nouveau vicaire général fut rejoint par des paysans insurgés, des
déserteurs ou des soldats que la République avait eu l'imprudence de
licencier. Il le fut aussi par des échappés de prison et de bagne.
Tous les curés de la province, marchant eux-mêmes à la tête de leurs
paroisses, accoururent sous ses drapeaux. À la tête de ces bandes,
Ruffo s'empare de Mileto, de Cotrone, de Catanzaro et de Cosenza. À
chaque pas en avant, ses bandes grossissent et deviennent peu à peu
une armée. Pour les exciter, il leur promet des récompenses célestes,
mais aussi l'exemption pendant six ans de tout impôt, sans parler
des bénéfices à opérer sur les biens des rebelles confisqués par le
trésor royal. Il leur donne pour étendard la croix blanche, pour
cocarde la cocarde blanche des Bourbons et intitule pompeusement sa
petite armée: armée de la Sainte Foi (Santa Fede), et ses soldats
improvisés les Sanfédistes.
La Calabre était conquise. Ruffo entre alors dans la Pouille, la
soumet sans plus de peine, opère sa jonction avec les bandes de
Cesare, Sciarpa, Mammone, Fra Diavolo, et arrive sous les murs de
Naples le 13 juin 1799. Les horreurs commises par les Sanfédistes
sur leur passage dépassent l'imagination. Ruffo lui-même, s'il ne
donnait pas l'exemple, au moins ne savait pas ou ne voulait pas
interdire le pillage et le massacre à ses hommes. Tout suspect de
libéralisme était alors jeté en prison, battu, ou tué, parfois
avec d'odieux raffinements de torture, et ses biens partagés entre
ses assassins. Entre tous se signala Mammone: «Celui qui écrit
ces lignes, lisons-nous dans l'histoire de Vincenzo Cuoco[392], a
vu boire à Mammone du sang humain qui coulait des victimes qu'il
venait de massacrer. Il mangeait devant une table couverte de têtes
fraîchement coupées, et buvait dans un crâne encore sanguinolent.»
Aussi bien une sorte de furie sanguinaire semblait déchaînée sur ces
malheureux Napolitains. Les Anglais eux-mêmes donnaient l'exemple
de la férocité. Un lieutenant de Nelson, Towbridge, terrorisait
l'île de Procida. On a conservé de lui une lettre dans laquelle il
demande à l'amiral «un honnête juge pour faire pendre sept ou huit
des rebelles ses prisonniers». L'amiral[393] lui promet le juge en
question et ajoute: «Écrivez-moi bientôt qu'on a coupé quelques
têtes, il ne faut rien moins que cela pour me réconforter un peu.»
Or le juge sur lequel on comptait éprouva des scrupules. Il voulait
assurer aux condamnés les secours de la religion: il prétendait
qu'avant d'exécuter les prêtres, il fallait les dégrader. «Je lui ai
répondu, écrivait Towbridge à l'amiral, qu'il fallait commencer par
les pendre, et que, s'il ne les croyait pas suffisamment dégradés
par cette opération, je me chargerais de le faire.» Pendant que ces
officiers anglais échangeaient ces sinistres plaisanteries, un autre
Sanfédiste, moins scrupuleux que le juge de Procida, un certain
Vitella, procédait à des exécutions sommaires et, comme gage de
bonne amitié, envoyait à Towbridge un singulier cadeau. «Notre ami
Towdbrige, écrit Nelson à Lord Saint-Vincent, a reçu l'autre jour
avec un panier de raisins frais pour son déjeuner, la tête d'un
jacobin proprement arrangée dans une boîte. Towbridge s'excuse de ne
pas me l'avoir fait passer sur ce que le temps était trop chaud pour
un semblable message.» Il est vrai qu'il avait donné à l'assassin un
certificat de bonne conduite, et que, dans son rapport à Nelson, il
le qualifiait de brave garçon: «A jolly fellow!»
[Note 392: Liv. III, p. 239. Chi scrive lo ha vedute egli stesso
beversi il sangue suo, dopo essersi valassate, e cerca con avidita
quelli degli altri scolassati che erano con lui; beveva in un cranio.]
