Un Marabout fin de siècle.
Nous avons eu ce matin, 17 juillet, une petite déception: les guides
nous promettaient qu’au sommet de la côte on toucherait Géryville avec
la main. La première borne militaire rencontrée sur la route nous
désillusionne: il reste encore une quarantaine de kilomètres à fournir.
Les interminables plateaux qui sont derrière nous étaient d’aspect bien
monotone; mais il faut croire que le paysage vous façonne l’âme, car
nous y avons eu plus de patience. On se résignait à cheminer au pas dans
ces hautes herbes; on prenait son temps, n’ayant pas de but devant soi.
Sur cette route militaire qui, malgré la solitude du décor, sent son
pays civilisé, on enrage d’avancer si lentement. Au sommet de chaque
montée, on espère l’apparition de la ville et on se dépite de
n’apercevoir que le ruban droit de la route qui hausse et baisse.
L’ombre est tout à fait descendue sous les pieds de nos chevaux, comme
une réverbération dans une rivière, et, depuis deux heures, nous
cheminons, les yeux fermés, dans une poussière blanche et craquante
comme de la neige. Enfin, à nos pieds, voici le serpentement d’un petit
ruisseau qui barre le paysage d’une lignée d’arbres grêles. Derrière,
les plateaux se relèvent brusquement en altitude abrupte de montagne;
Géryville est abrité dans ce pli de terrain.
Si ces lignes tombent sous les yeux des officiers en garnison dans ce
poste d’avant-garde, ils seront très surpris que leur sort m’ait semblé
digne d’envie, que Géryville me soit apparu sous des couleurs de paradis
terrestre. Sûrement, l’accueil que nous avons reçus dans ce coin de
sable contribua pour une bonne part à une transformation si magique.
Puis il faut compter avec la disposition à l’enthousiasme de touristes
qui, depuis huit jours, n’ont pas eu un toit sur la tête, qui n’ont bu
que de la boue tiède et qui, tout d’un coup, trouvent sur leur route,
l’abri d’une maison hospitalière adossée à un jardin, rafraîchie par le
sanglot d’un jet d’eau, une maison dont les volets sont clos tout le
jour contre le soleil, où le champagne monte gaiement de la cave. Je le
sens bien à cette heure, j’ai vu Géryville comme font les enfants qui
dans les belvédères regardent le paysage à travers un carré de vitre
rose.
Il est bien difficile de faire comprendre à des gens qui,
quotidiennement, pour remplir leur tub, n’ont qu’à tourner le robinet de
leur toilette, quelle volupté c’est pour un homme qui ne s’est pas
débarbouillé depuis une semaine de se placer sous une douche. On lève le
visage vers cette pluie bienfaisante pour boire les gouttes d’eau, pour
s’en faire aveugler. Et après, c’est la sieste sur un lit qui a des
draps, sans bataille avec les mouches. Je m’attarde dans ces délices
jusqu’à l’heure de descendre au cercle.
Il est installé dans un vrai jardin, merveilleusement fleuri de roses,
mais empoisonné par le voisinage pestilentiel d’un grand lac. Nous y
trouvons les officiers de la garnison qui nous attendent; deux chefs
arabes sont assis avec eux, deux marabouts de la tribu des
Oulad-Sidi-Cheikh. Ces importants personnages nous ont fait convier à
dîner dans leur maison de la ville. Nous devons prendre ce soir notre
repas chez le plus âgé des deux, l’agha Si-Ed-Dine; nous souperons
demain chez son neveu Si-Hamza.
[Illustration: Danseuse]
J’ai recueilli sur nos hôtes quelques renseignements. J’ai appris que
parmi les ordres mystiques, issus de la philosophie de Abou-Hassen, l’un
des plus importants dans l’histoire de l’Algérie est précisément
représentée par cette famille des Oulad-Sidi-Cheikh. L’ordre qui prit
naissance en 1023 de l’Hégire (1615 de J.-C.) à la mort d’un grand
seigneur féodal, Sid-Abd-el-Kader-ben-Mohammed, n’est à proprement
parler ni une communauté religieuse, ni une congrégation, ni même une
association pieuse. C’est un faisceau d’influences maraboutiques aux
mains d’individus souvent très divisés, mais qui ont tous une origine
commune et qui placent leur autorité sous le patronage de leurs
ancêtres. Le caractère maraboutique de ces aïeux morts en odeur de
sainteté a contribué pour une large part au développement de l’influence
des Oulad-Sidi-Cheikh. Elle est immense dans le Sud algérien. Elle
s’étend du Touat au pays touareg. D’ailleurs le rôle religieux de ces
chefs se borne à exploiter le fétichisme des vassaux et des clients aux
profit d’intérêts exclusivement temporels et politiques.
