À peine débarqué en Calabre, dans les domaines de sa famille, le

nouveau vicaire général fut rejoint par des paysans insurgés, des

déserteurs ou des soldats que la République avait eu l'imprudence de

licencier. Il le fut aussi par des échappés de prison et de bagne.

Tous les curés de la province, marchant eux-mêmes à la tête de leurs

paroisses, accoururent sous ses drapeaux. À la tête de ces bandes,

Ruffo s'empare de Mileto, de Cotrone, de Catanzaro et de Cosenza. À

chaque pas en avant, ses bandes grossissent et deviennent peu à peu

une armée. Pour les exciter, il leur promet des récompenses célestes,

mais aussi l'exemption pendant six ans de tout impôt, sans parler

des bénéfices à opérer sur les biens des rebelles confisqués par le

trésor royal. Il leur donne pour étendard la croix blanche, pour

cocarde la cocarde blanche des Bourbons et intitule pompeusement sa

petite armée: armée de la Sainte Foi (Santa Fede), et ses soldats

improvisés les Sanfédistes.

La Calabre était conquise. Ruffo entre alors dans la Pouille, la

soumet sans plus de peine, opère sa jonction avec les bandes de

Cesare, Sciarpa, Mammone, Fra Diavolo, et arrive sous les murs de

Naples le 13 juin 1799. Les horreurs commises par les Sanfédistes

sur leur passage dépassent l'imagination. Ruffo lui-même, s'il ne

donnait pas l'exemple, au moins ne savait pas ou ne voulait pas

interdire le pillage et le massacre à ses hommes. Tout suspect de

libéralisme était alors jeté en prison, battu, ou tué, parfois

avec d'odieux raffinements de torture, et ses biens partagés entre

ses assassins. Entre tous se signala Mammone: «Celui qui écrit

ces lignes, lisons-nous dans l'histoire de Vincenzo Cuoco[392], a

vu boire à Mammone du sang humain qui coulait des victimes qu'il

venait de massacrer. Il mangeait devant une table couverte de têtes

fraîchement coupées, et buvait dans un crâne encore sanguinolent.»

Aussi bien une sorte de furie sanguinaire semblait déchaînée sur ces

malheureux Napolitains. Les Anglais eux-mêmes donnaient l'exemple

de la férocité. Un lieutenant de Nelson, Towbridge, terrorisait

l'île de Procida. On a conservé de lui une lettre dans laquelle il

demande à l'amiral «un honnête juge pour faire pendre sept ou huit

des rebelles ses prisonniers». L'amiral[393] lui promet le juge en

question et ajoute: «Écrivez-moi bientôt qu'on a coupé quelques

têtes, il ne faut rien moins que cela pour me réconforter un peu.»

Or le juge sur lequel on comptait éprouva des scrupules. Il voulait

assurer aux condamnés les secours de la religion: il prétendait

qu'avant d'exécuter les prêtres, il fallait les dégrader. «Je lui ai

répondu, écrivait Towbridge à l'amiral, qu'il fallait commencer par

les pendre, et que, s'il ne les croyait pas suffisamment dégradés

par cette opération, je me chargerais de le faire.» Pendant que ces

officiers anglais échangeaient ces sinistres plaisanteries, un autre

Sanfédiste, moins scrupuleux que le juge de Procida, un certain

Vitella, procédait à des exécutions sommaires et, comme gage de

bonne amitié, envoyait à Towbridge un singulier cadeau. «Notre ami

Towdbrige, écrit Nelson à Lord Saint-Vincent, a reçu l'autre jour

avec un panier de raisins frais pour son déjeuner, la tête d'un

jacobin proprement arrangée dans une boîte. Towbridge s'excuse de ne

pas me l'avoir fait passer sur ce que le temps était trop chaud pour

un semblable message.» Il est vrai qu'il avait donné à l'assassin un

certificat de bonne conduite, et que, dans son rapport à Nelson, il

le qualifiait de brave garçon: «A jolly fellow!»

[Note 392: Liv. III, p. 239. Chi scrive lo ha vedute egli stesso

beversi il sangue suo, dopo essersi valassate, e cerca con avidita

quelli degli altri scolassati che erano con lui; beveva in un cranio.]