[Note 393: Aussi comprend-on et partage-on l'indignation du
napolitain Cuoco. (Liv. III, p. 216): «E voi, Inglesi, voi che vi
chiamate i piu colti, piu buoni tra popoli: voi stessi permetteste,
voi vedeste, voi anche eccitaste tali orrori!»]
De tels faits se passent de commentaires. Ils soulèvent le dégoût et
l'indignation. Ce n'était pourtant là que le prélude de bien d'autres
tragédies!
À la nouvelle de ces massacres, la terreur se répandit dans le pays
entier. On comprenait d'instinct que la fureur populaire serait
dépassée par la vengeance royale. Aussi les derniers défenseurs de
la République Parthénopéenne s'enfermèrent-ils à Naples avec la
résolution d'y combattre jusqu'au dernier soupir, plutôt que de
tomber entre les mains des égorgeurs sanfédistes. Le siège de Naples
commença. 60.000 hommes environ entouraient cette ville, tous bien
armés, excités par le fanatisme religieux et toutes les mauvaises
passions déchaînées. Dans l'intérieur de la ville les partisans de
la royauté conspiraient, les lazzaroni remuaient de nouveau et bon
nombre d'entre eux méditaient d'ouvrir les portes aux assiégeants.
Une division russe accourait à marches forcées au secours de Ruffo,
et la flotte anglaise de Nelson, commandée en sous-ordre par Foote,
bloquait le port et empêchait tout secours ou toute évasion. La
situation des républicains était donc comme désespérée. Ils le
comprirent, et dans l'impossibilité de soutenir la défense d'une
aussi grande ville avec des forces tellement inférieures, ils
résolurent de l'évacuer et de s'enfermer dans les forts, afin d'y
attendre des temps meilleurs, ou bien d'y honorer par leur résistance
les derniers jours de l'indépendance Parthénopéenne. Les forts
étaient au nombre de trois: les Français et leur chef, le colonel
Méjean, se retirèrent au fort Saint-Elme, et les derniers défenseurs
de la République aux forts du Château-Neuf et de l'Oeuf.
Les premiers jours du siège furent marqués par d'heureuses sorties.
Les Parthénopéens surprirent les Sanfédistes, enclouèrent une
batterie de canons, firent sauter les caissons et regagnèrent leur
poste après avoir répandu la terreur dans le camp ennemi. Ruffo,
très effrayé de ce retour offensif, et apprenant d'un autre côté
qu'une flotte française de vingt-cinq vaisseaux venait de quitter
Toulon, fit proposer aux assiégés une capitulation honorable. Ceux-ci
hésitèrent, car ils connaissaient la mauvaise foi napolitaine; mais
le colonel Méjean se laissa, paraît-il[394], acheter à prix d'argent
et consentit à livrer le fort Saint-Elme. Comme le général russe Her
Handy, le capitaine anglais Foote, et jusqu'au représentant de la
Turquie, se portaient garants de la capitulation et s'engageaient
à apposer leur signature à côté de celle du cardinal Ruffo, dont
les pouvoirs en qualité de vicaire général, étaient illimités, les
Parthénopéens se décidèrent à leur tour. Le traité portait que les
garnisons des forts du Château-Neuf et de l'Oeuf sortiraient avec les
honneurs de la guerre, et seraient respectées dans leurs biens. On
leur permettait, ou bien de s'embarquer pour Toulon sur des vaisseaux
parlementaires, ou bien de rester dans le royaume sans avoir rien
à craindre pour leur sécurité. Ces conditions devaient s'étendre
aux prisonniers faits dans la dernière guerre. Quant aux Français,
ils resteraient au fort Saint-Elme, et on leur donnait comme otages
quatre des principaux personnages de la cour (19 juin).
[Note 394: La trahison de Méjean n'est que trop prouvée. Lire le
rapport accablant de Lomonaco à Carnot, et surtout les deux lettres
de Marie-Caroline à Emma, en date du 7 et du 18 juillet 1799
(GAGNIÈRE, p. 171): «Je vous conjure, que l'on ne paye pas un sou à
Méjean. Après une si obstinée défense, ce serait réellement être dupé
et me faire croire que c'est parce que le généralissime (de l'armée)
cisalpine la veut partager avec Méjean.»--«Je relève tout ce que vous
me dites de Méjean. Je désire beaucoup que cette affaire soit mise
entièrement au clair et que tout soit découvert pour n'avoir plus
avec vous aucune sorte de traîtres ...»]
L'engagement était donc solennel. Tout avait été prévu, indiqué,
promis. L'Angleterre, la Russie et la Turquie, par l'intermédiaire
de leurs représentants, avaient sanctionné cet engagement contracté
par un vice-roi, légalement investi de pouvoirs illimités. De part
et d'autre, par conséquent, on était tenu de le respecter. En effet,
dès que les otages furent échangés, et les hostilités suspendues, les
plus compromis d'entre les vaincus s'embarquèrent sur les navires qui
devaient les conduire en France. Soudain Nelson parut à l'entrée du
golfe. Son arrivée apportait la mort à ceux qui se croyaient à juste
titre sauvés, et sa présence allait donner le signal d'une réaction
odieuse et inexpiable! (25 juin.)
Depuis six mois Nelson était entièrement dominé par la reine et par
lady Hamilton. Malgré les admonestations de l'amirauté, malgré les
prières de ses amis, ou les railleries brutales de Souvoroff qui lui
écrivait non sans raison que «Palerme n'était pas Cythère», le grand
amiral perdait son temps, sa santé et son honneur dans des plaisirs
excessifs et des fêtes qui ressemblaient singulièrement à des orgies.
Marie-Caroline et Emma, la seconde surtout, avaient étouffé en lui le
sentiment de l'honneur, et même celui de la dignité anglaise. Entre
leurs mains Nelson ne fut plus qu'un instrument, et, par malheur pour
sa réputation, un instrument de vengeance. Affolé par leurs discours,
enivré par leurs promesses, surexcité et comme enivré par leur âpre
désir de vengeance, le malheureux amiral accourut de Naples, bien
résolu à n'accorder aucun pardon. Aussi bien lady Hamilton l'avait
suivi comme pour le mieux surveiller. On assure qu'à la vue du
pavillon qui annonçait la suspension des hostilités, elle s'élança
sur le gaillard d'arrière où se tenait l'amiral et lui cria dans un
accès de folle colère: «Nelson, faites abattre ce pavillon de trêve.
On n'accorde pas de trêve aux vaincus.» Le premier acte de l'amiral
fut en effet de prendre à la remorque et de conduire sous les canons
du château de l'Oeuf les vaisseaux, chargés de réfugiés, qui, sur la
foi de la capitulation, s'apprêtaient à partir pour Toulon, et de les
transformer en prisons flottantes.
Le cardinal Ruffo était aussitôt accouru à bord du _Foudroyant_.
Nelson lui apprit que l'intention du roi était de considérer comme
nulle et non avenue toute capitulation signée avec des rebelles. Le
cardinal défendit avec une noble énergie les droits qu'il avait reçus
de son souverain, Nelson le traita avec mépris, l'accusa de créer à
Naples un parti hostile aux vues de son souverain et finit par le
congédier. Le capitaine de Foote à son tour fit observer à Nelson
qu'il avait reçu de lui le droit de ratifier une capitulation, et
le supplia de faire honneur à la signature de l'Angleterre. Nelson
fut inexorable. Il se débarrassa même de ce censeur incommode en
l'envoyant à Palerme pour se mettre avec sa frégate à la disposition
de la famille royale; puis, il attendit pour les exécuter, les
résolutions définitives de Ferdinand et de Marie-Caroline.
Un décret du roi, une lettre de Marie-Caroline à son amie Emma, et
la copie de la capitulation annotée par la reine furent présentés à
l'amiral le 27 juin, et firent disparaître ses dernières hésitations,
si toutefois il hésita un instant à se déshonorer pour les beaux yeux
de sa maîtresse et les flatteries intéressées de la reine de Naples.