Si-Hamza et ses deux oncles, Si-Ed-Dine et Si-Kaddour, ne peuvent faire
un pas dans le Sud sans se heurter aux tombeaux de leurs ancêtres. Ils
entretiennent particulièrement le souvenir de l’aïeul qui devint célèbre
dans tout le monde musulman sous le nom de Sidi-Cheikh. Et il semble à
distance que cet homme fut grand par ses vertus. A une époque où la
force régnait seule il ne s’occupa que d’exercices de piété; par
l’unique autorité de son nom et de son caractère, il devint, à la
satisfaction de tous, l’arbitre du Sahara. Il réglait sans appel les
différends qui s’élevaient entre les nomades. Il dut bâtir cinq ksour
pour abriter la foule de faibles et d’opprimés qui se pressait autour de
sa personne. Quand il mourut (1545 de J.-C.) après avoir vécu
quatre-vingt-quatre années musulmanes, il laissa un testament qui
affranchissait ses nombreux esclaves nègres et qui les désignait pour
être administrateurs du temporel de la zaouiya qu’il avait fondée. Il
avait engendré dix-huit enfants; le fameux Bou-Amama, le chef de
l’insurrection de 1881, descend de Sidi-Cheikh par Sidi-Tadj dont la
famille s’installa chez les Amour et aux environs des deux Moghrar.
A notre vue les deux chefs se lèvent; leur haïks de soie sont d’une
blancheur immaculée sur laquelle se détache à ravir le ruban rouge de la
Légion d’honneur. C’est avec les chapelets et les croix d’ambre, les
seules notes de couleur qui font vibrer la neige de leurs costumes. Ils
nous reçoivent avec le salut militaire, la main portée à leur tempe.
Je les regarde attentivement. Tous deux sourient du regard et des
lèvres, de ce sourire ironique qui erre sur toutes les faces musulmanes
et qui, chez les chefs, révèle avec la trahison une gênante profondeur
de mépris. D’ailleurs, l’un et l’autre, ont cette élégance de manières
qui en tout pays est l’apanage de la noblesse, le fruit de la puissance
héréditaire. Leurs expressions sont toutefois différentes; l’habitude
ordinaire du visage de l’agha Si-Ed-Dine, c’est la dignité parfaite, le
calme musulman. On m’a dit qu’il était fils ou petit-fils de négresse.
Cette tare révélée par la couleur foncée de son teint n’empêche pas que
Si-Ed-Dine soit considéré par les croyants comme l’héritier le plus
direct des vertus du glorieux ancêtre.
[Illustration: Danseuse]
Pour Si-Hamza, c’est un enfant gâté, le type du fils de famille à qui
l’on pardonne toutes les fantaisies, de ces princes que le bon peuple de
chez nous appelait autrefois «bien-aimés». D’une dizaine d’années plus
jeune que son oncle l’agha, il a tout juste dépassé la trentaine. Je
n’ai pas vu sur toute ma route un type plus parfait de beauté masculine:
le profil est d’une grande pureté dans son dessin d’oiseau de proie, la
barbe fine et très noire, l’œil langoureux et dur, la stature haute, la
démarche élégante; les pieds et les mains accusent la race.
Si-Hamza n’est pas seulement un grand coureur de filles, c’est un joueur
émérite; au moment de notre arrivée, il vient de gagner aux cartes
quelques milliers de francs à son oncle. Il s’asseoit près de moi pour
me conseiller aux dominos où, en bon normand, j’ai des prétentions. Tant
qu’il me donne ses avis la chance ne m’abandonne pas; il me quitte pour
aller causer avec un officier de la légion et je suis battu à plates
coutures.
Puis on se lève afin de suivre l’agha jusqu’à sa maison. Il n’y vient
guère que pendant les grandes pluies d’hiver et quand le bureau arabe
l’appelle à la ville; le reste du temps, il préfère camper au désert
avec ses cavaliers, ses femmes et ses clients autour de lui.
La salle à manger ouvre à deux battants directement sur la rue. C’est
une pièce longue comme une galerie, dans une demeure bâtie à
l’européenne. Sur la cheminée, une boîte à musique remontée en notre
honneur, joue un air de la _Grande-Duchesse_; le service est à la
française avec des assiettes bordées d’un filet bleu et or, des verres à
pied, une nappe damassée, des candélabres. Tous les officiers invités
par l’agha sont venus en grande tenue; la vilaine tache de mes vêtements
sombres déshonore seule cette table multicolore. Je n’ai jamais senti si
fort la nécessité d’inventer un uniforme pour les civils.
