Des cavaliers coururent dans la direction que Bent-el-Rhass avait
indiquée, et le troisième jour, ils découvrirent la chamelle sous un
bétoum. Agenouillée sur la terre, elle ruminait du drine.
Le Sultan Noir entendit parler de Bent-el-Rhass. Il leva ses tentes et
dit à ses cavaliers:
--Allons trouver la femme qui a une âme, je veux avoir un fils d’elle.
Il envoya devant lui des chanteurs qui, au pied du gara, vinrent
déclamer des vers en l’honneur de leur maître:
[Illustration]
«Que de fois, IL a étendu sur la poussière le mari d’une femme très
belle, dont la vie coulait par une blessure semblable à une lèvre
fendue. Bent-el-Rhass, interroge les cavaliers si tu ignores ses
exploits. Ils te diront qu’IL est toujours monté sur un cheval rapide et
couvert de cicatrices.
«Son fer perce les burnous: le héros n’a point d’abri contre sa lance.
«IL le laisse en pâture aux bêtes sauvages qui rongent ses belles mains,
ses beaux bras.
«Lorsqu’IL met pied à terre pour achever un ennemi, les lèvres du
mourant se relèvent sur les gencives. Mais ce n’est pas pour sourire.
«Sa lance s’allonge comme les cordes d’un puits pour s’enfoncer dans le
poitrail des chevaux; sa jeunesse brille comme un bracelet sous les plis
d’un haïk.»
Bent-el-Rhass écouta les chanteurs déclamer. Quand ils eurent déposé
leurs instruments, elle répondit par les vers du poète:
«J’ai pour demeure Adya, une citadelle avec de l’eau, où je puise quand
je veux. Ma forteresse est élevée; les aigles eux-mêmes n’y peuvent
atteindre. Si une injustice me vise, je n’en souffre pas.»
Alors le Sultan Noir envoya deux vizirs au pied du rocher pour annoncer
ses présents.
--Bent-el-Rhass! notre maître a apporté pour toi mille douros dans un
coffre. Il te le fera remettre par dix négresses d’une beauté parfaite,
nées le même jour. Tu trouveras parmi ces présents innombrables des
bracelets de bras et de pieds en argent; deux pièces d’étoffe du Soudan
de dix coudées, quatre haïks fins, des tapis et des pantoufles de Fâss,
quarante guessâa de blé, vingt guessâa d’orge, six pots de beurre, des
clous de girofle, du serghîna, du koheul et des parfums pour la toilette
des femmes, enfermés dans une haïba en peau de lérouy, avec sa serrure.
Bent-el-Rhass répondit aux vizirs:
--Dites ceci à votre maître: la quenouille de mes femmes suffit à me
vêtir; l’antimoine est aussi sombre dans ce pays-ci que dans le sien.
Les vizirs revinrent au camp, vers l’Achâ, c’est-à-dire deux heures
après le coucher du soleil. Le Sultan Noir avait donné l’ordre de
préparer du couscoussou à la poule, au mouton et à la citrouille, des
viandes rôties, des dattes et du lait frais pour mille bouches. Deux
nègres tenaient par la bride, l’un à droite, l’autre à gauche, un mulet
caparaçonné d’un tapis à franges qui devait ramener la fiancée.
Quand il connut la réponse de Bent-el-Rhass, le Sultan entra dans une
grande colère. Il ordonna:
--Jetez dans la fontaine toutes les toisons des moutons que vous avez
égorgés; aveuglez la source avec du sable. Demain, l’eau manquera à la
Reine des Gour, et peut-être le soleil attendrira son cœur.
Les nègres firent comme leur maître avait dit, et le lendemain, à
l’aurore, quand les femmes de Bent-el-Rhass vinrent pour chercher de
l’eau au puits, elles virent que la source ne sanglotait plus dans le
sable.
[Illustration: Le Gara de Bent-el-Rhass]
Elles coururent conter à leur maîtresse la mauvaise nouvelle.
--Sûrement, c’est le Sultan Noir qui a tari la source.
En parlant, elles pleuraient.
Bent-el-Rhass dit:
--Celui que je hais ne me tient pas encore.
Et elle reprit son visage riant.
Une semaine s’écoula ainsi où chacun mesura sa soif. Un matin, les
suivantes déclarèrent:
--Il n’y a plus d’eau que pour un jour.
Alors, sans s’émouvoir, Bent-el-Rhass commanda:
--Faites un tas de tous les haïks, de tous les burnous, de toutes les
gandoura. Lavez-les avec cette eau qui vous reste. Étendez-les sur des
cordes au grand soleil.