[Note 393: Aussi comprend-on et partage-on l'indignation du

napolitain Cuoco. (Liv. III, p. 216): «E voi, Inglesi, voi che vi

chiamate i piu colti, piu buoni tra popoli: voi stessi permetteste,

voi vedeste, voi anche eccitaste tali orrori!»]

De tels faits se passent de commentaires. Ils soulèvent le dégoût et

l'indignation. Ce n'était pourtant là que le prélude de bien d'autres

tragédies!

À la nouvelle de ces massacres, la terreur se répandit dans le pays

entier. On comprenait d'instinct que la fureur populaire serait

dépassée par la vengeance royale. Aussi les derniers défenseurs de

la République Parthénopéenne s'enfermèrent-ils à Naples avec la

résolution d'y combattre jusqu'au dernier soupir, plutôt que de

tomber entre les mains des égorgeurs sanfédistes. Le siège de Naples

commença. 60.000 hommes environ entouraient cette ville, tous bien

armés, excités par le fanatisme religieux et toutes les mauvaises

passions déchaînées. Dans l'intérieur de la ville les partisans de

la royauté conspiraient, les lazzaroni remuaient de nouveau et bon

nombre d'entre eux méditaient d'ouvrir les portes aux assiégeants.

Une division russe accourait à marches forcées au secours de Ruffo,

et la flotte anglaise de Nelson, commandée en sous-ordre par Foote,

bloquait le port et empêchait tout secours ou toute évasion. La

situation des républicains était donc comme désespérée. Ils le

comprirent, et dans l'impossibilité de soutenir la défense d'une

aussi grande ville avec des forces tellement inférieures, ils

résolurent de l'évacuer et de s'enfermer dans les forts, afin d'y

attendre des temps meilleurs, ou bien d'y honorer par leur résistance

les derniers jours de l'indépendance Parthénopéenne. Les forts

étaient au nombre de trois: les Français et leur chef, le colonel

Méjean, se retirèrent au fort Saint-Elme, et les derniers défenseurs

de la République aux forts du Château-Neuf et de l'Oeuf.

Les premiers jours du siège furent marqués par d'heureuses sorties.

Les Parthénopéens surprirent les Sanfédistes, enclouèrent une

batterie de canons, firent sauter les caissons et regagnèrent leur

poste après avoir répandu la terreur dans le camp ennemi. Ruffo,

très effrayé de ce retour offensif, et apprenant d'un autre côté

qu'une flotte française de vingt-cinq vaisseaux venait de quitter

Toulon, fit proposer aux assiégés une capitulation honorable. Ceux-ci

hésitèrent, car ils connaissaient la mauvaise foi napolitaine; mais

le colonel Méjean se laissa, paraît-il[394], acheter à prix d'argent

et consentit à livrer le fort Saint-Elme. Comme le général russe Her

Handy, le capitaine anglais Foote, et jusqu'au représentant de la

Turquie, se portaient garants de la capitulation et s'engageaient

à apposer leur signature à côté de celle du cardinal Ruffo, dont

les pouvoirs en qualité de vicaire général, étaient illimités, les

Parthénopéens se décidèrent à leur tour. Le traité portait que les

garnisons des forts du Château-Neuf et de l'Oeuf sortiraient avec les

honneurs de la guerre, et seraient respectées dans leurs biens. On

leur permettait, ou bien de s'embarquer pour Toulon sur des vaisseaux

parlementaires, ou bien de rester dans le royaume sans avoir rien

à craindre pour leur sécurité. Ces conditions devaient s'étendre

aux prisonniers faits dans la dernière guerre. Quant aux Français,

ils resteraient au fort Saint-Elme, et on leur donnait comme otages

quatre des principaux personnages de la cour (19 juin).

[Note 394: La trahison de Méjean n'est que trop prouvée. Lire le

rapport accablant de Lomonaco à Carnot, et surtout les deux lettres

de Marie-Caroline à Emma, en date du 7 et du 18 juillet 1799

(GAGNIÈRE, p. 171): «Je vous conjure, que l'on ne paye pas un sou à

Méjean. Après une si obstinée défense, ce serait réellement être dupé

et me faire croire que c'est parce que le généralissime (de l'armée)

cisalpine la veut partager avec Méjean.»--«Je relève tout ce que vous

me dites de Méjean. Je désire beaucoup que cette affaire soit mise

entièrement au clair et que tout soit découvert pour n'avoir plus

avec vous aucune sorte de traîtres ...»]