L’agha, qui ne boit que de l’eau, a pourtant soigné la carte des vins.
Nous avons du Sauterne, du Bourgogne et du Champagne. Quant au neveu,
les grands crus de France ne l’effrayent pas, et lorsqu’on lui demande
en riant s’il ne craint point de scandaliser les gens qui le servent, il
répond avec sang-froid:
--C’est mon médecin qui m’a défendu de mettre de l’eau dans le vin que
je bois.
Je n’ai jamais vu un aussi surprenant pince-sans-rire. Si-Hamza est venu
autrefois à Paris. Il comprend fort bien le français; il est en état de
prononcer quelques phrases. Sa préoccupation constante est de nous
paraître «très Parisien». Il me crie à travers la table:
--Paris choknozoff... Moi, très bécarre.
Comme je le vois si désireux de se tenir au courant des modifications de
l’argot du boulevard, je le prends dans un coin et je lui apprends que
les deux termes dont il vient de se servir ont un peu vieilli. On ne dit
plus à l’heure qu’il est d’un homme «dans le mouvement» qu’il est «très
bécarre», mais bien qu’il est «fin de siècle».
Si-Hamza semble enchanté de cette révélation. Il répète cinq ou six fois
de suite:
--Fin de siècle... fin de siècle...
[Illustration: Danseuse]
Et il fait le tour de la table pour étonner les convives par le
déballage immédiat de son récent savoir.
Il nous conte, d’ailleurs, dans le cours de la soirée, une historiette
que je ne puis résister au plaisir de rapporter tant elle me paraît
caractéristique.
Lors de son dernier voyage à Paris, Si-Hamza était descendu au
Grand-Hôtel avec son oncle Si-Ed-Dine. Un soir que les deux marabouts
regagnaient leur logis, ils furent arrêtés sur le boulevard par une de
ces promeneuses nocturnes qui n’ont point d’autre profession que
d’indiquer le chemin aux étrangers.
--Que veut cette femme? demanda l’agha qui n’entend point le français.
Si-Hamza répondit gravement:
--C’est une malheureuse dont le père est mort. Elle sait que tu es très
généreux. Elle vient te demander de quoi le faire enterrer.
--Combien dois-je lui donner? reprit l’agha.
--Je crois que cinq louis feront l’affaire. Veux-tu que je les remette
de ta part?
L’oncle donna à son neveu un billet de cent francs tout neuf. A l’heure
qu’il est, il ignore encore que Si-Hamza aida la demoiselle à enterrer
son père, avec des écrevisses autour.
J’ai rendez-vous le lendemain matin avec ce neveu vraiment «fin de
siècle» pour visiter les boutiquiers de Géryville.
C’est dimanche. Il me conduit au petit marché tout à fait désert. Il me
montre un âne pelé qui prend le soleil seul au milieu de la place, et il
prononce:
--Géryville... toujours aussi gai que ça... La place de l’Opéra... à
Paris... Ah!
Nous sommes suivis par une foule de dévots, des hommes, des enfants, qui
cherchent à toucher les vêtements du marabout, à baiser ses mains.
Dans le tas, un nègre affreusement lippu est plus acharné que les
autres; il s’est emparé d’un pan de haïk. Mais Si-Hamza le repousse de
son poignet solide:
--Va laver ton museau!
Il est impossible d’apporter moins de ménagements dans le soin de sa
popularité. Si-Hamza met évidemment de l’amour-propre à en agir de la
sorte devant un roumi. Il sait que nul affront ne découragera la piété
des croyants pour l’élu qui a dans les veines le sang sacré de
Sidi-Cheikh. Et il jongle avec son magique pouvoir.
[Illustration: La petite Aïcha]
Le repas qu’on nous offre témoigne du désir où a été notre hôte de nous
recevoir à la parisienne et d’éclipser le luxe de réception de l’agha.
Si-Hamza n’a point de boîte à musique sur sa cheminée, mais une belle
pendule du Marais, une Polymnie accoudée à un cylindre où les heures
roulent. Le long des murailles s’alignent des coins de feu bretons dont
le bois a été doré. Ils alternent avec des fauteuils en peluche brodée
d’un ton tapageur. Si-Hamza a pris grand soin d’écarter de son repas
tout mets de cuisine arabe. Il a dû se faire violence pour conserver la
place de rôti au mouton entier qui, maintenant, ne me dégoûte plus. Les
honneurs du menu, placé avec un bouquet de fleurs sur chacune de nos
serviettes, sont pour un plat dont notre hôte attend des compliments: