attelèrent au fiacre, tenant à
honneur de le traîner eux-mêmes. Mais déjà Robespierre était descendu de
la voiture; il rappela le peuple au respect de sa propre dignité, et,
accompagné de Pétion, il regagna à pied la demeure de son hôte, salués
l'un et l'autre, sur leur passage, de ces cris d'amour: «Voilà les
véritables amis, les défenseurs des droits du peuple.» Ici finit la
période la plus heureuse et la moins connue de la vie de Robespierre.