L'engagement était donc solennel. Tout avait été prévu, indiqué,

promis. L'Angleterre, la Russie et la Turquie, par l'intermédiaire

de leurs représentants, avaient sanctionné cet engagement contracté

par un vice-roi, légalement investi de pouvoirs illimités. De part

et d'autre, par conséquent, on était tenu de le respecter. En effet,

dès que les otages furent échangés, et les hostilités suspendues, les

plus compromis d'entre les vaincus s'embarquèrent sur les navires qui

devaient les conduire en France. Soudain Nelson parut à l'entrée du

golfe. Son arrivée apportait la mort à ceux qui se croyaient à juste

titre sauvés, et sa présence allait donner le signal d'une réaction

odieuse et inexpiable! (25 juin.)

Depuis six mois Nelson était entièrement dominé par la reine et par

lady Hamilton. Malgré les admonestations de l'amirauté, malgré les

prières de ses amis, ou les railleries brutales de Souvoroff qui lui

écrivait non sans raison que «Palerme n'était pas Cythère», le grand

amiral perdait son temps, sa santé et son honneur dans des plaisirs

excessifs et des fêtes qui ressemblaient singulièrement à des orgies.

Marie-Caroline et Emma, la seconde surtout, avaient étouffé en lui le

sentiment de l'honneur, et même celui de la dignité anglaise. Entre

leurs mains Nelson ne fut plus qu'un instrument, et, par malheur pour

sa réputation, un instrument de vengeance. Affolé par leurs discours,

enivré par leurs promesses, surexcité et comme enivré par leur âpre

désir de vengeance, le malheureux amiral accourut de Naples, bien

résolu à n'accorder aucun pardon. Aussi bien lady Hamilton l'avait

suivi comme pour le mieux surveiller. On assure qu'à la vue du

pavillon qui annonçait la suspension des hostilités, elle s'élança

sur le gaillard d'arrière où se tenait l'amiral et lui cria dans un

accès de folle colère: «Nelson, faites abattre ce pavillon de trêve.

On n'accorde pas de trêve aux vaincus.» Le premier acte de l'amiral

fut en effet de prendre à la remorque et de conduire sous les canons

du château de l'Oeuf les vaisseaux, chargés de réfugiés, qui, sur la

foi de la capitulation, s'apprêtaient à partir pour Toulon, et de les

transformer en prisons flottantes.

Le cardinal Ruffo était aussitôt accouru à bord du _Foudroyant_.

Nelson lui apprit que l'intention du roi était de considérer comme

nulle et non avenue toute capitulation signée avec des rebelles. Le

cardinal défendit avec une noble énergie les droits qu'il avait reçus

de son souverain, Nelson le traita avec mépris, l'accusa de créer à

Naples un parti hostile aux vues de son souverain et finit par le

congédier. Le capitaine de Foote à son tour fit observer à Nelson

qu'il avait reçu de lui le droit de ratifier une capitulation, et

le supplia de faire honneur à la signature de l'Angleterre. Nelson

fut inexorable. Il se débarrassa même de ce censeur incommode en

l'envoyant à Palerme pour se mettre avec sa frégate à la disposition

de la famille royale; puis, il attendit pour les exécuter, les

résolutions définitives de Ferdinand et de Marie-Caroline.

Un décret du roi, une lettre de Marie-Caroline à son amie Emma, et

la copie de la capitulation annotée par la reine furent présentés à

l'amiral le 27 juin, et firent disparaître ses dernières hésitations,

si toutefois il hésita un instant à se déshonorer pour les beaux yeux

de sa maîtresse et les flatteries intéressées de la reine de Naples.

Voici ces trois documents qui méritent d'être reproduits comme un

exemple éclatant du désarroi dans les consciences et de l'aveuglement

où peuvent jeter les passions politiques.

Le décret du roi portait que «le souverain n'ayant jamais eu

l'intention de capituler avec des rebelles, la capitulation devait

être cassée; qu'il fallait créer une junte d'État qui condamnerait

les chefs à mort, les subalternes à la prison et à l'exil et tous à

la confiscation des biens». Ferdinand déclarait en même temps que,

pour récompenser les services de l'amiral Nelson, il le nommait duc

de Bronte. C'était le prix du sang qu'on lui demandait de verser.

