II.

Ses débuts à l'Assemblée constituante furent modestes; mais il allait

bientôt s'y faire une situation prépondérante. Assis à l'extrême gauche

de l'Assemblée, il était de ceux qui voulaient imprimer à la Révolution

un caractère entièrement démocratique, et il s'associa à toutes les

mesures par lesquelles le tiers-état signala son avènement. Toutes les

libertés eurent en lui le plus intrépide défenseur. Répondant à ceux qui

s'efforçaient d'opposer des restrictions à l'expansion de la pensée, il

disait: «La liberté de la presse est une partie inséparable de celle de

communiquer ses pensées; vous ne devez donc pas balancer à la déclarer

franchement.» Lorsque l'Assemblée discuta une motion de Target, tendant

à faire proclamer que le gouvernement était monarchique, il demanda que

chacun pût discuter librement la nature du gouvernement qu'il convenait

de donner à la France.

Accueilli par les cris: _A l'ordre! à l'ordre!_ il n'en insista pas

moins, vainement d'ailleurs, pour la prise en considération de sa

motion. Ses tendances démocratiques se trouvaient donc nettement

dessinées dès cette époque, et la cour le considérait comme son plus

terrible adversaire, d'autant plus redoutable qu'elle le savait

inaccessible à toute espèce de corruption.

Sa renommée allait grandissant de jour en jour. Ses efforts désespérés

et vains pour faire pénétrer dans la Constitution nouvelle le suffrage

universel, achevèrent de porter au comble sa popularité.

Mais il n'y avait pas que les prolétaires qui fussent privés du droit de

participer aux affaires publiques. Deux classes d'hommes, sous l'ancien

régime, étaient complètement en dehors du droit commun, c'étaient les

juifs et les comédiens. L'abbé Maury, ayant proposé de maintenir leur

exclusion de la vie civile, Robespierre s'élança à la tribune: «Il était

bon, dit-il, en parlant des comédiens, qu'un membre de cette Assemblée

vînt réclamer en faveur d'une classe trop longtemps opprimée....» Et, à

propos des juifs: «On vous a dit sur les juifs des choses infiniment

exagérées et souvent contraires à l'histoire. Je pense qu'on ne peut

priver aucun des individus de ces classes des droits sacrés que leur

donne le titre d'hommes. Cette cause est la cause générale....» Plus

heureux cette fois, il finit par triompher, grâce au puissant concours

de Mirabeau.

«Cet homme, ira loin, disait ce dernier, il croit tout ce qu'il dit.» Il

n'était pas de question importante où il n'intervînt dans le sens le

plus large et le plus démocratique. Dans les discussions relatives aux

affaires religieuses, il se montra, ce qu'il devait rester toujours, le

partisan de la tolérance la plus absolue et le défenseur résolu de la

liberté des cultes, n'hésitant pas d'ailleurs à appuyer de sa parole,

même contre le sentiment populaire, ce qui lui paraissait conforme à la

justice et à l'équité.

Ce fut à sa voix que l'Assemblée constituante décida qu'aucun de ses

membres ne pourrait être promu au ministère pendant les quatre années

qui suivraient la session, ni élu à la législature suivante, double

motion qui dérangea bien des calculs ambitieux, et qui témoignait de son

profond désintéressement. Il jouissait alors d'un ascendant considérable

sur ses collègues. Les journaux de l'époque célébraient à l'envi ses

vertus, ses talents, son courage, son éloquence. Déjà, le peuple l'avait

salué du nom d'_Incorruptible_, qui lui restera dans l'histoire.

En revanche, il était en butte à la haine profonde de la réaction. Mais

cela le touchait peu. «Je trouve un dédommagement suffisant de la haine

aristocratique qui s'est attachée à moi dans les témoignages de

bienveillance dont m'honorent tous les bons citoyens», écrivait-il à un

de ses amis, le 1er avril 1790. Il venait d'être nommé président de la

_Société des Amis de la Constitution_, dont il avait été l'un des

fondateurs.

Au mois de juin de l'année suivante, il était nommé accusateur public

par les électeurs de Versailles et de Paris. Il accepta, non sans

quelque hésitation, la place d'accusateur près le tribunal criminel de

Paris. «Quelque honorable que soit un pareil choix», écrivait-il à l'un

de ses amis à Arras, «je n'envisage qu'avec frayeur les travaux pénibles

auxquels cette place va me condamner ... mais, ajoute-t-il avec une

sorte de tristesse et un étrange pressentiment, je suis appelé à une

destinée orageuse; il faut en suivre le cours jusqu'à ce que j'aie fait

le dernier sacrifice que je pourrai offrir à ma patrie.» Il venait à

peine d'être appelé à ces fonctions que le roi et la reine quittaient

les Tuileries et Paris.

On connaît les tristes péripéties de l'arrestation de Varennes.

Robespierre fut de ceux qui alors proposèrent la mise en accusation du

roi pour avoir déserté son poste. Toutefois, il se montra opposé, comme

s'il eût prévu un piège, à la pétition fameuse, rédigée par Laclos, au

sujet de la déchéance, pétition que l'on devait colporter au

Champ-de-Mars dans la journée du 17 juillet, et qui devait être arrosée

de tant de sang français.

Le soir même de cette journée, un grand changement se fit dans la vie de

Robespierre. Jusque-là, il avait demeuré, isolé, dans un petit

appartement de la rue de Saintonge, au Marais, depuis le retour de

l'Assemblée à Paris. Dans la soirée du 17, comme on craignait que la

cour et les ministres ne se portassent à quelque extrémité sur les

meilleurs patriotes, M. et Mme. Roland l'engagèrent à venir habiter avec

eux, mais il préféra l'hospitalité qui lui fut offerte par le menuisier

Duplay, son admirateur passionné, qui allait devenir son ami le plus

cher, et dont, jusqu'à sa mort, il ne devait plus quitter la maison,

située rue Saint-Honoré, à quelques pas de l'ancien couvent des

Jacobins.

Jusqu'à la fin de la Constituante, il ne cessa de lutter avec une

intrépidité stoïque contre l'esprit de réaction qui l'avait envahie.

Lorsque le dernier jour du mois de septembre 1791, le président Thouret

eut proclamé que l'Assemblée avait terminé sa mission, une scène étrange

se passa à la porte de la salle. Là, le peuple attendait, des couronnes

de chêne à la main. Quand il aperçut Robespierre et Pétion, il les leur

mit sur la tête. Les deux députés essayèrent de se dérober à ce triomphe

en montant dans une voiture de place, mais aussitôt les chevaux en

furent dételés et quelques citoyens s'attelèrent au fiacre, tenant à

honneur de le traîner eux-mêmes. Mais déjà Robespierre était descendu de

la voiture; il rappela le peuple au respect de sa propre dignité, et,

accompagné de Pétion, il regagna à pied la demeure de son hôte, salués

l'un et l'autre, sur leur passage, de ces cris d'amour: «Voilà les

véritables amis, les défenseurs des droits du peuple.» Ici finit la

période la plus heureuse et la moins connue de la vie de Robespierre.

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 12 / 77 题