TRIPES A LA MODE DE CAEN

Et il ne semble pas moins satisfait à la vue d’une pièce montée, une

forteresse de nougat que l’on sert, enveloppée de gaze, comme un lustre,

à cause des mouches. Le long du repas, il plaisante et parade pour les

roumis, tandis que l’agha le suit d’un regard tout ensemble attristé et

indulgent. Il fait circuler sa photographie, qu’il contemple avec

satisfaction, mais sans se rendre compte bien au juste de ce qu’il nous

montre. Car tous ces gens du désert sont incapables de se reconnaître

dans une image où la couleur manque. Mahomet interdit la reproduction de

la figure humaine et l’œil arabe, sans éducation héréditaire, ne démêle

rien dans l’abstraction du dessin. Pour tenter une expérience, j’ai

montré quelques jours plus tard le portrait de deux enfants à une femme

arabe. Elle m’a répondu:

--Quelle belle poitrine!

Elle croyait que je lui faisais voir une beauté célèbre de mon pays.

Le café bu avec les liqueurs, au moment où les convives se lèvent pour

prendre congé, Si-Hamza nous réunit, deux ou trois, à l’écart, et nous

dit à l’oreille:

--Faites semblant de partir, je veux vous donner une btta.

La btta, c’est un divertissement de danses. Celles que j’ai vu l’an

dernier à l’Exposition, et, plus tard, dans un coin de la Kasbah de

Tanger, n’ont pas épuisé ma curiosité. J’accepte avec plaisir

l’invitation de notre hôte.

Quand tout son monde est parti, il nous introduit dans une petite cour

intérieure sur laquelle la salle à manger s’ouvre par sa porte et ses

deux fenêtres. A gauche, sous une ogive, il y a une espèce d’estrade

recouverte d’un tapis; c’est là que le maître de la maison se couche

pour la sieste.

Comme la nuit est noire, une corde a été tendue en travers de la cour;

des lanternes de papier y sont accrochées. Si-Hamza qui a disparu une

minute, nous revient habillé à l’européenne: plus de turban, de haïk ni

de burnous, mais une jaquette d’alpaga et un petit bonnet de soie noire.

Presque aussitôt, les femmes qu’on à été chercher en ville se

présentent, une par une. Elles arrivent, enveloppées dans des voiles de

premières communiantes qui les cachent tout entières, de la coiffure aux

pieds. Elle feignent de grands effarements de pudeur quand Si-Hamza,

sans façon, leur découvre le visage. En voici au moins une douzaine, des

Fatmas, des Nouras, des Féridjés. La plus âgée n’a pas plus de vingt

ans, la plus jeune, Aïcha, va sur dix à peine; elle est accompagnée par

sa mère.

Dans cette demi-clarté, à la lueur des lanternes, leurs costumes

semblent d’abord défier l’analyse: un petit hennin doré surmonte un

premier turban de soie noire qui couvre entièrement les cheveux, descend

presque jusqu’aux sourcils. Le tout est recouvert d’un voile de gaze,

rose, bleue ou verte, avec un semis d’étoiles en cuivre. Le corps est

habillé dans une espèce de surplis d’enfant de chœur, sous lequel

apparaît une tunique de couleur changeante qui crève cette chemise de

mousseline aux manches, aux épaules. Une large ceinture soutient le

ventre, très bas, coupe la femme en deux, lui rallonge le buste, la

rapproche de terre. Et sur toutes ces étoffes flottantes, pend une telle

profusion de sequins, de chaînettes, d’amulettes, de bijoux d’argent et

de corail, de pièces enfilées soutenant une serrure symbolique, que ces

petites danseuses semblent moins des femmes vivantes que des statues

chargées d’_ex-voto_, comme on en voit dans les églises. Leur front,

leur nez, leur menton, leurs pommettes sont peints de fleurs et

d’étoiles bleues; le khol agrandit leurs yeux, le souak rougit leurs

dents et leurs gencives; des mitaines de tatouage serrent leurs

poignets, descendent jusque sur les mains, délicates comme de la

dentelle. Et leur visage est d’une immobilité atone en dehors de la

brusque détente du rire.

Comme notre présence semble les intimider un peu, Si-Hamza va de l’une à

l’autre, les caresse, les excite. Donc, elles dansent deux par deux;

tantôt elles se font face, tantôt elles s’enlacent. Et alors elles se

voilent la figure avec leur mouchoir. Lorsqu’elles sont lasses de faire

rouler leurs hanches, l’orchestre se tait une seconde. Nous nous levons

alors, et, selon la coutume, nous venons leur coller des pièces d’argent

sur le front, très fort avec de la salive. Il s’exhale de leur personne

une odeur fade, écœurante, de laine trempée de sueur, de graisse de

mouton, de musc à treize sous.

Pour la seconde partie de la fête, Si-Hamza nous a promis des chansons.

Il fait asseoir son pensionnat, en rond, autour d’un grand tambourin.

Elles frappent là-dessus toutes ensemble une cadence avec leurs doigts.

Mais les airs ont du mal à leur jaillir de la gorge. Décidément elles

ont honte. Alors notre hôte recourt à un ingénieux artifice: il

s’approche sournoisement des danseuses avec une paire de pistolets qu’il

décharge, en même temps, au-dessus de leurs têtes.

C’est comme un signal de théâtre.

En une seconde, l’odeur de la poudre grise ces filles de guerriers.

Toutes en chœur, elles lancent un formidable «pihouït!» aigu, déchirant.

Les voilà debout, en deux camps: elles s’abordent, elles reculent. Elles

chantent, elles tapent dans leurs mains, elles rient à grands éclats. Le

nègre qui bat du tambour, le flûtiste qui souffle à pleines joues dans

sa rhîata, s’emballent comme les danseuses.

Et Si-Hamza, debout sur les marches de sa salle à manger, devant le

décor de la table desservie, des bouteilles en débandade, les

candélabres qui meurent, s’écrie, en appuyant contre sa haute taille la

tête de la petite Aïcha:

--Moi, je suis marabout!

[Illustration: Danseuse]

[Illustration: Les tentes des Oulad-Sidi-Cheikh]

Au Sahara · 第 14 / 32 题