Les tentes des Oulad-Sidi-Cheikh.
Géryville marque le premier tiers de notre route. Nous y restons trois
jours pour nous refaire et pour compléter nos provisions. Taïeb, Kaddour
et les chevaux ne nous accompagneront pas plus loin. Deux jours de
marche nous séparent à peine du Sahara et si les chevaux valaient mieux
que les chameaux pour traverser les plateaux des ksour, pour descendre
les escaliers de rochers, pour franchir les mauvais pas de cette région
montagneuse, il est impossible de les emmener plus loin. L’eau et le
fourrage vont manquer en même temps; le cheval ne peut se mettre en
route que suivi d’un mulet qui porte pour lui des provisions d’orge. Ce
mulet, quoique plus sobre, prétend lui-même à manger et à boire. Il
faudrait s’encombrer de toute une suite de bêtes de somme qui
ralentiraient singulièrement notre marche.
Nous avons donc fait venir de Ouargla deux méhara pour notre usage et
trois guides montés comme nous. J’attends pour noter les impressions de
mes débuts en chameau-coureur que ma bête et moi nous ayons fait plus
complète connaissance.
Je crayonne tout de suite le portrait de nos guides. Ce sont Brahim,
Ben-Aiech et Cheikh-ben-Bou-Djemâa, trois des Chaamba de Ouargla et de
Metlili.
Notre Brahim est un petit homme maigre, d’une trentaine d’années,
singulièrement alerte et robuste. L’expression de ses traits, comme
celle de ses compagnons, est bien plus individuelle que les visages
d’Arabes qu’on rencontre dans les provinces du Nord. Par là, malgré le
cuivre de son teint, Brahim semble plus voisin de nous. Bien qu’il soit
vêtu de façon minable, d’un burnous sale, effiloché du bas, il ne manque
point de distinction dans ses manières. C’est une nature fière, presque
farouche, avec on ne sait quoi dans la démarche et le ton, dans la
parole, qui rappelle la politesse ecclésiastique. Aussi bien, Brahim
est-il membre d’une confrérie religieuse. Entièrement glabre, ses yeux
très noirs, très vifs, ont une mobilité d’écureuil. Le menton se termine
en pointe comme un museau de bête. Brahim, qui ne porte point le turban,
mais seulement une calotte, coiffée d’un pan de burnous, s’enveloppe
volontiers le bas du visage. Cette habitude achève de lui donner au
repos une apparence féminine que dément, dans l’action, la décision de
ses gestes. Il est attaché au bureau arabe de Ouargla en qualité de
cavalier de Makhzen. Comme c’est un merveilleux monteur de méhari et
qu’il sait choisir ses bêtes, on l’emploie à titre de courrier
extraordinaire dans les missions difficiles. Il part, il ne s’arrête
plus. Il a fourni de la sorte jusqu’à cent cinquante kilomètres de
chemin en vingt-quatre heures presque sans quitter la selle. Le 14
juillet dernier, aux courses de méhara qui ont été données à Géryville,
il a gagné le prix. Au moment où il a reçu l’ordre de venir nous
rejoindre, il rentrait à Ouargla d’un voyage au sud du Maroc.
Le second guide, Ben-Aiech, n’a pas tant de relief. C’est dans le grand
manteau bleu d’uniforme, un demi-noir avec un nez très droit, des dents
éblouissantes. Il appartient au Makhzen de Ghardaïa, et il est
spécialement chargé de nous conduire jusqu’au M’zab.
De nos trois Chaamba, celui qui m’intéresse le plus est le cavalier
qu’on a spécialement attaché à mon service, Cheikh-ben-Bou-Djemâa. Ce
Cheikh a sa notoriété dans l’histoire du Sud. C’est lui qui servit de
guide au colonel Flatters dans cette seconde expédition où la mission
fut massacrée. En cette occasion, l’attitude de Cheikh est demeurée
louche; à la minute où le colonel et les siens furent assaillis, Cheikh,
que l’on avait envoyé quelques jours auparavant à In-Salah chez les
Touaregs, se trouvait éloigné du camp, occupé à chasser la gazelle. Il
n’y rentra que quand tout était fini.
Il est difficile d’établir quel fut au juste le rôle du Chaambi dans
cette triste aventure. A son retour, Cheikh trouva l’opinion divisée.