Voici ces trois documents qui méritent d'être reproduits comme un
exemple éclatant du désarroi dans les consciences et de l'aveuglement
où peuvent jeter les passions politiques.
Le décret du roi portait que «le souverain n'ayant jamais eu
l'intention de capituler avec des rebelles, la capitulation devait
être cassée; qu'il fallait créer une junte d'État qui condamnerait
les chefs à mort, les subalternes à la prison et à l'exil et tous à
la confiscation des biens». Ferdinand déclarait en même temps que,
pour récompenser les services de l'amiral Nelson, il le nommait duc
de Bronte. C'était le prix du sang qu'on lui demandait de verser.
Voici quelques extraits de la lettre de la reine[395]: «... Les
rebelles patriotes doivent mettre bas les armes, sortir à discrétion
et volonté du roi. Alors, si l'on m'en croit, il se fera un exemple
des principaux chefs, représentants et les autres seront déportés
avec l'engagement signé d'eux-mêmes de la peine de mort, s'ils
remettent les pieds dans les États du Roi. On en prendra note,
filiation, et dans ce nombre seront compris les chefs de brigade, les
clubistes et les plus furieux écrivains. Aucun militaire qui aura
servi ne sera admis dans l'armée. Enfin une sévérité exacte, prompte,
juste. La même chose se fera pour les femmes qui se sont distinguées
dans la révolution, et cela sans pitié. Il n'y a pas besoin d'une
junte d'État. Il n'y a ni procès, ni discussion. C'est un fait avéré,
prouvé, patent, où les scélérats se rendront à l'imposante force de
l'amiral, où il faudra réunir les corps des troupes, en faire même
venir du dehors, si cela est besoin, avertir les pauvres femmes et
les enfants de sortir, prendre par force les deux forts selon les
règles de la guerre, et ainsi terminer cette coupable et périlleuse
résistance ... Enfin, ma chère Milady, recommandez à milord Nelson
de traiter Naples comme si c'était une ville rebelle d'Irlande qui
se fût conduite ainsi. Il ne faut pas avoir égard au nombre: les
milliers de scélérats de moins rendront la France plus faible, et
nous nous en trouverons mieux ...»
[Note 395: GAGNIÈRE, p. 187.]
Comme commentaire à ces odieuses paroles, et sans doute afin de
prévenir toute équivoque, la reine renvoyait en même temps à l'amiral
la capitulation annotée de ses propres mains. Pas un article ne
trouve grâce devant la furie royale. Elle accuse de trahison ou
de bassesse tous ceux qui l'ont signée. Elle est inexorable pour
ses propres sujets, et pleine de mépris pour les Français qu'elle
voudrait bien traiter comme des gens en dehors de tout droit. Elle
termine par cette déclaration de principes: «Ce traité est une chose
si infâme que si, par un miracle de la Providence, il ne vient pas
quelque événement qui le rompt ou détruise, je me considère perdue
et déshonorée. Et je crois qu'au risque de mourir de la mal'aria,
des fatigues ou d'une arquebusade des rebelles, le roi, d'un côté,
le prince héritier, de l'autre, doivent immédiatement armer les
provinces, marcher contre la ville rebelle, et s'ensevelir sous les
ruines si elle résiste, plutôt que de rester les vils esclaves de
ces coquins de Français et de leurs infâmes émules les rebelles. Mon
sentiment, si cette infâme capitulation est respectée, est tel que je
serais moins affligée de la perte du royaume que des effets que j'en
attends.»
Aussitôt Nelson lança un ordre qui déclarait que «si, dans l'espace
de vingt-quatre heures les partisans de l'infâme République ne
s'abandonnaient pas à la clémence du roi, il les considérerait comme
encore en rébellion et comme des ennemis de S. M. Sicilienne». En
vertu de cet ordre quatre-vingts républicains furent extraits des
vaisseaux qui auraient dû les transporter à Toulon, et conduits
enchaînés, au milieu des hurlements de mort de la populace, dans
les casemates des forts. Le colonel Méjean, encore maître du fort
Saint-Elme, aurait dû protester pour l'honneur de son pays et se
défendre jusqu'à la dernière extrémité. On avait acheté ce misérable.
Il ouvrit les portes de la citadelle, à condition que la garnison
en sortirait avec les honneurs de la guerre et serait rapatriée,
mais en autorisant les agents du roi à arrêter les réfugiés
napolitains, pourtant couverts par le drapeau français et par une
double capitulation. En effet, les sbires de Ferdinand arrêtèrent
au milieu de nos soldats quelques infortunés qui avaient échappé à
leurs recherches, et que Méjean leur signala. Il leur livra même deux
officiers d'origine napolitaine, mais qui servaient depuis plusieurs
années dans l'armée française, Matera et Belpaladi. On eût dit que
tout ce monde officiel se déshonorait à plaisir!
Parmi les prisonniers de la première heure était le prince
Caracciolo, amiral de la flotte Parthénopéenne. C'était un
septuagénaire. Il avait mérité l'estime et l'affection des Anglais,
au temps où les deux flottes britannique et napolitaine voguaient
de conserve; mais il avait servi la nouvelle république, et, avec
quelques canonnières, n'avait pas craint d'assaillir à plusieurs
reprises, les frégates anglaises. Trahi par un de ses domestiques,
il fut conduit à bord du Foudroyant, le vaisseau amiral, le 27 juin,
à neuf heures du matin. Nelson assembla immédiatement un conseil
de guerre, dont les membres avaient reçu l'ordre de n'admettre ni
témoins à décharge, ni défenseur: les membres de cette cour martiale,
si singulièrement transformés en cour d'exécution, n'osèrent pourtant
condamner l'illustre vieillard qu'à la prison perpétuelle. On
transmit la décision à Nelson. «Non, répondit-il, la mort!» Et les
juges obéirent! Aussitôt l'amiral donna ses ordres pour l'exécution
immédiate. Caracciolo devait être pendu à bord de la _Minerva_,
et son cadavre jeté à la mer. À cette nouvelle le cardinal Ruffo
intervint de nouveau. Ce sera son honneur et en quelque sorte sa
justification. La conférence fut orageuse: mais lady Emma était
aussi à bord du _Foudroyant_, et encourageait Nelson à ne pas céder.
L'amiral obéissait-il à un zèle fanatique, ou cédait-il à d'infâmes
suggestions, on l'ignore, mais il resta inflexible. Réduit à une
dernière espérance, Caracciolo fit prier lady Hamilton d'intercéder
en sa faveur, mais cette Euménide ferma sa porte, et ne sortit de
sa cabine que pour se repaître du spectacle de l'exécution. Elle se
hâta d'en rendre compte à la reine, qui lui répondit (2 juillet):
«... J'ai vu aussy la triste et méritée fin du malheureux et forcené
Caracciolo. Je sens bien tout ce que votre excellent coeur aura
souffert, et cela augmente ma reconnaissance.[396]»
[Note 396: GAGNIÈRE, p. 208.]
Pour que rien ne manquât à l'horreur de cette tragédie, le cadavre
de l'infortuné fut jeté à la mer avec un lest de 250 livres, mais
il surnagea, et, par un hasard qui ressemblait à un commencement
de punition divine, se présenta aux yeux du roi Ferdinand quand ce
dernier se décida à rentrer à Naples. Saisi d'un tremblement nerveux,
«que veut ce mort?» dit en balbutiant le roi. «Sire, répondit le
chapelain du Foudroyant, ce mort vient réclamer une sépulture
chrétienne.--Il l'aura!» Le cadavre fut en effet recueilli et inhumé
le même jour dans l'église de Sainte-Marie aux Liens sur le quai
Sainte-Lucie. Il y repose encore aujourd'hui.
Cette mort ou plutôt cet assassinat donna le signal des atrocités.
Comme on devait une récompense aux bandits et aux lazzaroni, on leur
livra la ville. Du 29 juin au 8 juillet, jour de l'arrivée du roi,
Naples fut la proie de tous les brigands de l'Italie méridionale.