Voici quelques extraits de la lettre de la reine[395]: «... Les

rebelles patriotes doivent mettre bas les armes, sortir à discrétion

et volonté du roi. Alors, si l'on m'en croit, il se fera un exemple

des principaux chefs, représentants et les autres seront déportés

avec l'engagement signé d'eux-mêmes de la peine de mort, s'ils

remettent les pieds dans les États du Roi. On en prendra note,

filiation, et dans ce nombre seront compris les chefs de brigade, les

clubistes et les plus furieux écrivains. Aucun militaire qui aura

servi ne sera admis dans l'armée. Enfin une sévérité exacte, prompte,

juste. La même chose se fera pour les femmes qui se sont distinguées

dans la révolution, et cela sans pitié. Il n'y a pas besoin d'une

junte d'État. Il n'y a ni procès, ni discussion. C'est un fait avéré,

prouvé, patent, où les scélérats se rendront à l'imposante force de

l'amiral, où il faudra réunir les corps des troupes, en faire même

venir du dehors, si cela est besoin, avertir les pauvres femmes et

les enfants de sortir, prendre par force les deux forts selon les

règles de la guerre, et ainsi terminer cette coupable et périlleuse

résistance ... Enfin, ma chère Milady, recommandez à milord Nelson

de traiter Naples comme si c'était une ville rebelle d'Irlande qui

se fût conduite ainsi. Il ne faut pas avoir égard au nombre: les

milliers de scélérats de moins rendront la France plus faible, et

nous nous en trouverons mieux ...»

[Note 395: GAGNIÈRE, p. 187.]

Comme commentaire à ces odieuses paroles, et sans doute afin de

prévenir toute équivoque, la reine renvoyait en même temps à l'amiral

la capitulation annotée de ses propres mains. Pas un article ne

trouve grâce devant la furie royale. Elle accuse de trahison ou

de bassesse tous ceux qui l'ont signée. Elle est inexorable pour

ses propres sujets, et pleine de mépris pour les Français qu'elle

voudrait bien traiter comme des gens en dehors de tout droit. Elle

termine par cette déclaration de principes: «Ce traité est une chose

si infâme que si, par un miracle de la Providence, il ne vient pas

quelque événement qui le rompt ou détruise, je me considère perdue

et déshonorée. Et je crois qu'au risque de mourir de la mal'aria,

des fatigues ou d'une arquebusade des rebelles, le roi, d'un côté,

le prince héritier, de l'autre, doivent immédiatement armer les

provinces, marcher contre la ville rebelle, et s'ensevelir sous les

ruines si elle résiste, plutôt que de rester les vils esclaves de

ces coquins de Français et de leurs infâmes émules les rebelles. Mon

sentiment, si cette infâme capitulation est respectée, est tel que je

serais moins affligée de la perte du royaume que des effets que j'en

attends.»

Aussitôt Nelson lança un ordre qui déclarait que «si, dans l'espace

de vingt-quatre heures les partisans de l'infâme République ne

s'abandonnaient pas à la clémence du roi, il les considérerait comme

encore en rébellion et comme des ennemis de S. M. Sicilienne». En

vertu de cet ordre quatre-vingts républicains furent extraits des

vaisseaux qui auraient dû les transporter à Toulon, et conduits

enchaînés, au milieu des hurlements de mort de la populace, dans

les casemates des forts. Le colonel Méjean, encore maître du fort

Saint-Elme, aurait dû protester pour l'honneur de son pays et se

défendre jusqu'à la dernière extrémité. On avait acheté ce misérable.

Il ouvrit les portes de la citadelle, à condition que la garnison

en sortirait avec les honneurs de la guerre et serait rapatriée,

mais en autorisant les agents du roi à arrêter les réfugiés

napolitains, pourtant couverts par le drapeau français et par une

double capitulation. En effet, les sbires de Ferdinand arrêtèrent

au milieu de nos soldats quelques infortunés qui avaient échappé à

leurs recherches, et que Méjean leur signala. Il leur livra même deux

officiers d'origine napolitaine, mais qui servaient depuis plusieurs

années dans l'armée française, Matera et Belpaladi. On eût dit que

tout ce monde officiel se déshonorait à plaisir!