Les uns songeaient à le faire décorer: d’autres, persuadés que, complice
des Touaregs, il avait été un des premiers à piller le camp, insistaient
pour qu’on le fusillât. Cheikh ne reçut ni la croix ni les balles: on
l’a attaché comme Brahim au Makhzen de Ouargla.
Par quelque voie que l’argent lui soit venu, l’ancien guide du colonel
est aujourd’hui fort bien dans ses affaires. C’est lui le propriétaire
des méhara que nous montons et des chameaux de bât qui vont porter nos
bagages. Il est vêtu comme un homme dans l’aisance. Il a de belles
bottes marocaines en cuir rouge; son burnous est neuf et propre; il est
armé d’un bon Lefaucheux et d’un sabre touareg avec la poignée en croix
ornée de pierres; il porte deux chevalières d’or au doigt. Cheikh va sur
ses quarante ans. Court de jambes, il semble prodigieusement robuste. Sa
politesse est obséquieuse: sa mine, une des plus basses que j’aie
rencontrées de ma vie. C’est un étrange alliage de la canaillerie d’un
conducteur de diligence et de la doucereuse hypocrisie des vieilles
bonnes de célibataires qui soufflent les héritages.
[Illustration: Notre guide Brahim]
Ni Brahim, ni Cheikh, ni Ben-Aiech ne parlent français. On a essayé de
leur apprendre mon nom, qu’ils prononcent: _Ougliou_. Ils préfèrent
d’ailleurs m’appeler «mon lieutenant», et il serait inutile de leur
expliquer que je n’appartiens pas à l’armée: ils n’admettraient pas un
seul instant qu’un civil pût monter un méhari.
Nous avons accepté de déjeuner chez l’agha des Oulad-Sidi-Cheikh,
Sidi-Ed-Dine, qui est retourné à ses tentes, à une vingtaine de
kilomètres de la ville.
On part au petit jour, réveillé en pleine nuit par les gémissements des
méhara sur la place, par la colère des chameaux de bât qu’on charge. On
arrive en vue du campement de l’agha vers dix heures du matin. Cinq ou
six tentes surgissent d’une vaste plaine où la végétation est aussi rare
que sur les hauts plateaux. Les montagnes des ksour bordent l’horizon à
notre droite; à gauche, dans la direction de Laghouat, fuit le djebel
Amour.
Si-Ed-Dine vient au-devant de nous avec une quarantaine de cavaliers,
alignés sur un seul rang, au galop. Son fils, Abd-el-Kader, un garçon de
dix ans, monte, à côté de lui, un barbe blanc. Les harnais marocains,
les selles de couleur, les canons de fusil brillent au soleil. Le vent,
qui est vif, soulève les burnous derrière les cavaliers dans ce
flottement qui semble un coup d’aile, et fait de l’Arabe au galop dans
les plaines comme un oiseau fantastique, une chimère prête à l’essor.
Au centre du campement on a dressé, pour nous recevoir, la «tente des
hôtes». Au dehors, elle est blanche et parsemée de vases d’un dessin
hiératique, coloriés en bleu, qui, du sommet à la base, en cercles
toujours plus étroits, décorent la blancheur de la toile. A l’intérieur,
c’est une alternance symétrique de bandes rouges et vertes. Des tapis
anciens recouvrent entièrement le sol. La tente est meublée de divans
bas. Sur ces divans sont étendues des étoffes légèrement ouatées: ce
sont des morceaux de soieries claires, bleues-pâles ou jaunes-pâles, à
fleurs, entourés de bandes plus foncées; les soieries jaunes sont
relevées de rose, les bleues de ponceau vif. Et il y a partout une
profusion de traversins et de tabourets multicolores. En sortant de la
plaine où les yeux, pendant des heures, se sont habitués à la monotonie
de la terre brûlée, cette chanson de couleurs claires, rencontrée en
plein désert, ravit comme une boisson fraîche.
Et l’on goûte aussi sous cette tente la douceur de l’abri, car, dehors,
le vent est très vif. Il s’abat tout d’un coup, en rafale, sur le
campement de l’agha. Il s’engouffre sous la tente. Il va l’arracher à
ses pieux. Mais un cri d’alarme à été poussé, les cavaliers ont vu venir
cette trombe: à chaque cordage, il y a un homme qui tire, s’arc-boute. A
cette minute, la tente a l’air d’un ballon qui se balance pour
s’enlever. Puis la colonne de poussière court vers les montagnes.
L’ordre se rétablit. Nous nous rasseyons sur les divans et l’on commence
à servir le repas.
A l’arabe, cette fois: sans tables, sans fourchettes, sans assiettes,
les éternels ragoûts de deux couleurs, le macaroni aux tomates et au
poivre rouge, le messoar rôti.
Contre notre attente, Si-Ed-Dine ne s’attable point avec nous. Il prend
le prétexte d’une lettre à écrire pour commander aux caïds de Ghassoul
et de Brezina de se mettre à nos ordres. De fait, ici, au milieu de ses
tentes et de sa clientèle, il ne veut pas être vu mangeant le pain et le
sel avec des roumis. Comme nous avons flairé ce motif, nous lui jouons
le tour de faire asseoir avec nous, sur les coussins, le petit
Abd-el-Kader et de lui offrir du couscous. L’enfant hésite, puis se
laisse faire. Je gagne ses bonnes grâces en lui fabriquant une cocotte,
une salière, une gondole en papier. Il va les montrer à l’agha; et, pour
la première fois depuis que j’ai fait la connaissance de Si-Ed-Dine, je
le vois sourire. On a beau être marabout des Oulad-Sidi-Cheikh, on n’en
est pas moins père.
Notre séparation est marquée par un petit incident, qui jette un froid.
Nous sommes remontés sur les méhara et déjà en route, quand Si-Ed-Dine
rappelle nos guides en arrière, Cheikh-ben-Bou-Djemâa se précipite à ses
pieds. Il baise ses mains et son haïk. Mais Brahim qui veut faire du
zèle, lance son chameau en avant pour nous rejoindre, et il crie d’une
voix éclatante:
--Je ne sers qu’un maître!
Le cavalier qui porte la lettre de l’agha est parti avec une avance,
sans que l’épître nous ait été montrée. D’autre part, nous apprenons que
Si-Ed-Dine a quitté Géryville, brouillé avec son neveu Si-Hamza: il ne
lui pardonne pas les plaisanteries du dîner, ni la petite fête qui a
suivi.
C’est que les marabouts des Oulad-Sidi-Cheikh ne sont point des vaincus,
mais une façon d’alliés. Pendant dix ans, de 1871 à 1882, associés à une
bande de pillards, les Medaganat, dont les exploits sont déjà
légendaires, ils coupèrent tout le Sahara, de l’oued Drâa au Nefzaoua,
de l’Adrharh au djebel Amour, razziant, massacrant indistinctement amis
et adversaires. Dans une seule de ces journées, Si-Hamza, le marabout si
«fin de siècle», le neveu de comédie dont je vous parlais tout à
l’heure, a tué de sa main, onze ennemis et perdu deux doigts, dont l’un
fut tranché par un coup de sabre, l’autre coupé par les dents d’un
moribond.
Les Oulad-Sidi-Cheikh tiraient grand profit de ces razzias, car ils sont
singulièrement avantagés à la répartition des dépouilles. Le partage du
butin se fait dans le Sahara de deux manières: tantôt chacun garde ce
qu’il a conquis lui-même, tantôt tout est mis en commun et la prise est
divisée par le nombre des combattants. Mais, dans l’un et l’autre cas,
les tribus qui subissent l’influence religieuse des Oulad-Sidi-Cheikh,
réservent d’abord pour leurs marabouts une part privilégiée.
Vers 1882, Si-Hamza et son oncle, dont la famille était en insurrection
depuis 1864, se sont décidés à faire leur soumission. On estima à une
soixantaine de mille francs le revenu annuel de leurs razzias. En
échange de cette solde qui leur est payée par la France à Géryville, les
trois chefs des Oulad-Sidi-Cheikh s’engageaient à ne plus razzier chez
nos serviteurs et alliés. Jusqu’ici Si-Ed-Dine et son neveu ont fait
matériellement honneur à leurs engagements; pour le deuxième oncle de
Si-Hamza, Si-Kaddour, sa foi est suspecte. Il campe à l’ordinaire tout à
fait au sud du cercle, à l’est de l’Oued-Segueur, sur la route par où
les mécontents de toute sorte passent pour se rendre au Maroc. D’autre
part, voilà quelque temps qu’il n’est venu toucher sa pension. Tous les
ans, c’est un nouveau prétexte: la goutte, les rhumatismes. Dans le
fait, il est largement dédommagé par les largesses d’un entourage
fanatique, qui lui sait gré de dédaigner notre argent.
