I.

Avant de mettre sous les yeux du public le drame complet de Thermidor,

d'en exposer, à l'aide d'irréfutables documents, les causes

déterminantes, et d'en faire pressentir les conséquences, il importe,

pour l'intelligence des faits, d'esquisser rapidement la vie de l'homme

qui en a été la principale victime et qui est tombé, entraînant dans sa

chute d'incomparables patriotes et aussi, hélas! les destinées de la

République.

Maximilien-Marie-Isidore de Robespierre naquit à Arras le 6 mai 1758[2].

Sa famille était l'une des plus anciennes de l'Artois. Son père et son

grand-père avaient exercé, l'un et l'autre, la profession d'avocat au

conseil provincial d'Artois. Sa mère, femme d'une grâce et d'un esprit

charmants, mourut toute jeune encore, laissant quatre enfants en bas

âge, deux fils et deux filles. Le père, désespéré, prit en dégoût ses

affaires; il voyagea pour essayer de faire diversion à sa douleur, et,

peu de temps après, il mourut à Munich, dévoré par le chagrin.

[Note 2: Nous empruntons, en partie, cette esquisse de la vie de

Robespierre à la _Biographie universelle de Michaud_ (nouvelle

édition), pour laquelle nous avons écrit, il y a une trentaine d'années,

les articles Robespierre aîné, Robespierre jeune, Charlotte Robespierre,

etc.]

Maximilien avait un peu plus de neuf ans; c'était l'aîné de la famille.

D'étourdi et de turbulent qu'il était, il devint étonnamment sérieux et

réfléchi, comme s'il eût compris qu'il était appelé à devenir le soutien

de ses deux soeurs et de son jeune frère.

On le mit d'abord au collège d'Arras; puis bientôt, par la protection de

M. de Conzié, évêque de la ville, il obtint une bourse au collège

Louis-le-Grand. Il y fut le plus laborieux des élèves, le plus soumis

des écoliers, et, chaque année, son nom retentissait glorieusement dans

les concours universitaires. Il y avait en lui comme une intuition des

vertus républicaines. Son professeur de rhétorique, le doux et savant M.

Hérivaux, l'avait surnommé le _Romain_.

Ses études classiques terminées, il fit son droit, toujours sous le

patronage du collège Louis-le-Grand, dont l'administration, dès qu'il

eut conquis tous ses grades, voulant lui donner une marque publique de

l'estime et de l'intérêt qu'elle lui portait, décida, par une

délibération en date du 19 juillet 1781 que, «sur le compte rendu par M.

le principal, des talents éminents du sieur de Robespierre, boursier du

collège d'Arras, de sa bonne conduite pendant douze années et de ses

succès dans le cours de ses classes, tant aux distributions de

l'Université qu'aux examens de philosophie et de droit», il lui serait

alloué une gratification de six cents livres.

Après s'être fait recevoir avocat au parlement, il retourna dans sa

ville natale, où une cause célèbre ne tarda pas à le mettre en pleine

lumière. Il s'agissait d'un paratonnerre que M. de Bois-Valé avait fait

élever sur sa maison et dont les échevins de Saint-Omer avaient ordonné

la destruction comme menaçant pour la sûreté publique. Robespierre, dans

une fort belle plaidoirie, n'eut pas de peine à démontrer le ridicule

d'une sentence «digne des juges grossiers du quinzième siècle», et il

gagna son procès sur tous les points.

Nommé juge au tribunal criminel d'Arras par M. de Conzié, il donna

bientôt sa démission, de chagrin d'avoir été obligé de prononcer une

condamnation à mort, et il se consacra entièrement au barreau et aux

lettres.

Ces dernières étaient son délassement favori. Il entra dans une société

littéraire, connue sous le nom de _Société des Rosati_, dont

faisait partie Carnot, alors en garnison à Arras, et avec lequel il noua

des relations d'amitié, comme le prouve cette strophe d'une pièce de

vers qu'il composa pour une des réunions de la société:

Amis, de ce discours usé,

Concluons qu'il faut boire;

Avec le bon ami Ruzé

Qui n'aimerait à boire?

A l'ami Carnot,

A l'aimable Cot,

A l'instant, je veux boire....

Peu de temps avant la Révolution, il était président de l'académie

d'Arras. En 1784, la Société royale des arts et des sciences de Metz

couronna un discours de lui sur les peines infamantes et l'opprobre qui

en rejaillissait sur les familles des condamnés. L'année suivante, il

écrivit un éloge de Gresset, où se trouvent quelques pages qui semblent

le programme du romantisme et que l'on croirait détachées de la célèbre

préface de Cromwell, s'il n'était pas antérieur de plus de trente ans au

manifeste de Victor Hugo.

Cependant, on entendait retentir comme le bruit avant-coureur de la

Révolution. A la nouvelle de la convocation des États-généraux,

Robespierre publia une adresse au peuple artésien, qui n'était autre

chose qu'un acte d'accusation en bonne forme contre l'ancienne société

française. Aussi, sa candidature fût-elle vivement combattue par les

privilégiés qui, dans le camp du tiers-état, disposaient de beaucoup

d'électeurs. Il n'en fut pas moins élu député aux États-généraux le 26

avril 1789, et, presque tout de suite, il partit pour Paris où

l'attendait une carrière si glorieuse et si tragique.

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 11 / 77 题