Parmi les prisonniers de la première heure était le prince

Caracciolo, amiral de la flotte Parthénopéenne. C'était un

septuagénaire. Il avait mérité l'estime et l'affection des Anglais,

au temps où les deux flottes britannique et napolitaine voguaient

de conserve; mais il avait servi la nouvelle république, et, avec

quelques canonnières, n'avait pas craint d'assaillir à plusieurs

reprises, les frégates anglaises. Trahi par un de ses domestiques,

il fut conduit à bord du Foudroyant, le vaisseau amiral, le 27 juin,

à neuf heures du matin. Nelson assembla immédiatement un conseil

de guerre, dont les membres avaient reçu l'ordre de n'admettre ni

témoins à décharge, ni défenseur: les membres de cette cour martiale,

si singulièrement transformés en cour d'exécution, n'osèrent pourtant

condamner l'illustre vieillard qu'à la prison perpétuelle. On

transmit la décision à Nelson. «Non, répondit-il, la mort!» Et les

juges obéirent! Aussitôt l'amiral donna ses ordres pour l'exécution

immédiate. Caracciolo devait être pendu à bord de la _Minerva_,

et son cadavre jeté à la mer. À cette nouvelle le cardinal Ruffo

intervint de nouveau. Ce sera son honneur et en quelque sorte sa

justification. La conférence fut orageuse: mais lady Emma était

aussi à bord du _Foudroyant_, et encourageait Nelson à ne pas céder.

L'amiral obéissait-il à un zèle fanatique, ou cédait-il à d'infâmes

suggestions, on l'ignore, mais il resta inflexible. Réduit à une

dernière espérance, Caracciolo fit prier lady Hamilton d'intercéder

en sa faveur, mais cette Euménide ferma sa porte, et ne sortit de

sa cabine que pour se repaître du spectacle de l'exécution. Elle se

hâta d'en rendre compte à la reine, qui lui répondit (2 juillet):

«... J'ai vu aussy la triste et méritée fin du malheureux et forcené

Caracciolo. Je sens bien tout ce que votre excellent coeur aura

souffert, et cela augmente ma reconnaissance.[396]»

[Note 396: GAGNIÈRE, p. 208.]

Pour que rien ne manquât à l'horreur de cette tragédie, le cadavre

de l'infortuné fut jeté à la mer avec un lest de 250 livres, mais

il surnagea, et, par un hasard qui ressemblait à un commencement

de punition divine, se présenta aux yeux du roi Ferdinand quand ce

dernier se décida à rentrer à Naples. Saisi d'un tremblement nerveux,

«que veut ce mort?» dit en balbutiant le roi. «Sire, répondit le

chapelain du Foudroyant, ce mort vient réclamer une sépulture

chrétienne.--Il l'aura!» Le cadavre fut en effet recueilli et inhumé

le même jour dans l'église de Sainte-Marie aux Liens sur le quai

Sainte-Lucie. Il y repose encore aujourd'hui.

Cette mort ou plutôt cet assassinat donna le signal des atrocités.

Comme on devait une récompense aux bandits et aux lazzaroni, on leur

livra la ville. Du 29 juin au 8 juillet, jour de l'arrivée du roi,

Naples fut la proie de tous les brigands de l'Italie méridionale.

«L'horreur du massacre, écrit un témoin oculaire, Marinelli, du

pillage, du libertinage, était montée à un tel point qu'il m'est

impossible de tout écrire. La basse plèbe s'ingéniait à qui

inventerait un supplice nouveau, une obscénité plus horrible. Une

femme de qualité subit, à l'instigation de lady Hamilton, les plus

atroces outrages: déshabillée, fouettée sur la place publique, et

ensuite abandonnée à la bestiale populace.»--«On vit, écrit[397]

Coletta, au milieu de la place même du palais Royal flamber un

énorme bûcher: dans ce brasier ardent la populace jeta cinq victimes

vivantes, et, lorsque les chairs furent suffisamment grillées,

les cannibales se mirent à les manger.» Dégoûté de ces crimes, le

cardinal Ruffo essaya de rétablir l'ordre, mais il n'y réussit qu'en

appelant à son aide les soldats russes qui occupaient les forts.

[Note 397: COLETTA. Ouv. cit., t. II, p. 221.]