De notre coucher à Ghassoul je ne dirai rien, sinon que nous avons le
regret d’y quitter le chef du bureau de Géryville qui nous a si
gracieusement accueillis. Le lendemain, nous poussons jusqu’à Brezina.
C’est, pour nous, la porte du Sahara.
Derrière cette oasis de palmiers, le premier que je rencontre, car la
tache verte des ksour n’était qu’une agglomération de jardins, commence
la «mer de sable»! Du haut de la pente abrupte qui domine Brezina et sur
laquelle les méhara descendent à pas de chats, prudents et veloutés, je
découvre une large bande verte qui raye le paysage, entre les
éboulements de terre rouge sur lesquels nous glissons et une dune de
sable qui monte jusqu’à l’horizon, touche le bord du ciel. Ce n’est pas
l’admirable variété de nos bois multicolores: il n’y a ici qu’une
essence d’arbre, des milliers de fois répétée. Sa forme est absolue
comme un dessin de géométrie. Sa couleur ne varie point. Et, par là,
l’oasis cause à première vue l’impression d’une création artificielle.
Ces palmiers semblent posés sur le sol comme les petits arbres aux
troncs bruns, aux verdures de copeau frisé que les enfants trouvent avec
les vaches et les moutons dans les boîtes de bergeries allemandes.
Au devant de nous, son manteau rouge--un manteau de cirque--envolé
derrière son dos par la précipitation de son zèle, au grand trot de sa
jument suitée, accourt le caïd de Brezina. Il a lu la lettre de
Si-Ed-Dine, et, dans un désir emphatique de nous prouver dès l’abord
l’excellence de ses sentiments, la hauteur de sa considération, il
s’écrie dès la portée de la voix:
--Salut à vous, les gens du Méâd!
Le «Méâd» était jadis, chez les peuples berbères, la réunion des chefs
de clans qui s’assemblaient pour traiter de la paix. Le caïd veut donc
nous dire qu’il salue en nous des ambassadeurs. A ce titre, il nous a
préparé la diffa du mouton et il a fait élever une fort bonne tente où
nous serons mieux qu’à dormir au plein air, car le vent souffle
toujours.
Ce n’est pas parce que jusqu’ici j’ai surtout vu les palmiers dans des
serres que ce coin d’oasis me cause l’impression d’un merveilleux jardin
d’hiver. Les chemins battus par le trot des ânes sont sablés d’une fine
poussière qui leur donne une couleur d’allées bien tenues dans un parc
anglais. Leur arrêt net, au bord des verdures, fait songer à
l’intervention soigneuse d’un jardinier.
A côté de notre tente, on a dressé un autre pavillon pour les gens de la
suite. Le caïd vient leur tenir compagnie. Comme il est bavard, il cause
jusqu’à une heure avancée de la nuit.
Je ne puis arriver à m’endormir, à la pensée que ce Sahara à qui j’ai
tant rêvé est là derrière un rideau d’arbres et que demain j’enfoncerai
mes pieds dans son sable. Je suis donc la conversation de notre hôte. Il
raconte ses affaires de famille. Il parle d’une de ses filles. Il ne
peut plus retrouver le nom de celui à qui il l’a mariée.
--Tu sais bien... le grand... qui a reçu un coup de sabre sur le front
et qui campait tout près d’ici?...
Un bruit formidable comme un coup de tonnerre interrompt brusquement
cette causerie. Tout le monde se jette hors des tentes: c’est un palmier
que le vent vient d’abattre avec sa charge de dattes: son tronc énorme
barre le sentier par où nous sommes descendus hier soir.
Le bon caïd arrive le premier sur le lieu du sinistre. Et cherchant
quelque phrase majestueuse appropriée à la circonstance, il rejette son
manteau rouge sur son épaule, il étend le bras vers l’arbre et prononce
d’un ton solennel:
--Voyez le pouvoir de Dieu!
[Illustration: Nos trois guides Chaamba]
[Illustration]
X
L’équitation en méhari.