Les femmes crurent que la douleur avait troublé la raison de
Bent-el-Rhass.
Elles murmurèrent:
--Maîtresse, voulez-vous nous répéter l’ordre que vous nous avez donné?
Bent-el-Rhass lisait dans leurs cœurs. Elle répéta:
--Faites comme j’ai dit. Je vois plus loin que vous.
Les médecins du Sultan Noir lui avaient promis la capitulation de
Bent-el-Rhass pour le jour même. Il était monté à cheval avec l’aurore
pour se porter au-devant de la reine.
Au soleil levant, il aperçut toutes ces étoffes blanches que le vent
gonflait comme des voiles.
Il fit appeler ses médecins et demanda:
--Que vois-je donc là-haut?
Les médecins répondirent:
--Ce sont sans doute des nuées blanches qui se reposent sur le sommet du
Gara avant que de reprendre leur course.
Mais le Sultan Noir s’emporta dans une colère si terrible que tous ses
cavaliers sentirent trembler leurs cœurs.
--Vous mentez! Ce ne sont pas là des nuages: ce sont les haïks de
Bent-el-Rhass. Elle les blanchit pour nous narguer. La reine boit
là-haut à quelque source inconnue. Jamais nous ne la prendrons par la
soif.
Le Sultan fit couper la tête à ceux qui l’avaient trompé, puis il leva
le siège pendant la nuit avec toute son armée.
Et Bent-el-Rhass vécut cent années arabes. Sur sa terrasse ou sous sa
tente, elle aima des guerriers, blancs comme elle. Elle eut d’eux des
fils en grand nombre qui tous furent valeureux.
Quand elle mourut, le kohl de ses yeux descendit sur ses dents, le souak
qui rougissait ses gencives monta à ses yeux. Et par la volonté d’Allah,
très juste, très bon, elle garda dans la mort une splendeur de beauté,
terrible,--telle que les hommes n’en ont plus jamais vue.
... Nous laissons sur notre droite les Gour de Bent-el-Rhass et notre
petite troupe s’engage dans le lit de l’oued Zergoun.
A l’heure qu’il est, outre nous deux, Européens, et nos trois guides,
elle est composée d’un cuisinier arabe et de quatre chameliers à pied
qui poussent les cinq bêtes de bât. Comme l’oued Zergoun fait de
nombreux détours, il est convenu que nous ne suivrons pas son lit. On y
rentrera seulement le soir pour dormir; le reste du temps, on coupera au
plus court. On marchera, de jour avec le soleil, de nuit avec les
étoiles.
Le Saharien est comme le marin: il va, les yeux levés sur le ciel. Son
horizon étant sans nuages, il n’a jamais besoin de boussole. D’ailleurs,
au bout d’une semaine de route, les montres s’arrêtent pour un choc,
pour quelque grain de sable. On ne sait plus l’heure, ni la date du
mois, ni même le nom du jour. Le temps ne compte pas. Et, dans l’absence
de tout rapport avec d’autres hommes, on se laisse bercer dans le rythme
des successions astrales, entre les levers de soleil et les levers de
lune.
La chaleur et le bercement du méhari entretiennent cette somnolence de
la pensée.
Il y a peu de monture sur qui l’on soit moins renseigné que sur le
méhari. La raison en est simple: on ne trouverait pas dans le sud des
trois provinces, vingt officiers ayant monté la bête pour un voyage de
quelque durée.
Lorsque je vis pour la première fois nos méhara sur la place de
Géryville, le matin du départ, je fus tout d’abord saisi d’admiration.
Le chameau de bât, le djemel, qu’on rencontre dans toute la région du
Nord, surprend nos yeux d’Européens par le cabossage de ses formes, et
il faut quelque acclimatation pour s’habituer à son dos caricatural, à
la prétention de son port de cou, à la gaucherie de toutes ses allures.
Le méhari s’impose du premier coup comme un animal noble. Il est aussi
différent du djemel par la taille, les formes, toutes les proportions,
qu’un cheval de course d’un cheval de fiacre. Un proverbe arabe dit
«qu’il a les oreilles de la gazelle, l’encolure de l’autruche, le ventre
du sloughi». Sa tête est sèche, attachée à un cou si souple que, dans la
colère et la révolte, il emprunte des ondulations de serpent. Les yeux à
fleur de tête, très noirs, sont voilés de cils saillants, qui leur
donnent une profondeur pensive. Le museau effilé n’est guère plus gros
que celui d’un fort bélier. La bosse du djemel a fondu sur le dos du
méhari, tandis que cette partie antérieure de la poitrine sur qui le
poids de l’animal porte dans l’accroupissement, avance en éperon de
navire. Des pieds étroits, des jambes sèches, un jarret musclé indiquent
les soins donnés depuis des siècles à la reproduction de cette race.
Encore aujourd’hui, au moment même de la naissance, on emmaillote avec
une large ceinture les intestins du jeune méhari pour que leur paquet ne
prenne point un développement trop volumineux. De là, l’évidement du
ventre à l’âge adulte dans une forme de lévrier. Ces chameaux, remontés
du pays touareg, sont tout blancs ou de robe fauve, avec des basanes
blanches et des crinières de lions noirs.
Quand le cavalier s’approche d’eux, il les trouve agenouillés sur les
jambes de devant, accroupis sur les jambes de derrière. Le harnachement
est à la mode touareg. La selle en bois, le _rahla_, se creuse comme une
assiette; le dossier monte en pointe jusqu’à la trois ou quatrième
vertèbre du cavalier. A la place du pommeau, une petite croix de même
hauteur. On vous avertit tout d’abord de ne jamais toucher à cette pièce
qu’on serait parfois tenté de saisir à pleines mains. Elle est supportée
par un os de gazelle, fragile comme du cristal.
Pour monter en selle, tandis que le chamelier se tient à la tête du
méhari et le rassure par la parole, il faut poser le pied sur
l’encolure, et s’asseoir légèrement dans le creux de l’assiette avec la
petite croix du pommeau dressée entre les cuisses. On installe alors ses
pieds, placés l’un derrière l’autre, sur l’encolure même du chameau, et,
saisissant les guides, on l’oblige à lever la tête, de façon à trouver
un point d’appui un peu solide sur le cou.
[Illustration: Mon méhari en main]
Alors, le chamelier agite son bras: c’est le geste qui commande de se
dresser. L’animal qui rugit presque aussi violemment que le lion, lève
brusquement son train de derrière. Ce mouvement sans nuance lance en
avant le cavalier inexpérimenté. Avant qu’on ait pu reprendre
l’équilibre, un choc tout aussi robuste, vous rejette en arrière. C’est
que le méhari vient de se lever sur les pieds de devant. Le troisième
mouvement, le plus périlleux pour les novices, se produit encore une
fois, d’arrière en avant quand le chameau se dresse sur ses jarrets.
Dans cette secousse, on joue sur la selle le rôle d’une pierre dans une
fronde. Il fait bon se cramponner, car on est alors porté par ces
animaux gigantesques à deux mètres cinquante ou trois mètres du sol. Et
les histoires sont fréquentes de cavaliers assoupis dans une marche de
nuit, qui se sont tués en tombant de leur monture.
L’équitation du méhari est sûrement une vocation. Il y a des hommes de
cheval qui n’entreront jamais dans les allures du chameau et qui
resteront crispés à la selle. Il y en a d’autres avec qui les saccades
s’assoupliront et qui finissent par obtenir de leur monture des airs de
manège, du trot, du galop, du passage.
L’usage des pieds comme aides joue un rôle important dans la modération
des allures. La principale difficulté demeure pourtant la position de la
tête et le doigté des rênes. Elles s’attachent à un anneau de fer rivé
dans la narine droite du méhari et passant de droite à gauche; elles
viennent se réunir sur le garrot avec la longe du licou qui s’appuie de
gauche à droite. Le plus léger mouvement sur la rêne de narine cause à
l’animal une douleur très vive. Il cède, il prend sa droite ou sa
gauche, et il avance. Il oblique, il modifie son allure. Le meilleur
moyen de définir la légèreté de main, ici nécessaire, est peut-être cet
axiome obscur: «Il faut tenir le méhari sans le tenir, tout en le
tenant.»
On raconte dans le Tell que les méhara font en un jour dix fois la
marche d’une caravane, soit cent lieues. Mais les meilleurs et les mieux
dressés, du soleil à la nuit, ne vont pas au delà de trente à quarante
lieues. Pour nous, notre entraînement n’a jamais dépassé quatre-vingts
kilomètres par jour en deux étapes. Et après cette expérience, je suis
tout à fait de l’avis du général Daumas qui dit dans son _Grand Désert_:
«Si les méhara pouvaient courir cent lieues, pas un de ceux qui les
montent ne résisterait à la fatigue de deux courses.» C’est, en effet,
dans cette fatigue du cavalier que gît l’obstacle.
Ceux qui parlent du mal de mer dont on souffre sur les chameaux prouvent
par là qu’ils n’y sont jamais montés, ou, tout au moins qu’on les a fait
voyager en _bassour_, dans le palanquin des femmes. Un homme à
califourchon sur sa selle, assez assoupli pour ne pas résister avec
raideur, au léger tangage de l’amble que les méhara marchent même au
pas, n’a rien à redouter de leurs balancements. Mais dès que l’animal
prend le trot qui est son allure ordinaire, qu’il exécute, la jambe
tendue, sans jamais plier les genoux, la souffrance est certainement
assez vive pour des Européens. Nos Chaamba se soutenaient par deux
ceintures très serrées; l’une autour des reins et du ventre, l’autre
sous les aisselles. Pour avoir négligé de les imiter, j’ai passé par une
courbature effroyable, car les poumons, le foie, tous les organes,
battent ici contre les côtes. Cela produit une multitude de points de
côté qui vous font à la longue une ceinture de douleur.
On n’en meurt point. La preuve, c’est que huit jours après cette
mésaventure, je mettais mon méhari au galop. C’est la grande épreuve:
les foulées de la bête atteignent vingt mètres. On a, en l’air avant la
secousse de la chute, la sensation délicieuse du vol. Pour une fois, je
manquerai de modestie et je vous dirai que nos Chaamba, très satisfaits
de mon équilibre, m’ont loué dans des termes qui sont restés dans mon
cœur.
--_Kif kif Touareg!_
(Tu montes comme un Touareg).
Un dernier préjugé dont il faut faire justice, c’est la fausse opinion
qu’on nourrit de la robustesse des chameaux.
La vérité, c’est que les méhara, en leur qualité de bêtes de sang, ont
le cœur mieux placé que les camarades. Si l’herbe est abondante, un peu
gonflée de sève, ils passent les mois d’hiver sans boire. En automne,
ils ne vont aux puits que deux fois dans le mois. L’été, même en voyage,
ils se contentent de s’abreuver tous les cinq jours. Mais toutes ces
fatigues se payent et se payent cher. Le méhari qui, sous un courrier,
aura couru deux cents kilomètres d’affilée, se couchera pour ne plus se
relever. Les nôtres, au bout de leurs douze cents kilomètres parcourus
aux grandes allures et autant dire sans halte, sont venus tomber à
Biskra, devant l’hôtel, à demi-morts. Nos guides ont réclamé leurs prix.
Pendant la route, ils les avaient maintes fois saignés d’une façon tout
ensemble primitive et cruelle: avec leur couteau poignard, ils fendaient
la chair d’une estafilade qui ouvrait l’animal de la croupe à l’épaule,
jusqu’aux côtes; un bourrelet de crottin sec venait panser cette
blessure quand elle avait abondamment coulé. Ou bien Brahim crevait une
veine de son méhari en plein front. C’était un spectacle qu’il aimait à
donner devant des étrangers pour prouver qu’en bon Chaambi, il n’avait
pas peur du sang.
Les méhara supportent ces incisions sans se plaindre. Ce courage
physique fait d’eux des compagnons précieux pour la guerre. Tandis que
le djemel blessé se répand en interminables beuglements, le méhari
patient, courageux, ne trahit jamais sa douleur et ne dénonce pas aux
ennemis le lieu de l’embuscade.
Honnête et sûr, malgré des révoltes passagères et des rages léonines,
pour l’agenouillement et la montée en selle du cavalier, le méhari ne
connaît point la peur. Nous sommes descendus avec les nôtres par des
pentes de torrents où l’on ne se risquerait à pied qu’avec crainte sur
les pierres roulantes.
Le méhari commet l’écart devant un seul obstacle: quand il rencontre sur
la route le squelette d’un de ses frères.
D’ordinaire les ossements sont éparpillés sur une cinquantaine de
mètres, dispersés par les chacals et les hyènes. Le soleil a tôt fait de
consumer ce que les animaux avaient pu laisser de chair attachée aux os.
La carcasse surgit de terre, à moitié ensablée; c’est vraiment une
épave, ce qui reste après le naufrage de ces «vaisseaux de la terre»,
_gouareb el berr_. Si, à ce moment-là, on relâche un peu la bride et
qu’on laisse le méhari libre d’agir à sa guise, il vient flairer ces
restes du compagnon défunt. Souvent même il prend un de ces ossements
dans sa mâchoire. Et c’est un spectacle fréquent au désert, quand on
croise un _ibel_ (troupeau) de méhara, que de voir une bête portant
ainsi, pendant des lieues, la relique du frère défunt.
A quel instinct cèdent alors ces grandes bêtes pensives? Il y a
peut-être un paradis tout blond d’orge, tout verdissant de drîne, promis
aux méhara marabouts qui honorent les défunts tombés sur la route des
caravanes, dans le galop de la harka.
[Illustration: Brahim et son méhari]
[Illustration: La provision d’eau]