Aussi bien les vengeances juridiques furent plus odieuses que ce

qu'on nomma pompeusement la justice du peuple. En vertu d'une

proclamation royale, qui enveloppait dans une proscription générale

tout individu ayant exercé des fonctions sous la République ou porté

les armes contre les Sanfédistes, près de 30,000 citoyens, rien qu'à

Naples, furent jetés en prison, ou du moins dans les souterrains et

dans les caveaux où on leur interdisait les lits, les sièges, la

lumière, les objets nécessaires pour boire et pour manger. On les

entassa aussi sur les vaisseaux anglais, transformés en pontons, et

l'amiral toujours flanqué de lady Hamilton, apercevait du haut de sa

dunette les prisonniers se tordre et hurler de douleur sous les coups

de nerf de boeuf.

Ce n'était rien encore: la Junte venait d'entrer en fonctions, et

de commencer le procès des plus illustres victimes de la trahison

anglaise. Les membres de la Junte avaient été choisis avec soin.

L'histoire vengeresse a conservé leurs noms: président: Felice

Damiani; procureur du roi: Giuseppe Guidobaldi; conseillers: Della

Rossa, Speziale, Fiore, Samausti; bourreau: Tommaso Paradiso. Sauf

le Calabrais Della Rossa, tous étaient Siciliens. Fiore, scélérat

reconnu, était le seul magistrat maintenu par la cour, Guidobaldi

chef des espions et des délateurs, et Speziale, un aventurier

méprisé, avaient été nommés directement par la reine. C'est ce

Guidobaldi qui disait à ses familiers: «Je ne dîne avec appétit que

lorsque j'ai envoyé la tête d'un Jacobin rouler sur l'échafaud de la

place du Marché-Neuf.» Quant à Speziale, il parcourait les prisons

pour se repaître des souffrances des prisonniers. Pour ses débuts il

avait pendant deux mois tenu à Procida une «véritable boucherie de

chair humaine». N'avait-il pas condamné à mort un tailleur, qui avait

commis le crime de costumer la municipalité républicaine, et fait

pendre un notaire «parce que c'est un homme adroit, et il est bon

qu'il meure»? Tels étaient les hommes qui devaient décider du sort de

près de 40,000 de leurs compatriotes.

Aussi bien les membres de la Junte étaient si fermement résolus à ne

pas user de clémence que le premier soin du procureur général fut de

transiger avec le bourreau. D'ordinaire chaque exécution rapportait

à l'exécuteur six ducats. Il fut décidé qu'on ne lui allouerait

plus que cent ducats par mois, car on ne voulait pas trop grever

le trésor, et on prévoyait de nombreuses condamnations. Elles ne

furent en effet que trop nombreuses. Trois listes des victimes ont

été dressées, la première par Lomonaco en 1800 et la seconde par le

général d'Ayala en 1865: mais elles sont toutes les deux inexactes.

La troisième a été publiée en 1870 par Fortunato: Elle rectifie et

complète les deux précédentes, grâce au journal inédit de Marinelli

et au registre de la congrégation des Blancs de la Justice, pénitents

qui accompagnaient les condamnés à l'échafaud. Cette liste comprend

quatre-vingt-dix-neuf noms, ceux des chefs: deux femmes, dix-huit

princes ou ducs, quatorze généraux, trois évêques, onze prêtres,

dix-huit propriétaires, huit professeurs, cinq médecins, deux

magistrats, deux étudiants et un notaire: mais on ne connaîtra jamais

les noms de ceux qui furent exécutés par les Anglais sur les pontons,

ou par les Sanfédistes dans les forts de Naples, les noms de ceux qui

périrent dans la lutte, de ceux qui moururent en prison ou en exil.

Quelques-unes de ces prisons étaient sinistres. Guillaume Pepe, qui

fut un des prisonniers, a raconté les souffrances horribles qu'il

endura durant sa captivité: mais combien se sont tus qui n'ont pas

osé élever la voix, ceux par exemple qui pourrirent dans la fosse de

l'Asinara, ou ceux qu'on relégua dans l'îlot de Favignana, cratère

éteint, le long des parois duquel les geôliers de Néron avaient jadis

taillé un escalier conduisant à la Fosse, c'est-à-dire au fond même

du cratère, cavité humide et malsaine, où ne pénètre pas un rayon de

soleil, où les animaux eux-mêmes ne peuvent vivre.

Bonaparte et les Républiques Italiennes (1796-1799) · 第 26 / 27 段