Quand de son fauteuil on rêve au Sahara et qu’apparaissent devant les
yeux les blancheurs vides du Grand Désert, on voit se développer une
grève de sable, sans relief, presque sans moutonnement où les caravanes
s’enlisent. Cette prévention tient en nous par de si fortes racines que,
au seuil du désert, le premier mouvement est ce cri étonné:
--Mais le Sahara est couvert de végétation!
Végétations innommables, grises, bleu de fer, desséchées comme cette
rose de Jéricho que rapportent les pèlerins de Terre sainte. Elles
dorment en léthargie dans le sommeil de leurs racines. Pour se gonfler,
pour revivre, elles attendent les pluies d’hiver. Leur misère
broussailleuse, tordue, crucifiée, est plus effroyablement stérile que
l’apparition, par larges taches, du sol rouge et nu. Pour le sable, on
le rencontre bien, lui aussi, au désert, mais comme l’oubli, au bord des
galets, d’une marée à jamais retirée. Il continue d’osciller ainsi
qu’une eau clapotante sous les coups formidables du simoun. Tantôt,
pendant des kilomètres, il s’étend en couches épaisses, déroulé en
tapis, si merveilleusement uni qu’il semble avoir été tassé par le
passage d’un rouleau. Tantôt il est vagué, strié de moires; tantôt il se
dresse en pics coniques, en dunes qui fuient abruptes, se perdent dans
les brumes de l’horizon, et le sable reparaît aussi au fond des oued.
Ce sont les lits, desséchés durant toute la saison chaude, des torrents
que forment les pluies d’hiver, dans les bas-fonds de la cuvette.
Pendant tous les mois d’été, l’oued, complètement tari, sert de route
aux caravanes. Deux de ces voies naturelles aboutissent dans les parages
de Brezina: l’oued Segueur qui file en ligne droite sur El Goléah et
l’oued Zergoun qui incline vers le M’zab.
[Illustration: Cheikh-ben-Bou-Djemâa sur son méhari]
Lorsqu’on entre dans le Sahara par l’oasis de Brezina, au seuil de
l’oued Segueur, on voit surgir du sol, à perte de vue plat et nu, comme
une silhouette étrange de château démantelé. De près, la forteresse est
un plateau tabulaire, rigoureusement carré, taillé dans la forme d’un dé
à jouer, en pans abruptes. Il a plusieurs kilomètres de tour. D’autres
rochers volcaniques, de même coupe mais de taille inférieure l’entourent
comme des ouvrages avancés. Ces falaises sans grèves ont donné leur nom
à la partie du Sahara qu’elles dominent. On l’appelle la _Région des
Gour_. Chaque _gour_ compte plusieurs _gara_ qui ont leur nom et leur
histoire.
Voici la légende du gara de Brezina.
... Au nom d’Allah, très juste et très bon.
Un jour, Dieu voulut créer une femme qui eût une âme.
Et il forma de ses mains Bent-el-Rhass.
Ses yeux étaient noirs et bien fendus. Ses sourcils ressemblaient au
trait arrondi du _noun_ que trace la main d’un écrivain habile. Son
front semé d’étoiles bleues était large comme la lune dans la nuit de sa
rondeur. L’ouverture de sa bouche faisait songer à une bague, la
fraîcheur de ses lèvres à un sabre ensanglanté. Ses dents brillaient
comme des coquillages, ses joues comme des roses. Ses épaules
s’arrondissaient comme un arceau d’ivoire. Sa gorge potelée était de
celles dont les textes ont dit: «Ta gorge réchauffera ton mari et
rassasiera tes enfants.»
Et comme Bent-el-Rhass devait commander à des hommes, Allah lui donna
par surcroît les dons virils. Derrière les paroles, sa pensée devinait
le secret des cœurs. Derrière les obstacles, ses yeux voyaient à trois
jours de marche.
Un jour, sa chamelle favorite se sauva loin du gara, brûlée par l’amour
d’automne. Les vieux cavaliers estimaient son prix à quatre cents
boudjou. On aurait donné dix chameaux de bât pour elle.
Personne n’osait annoncer à Bent-el-Rhass le départ de la chamelle
bien-aimée. Mais elle-même, étant montée sur sa terrasse, après le bain,
à l’heure du moghreb, mit la main sur ses yeux à cause du soleil
couchant.
Et elle prononça:
--Je vois ma chamelle qui a suivi l’amant de son cœur.
En même temps, elle cria à haute voix:
--Zem! Zem!