«L'horreur du massacre, écrit un témoin oculaire, Marinelli, du
pillage, du libertinage, était montée à un tel point qu'il m'est
impossible de tout écrire. La basse plèbe s'ingéniait à qui
inventerait un supplice nouveau, une obscénité plus horrible. Une
femme de qualité subit, à l'instigation de lady Hamilton, les plus
atroces outrages: déshabillée, fouettée sur la place publique, et
ensuite abandonnée à la bestiale populace.»--«On vit, écrit[397]
Coletta, au milieu de la place même du palais Royal flamber un
énorme bûcher: dans ce brasier ardent la populace jeta cinq victimes
vivantes, et, lorsque les chairs furent suffisamment grillées,
les cannibales se mirent à les manger.» Dégoûté de ces crimes, le
cardinal Ruffo essaya de rétablir l'ordre, mais il n'y réussit qu'en
appelant à son aide les soldats russes qui occupaient les forts.
[Note 397: COLETTA. Ouv. cit., t. II, p. 221.]
Aussi bien les vengeances juridiques furent plus odieuses que ce
qu'on nomma pompeusement la justice du peuple. En vertu d'une
proclamation royale, qui enveloppait dans une proscription générale
tout individu ayant exercé des fonctions sous la République ou porté
les armes contre les Sanfédistes, près de 30,000 citoyens, rien qu'à
Naples, furent jetés en prison, ou du moins dans les souterrains et
dans les caveaux où on leur interdisait les lits, les sièges, la
lumière, les objets nécessaires pour boire et pour manger. On les
entassa aussi sur les vaisseaux anglais, transformés en pontons, et
l'amiral toujours flanqué de lady Hamilton, apercevait du haut de sa
dunette les prisonniers se tordre et hurler de douleur sous les coups
de nerf de boeuf.
Ce n'était rien encore: la Junte venait d'entrer en fonctions, et
de commencer le procès des plus illustres victimes de la trahison
anglaise. Les membres de la Junte avaient été choisis avec soin.
L'histoire vengeresse a conservé leurs noms: président: Felice
Damiani; procureur du roi: Giuseppe Guidobaldi; conseillers: Della
Rossa, Speziale, Fiore, Samausti; bourreau: Tommaso Paradiso. Sauf
le Calabrais Della Rossa, tous étaient Siciliens. Fiore, scélérat
reconnu, était le seul magistrat maintenu par la cour, Guidobaldi
chef des espions et des délateurs, et Speziale, un aventurier
méprisé, avaient été nommés directement par la reine. C'est ce
Guidobaldi qui disait à ses familiers: «Je ne dîne avec appétit que
lorsque j'ai envoyé la tête d'un Jacobin rouler sur l'échafaud de la
place du Marché-Neuf.» Quant à Speziale, il parcourait les prisons
pour se repaître des souffrances des prisonniers. Pour ses débuts il
avait pendant deux mois tenu à Procida une «véritable boucherie de
chair humaine». N'avait-il pas condamné à mort un tailleur, qui avait
commis le crime de costumer la municipalité républicaine, et fait
pendre un notaire «parce que c'est un homme adroit, et il est bon
qu'il meure»? Tels étaient les hommes qui devaient décider du sort de
près de 40,000 de leurs compatriotes.
Aussi bien les membres de la Junte étaient si fermement résolus à ne
pas user de clémence que le premier soin du procureur général fut de
transiger avec le bourreau. D'ordinaire chaque exécution rapportait
à l'exécuteur six ducats. Il fut décidé qu'on ne lui allouerait
plus que cent ducats par mois, car on ne voulait pas trop grever
le trésor, et on prévoyait de nombreuses condamnations. Elles ne
furent en effet que trop nombreuses. Trois listes des victimes ont
été dressées, la première par Lomonaco en 1800 et la seconde par le
général d'Ayala en 1865: mais elles sont toutes les deux inexactes.
La troisième a été publiée en 1870 par Fortunato: Elle rectifie et
complète les deux précédentes, grâce au journal inédit de Marinelli
et au registre de la congrégation des Blancs de la Justice, pénitents
qui accompagnaient les condamnés à l'échafaud. Cette liste comprend
quatre-vingt-dix-neuf noms, ceux des chefs: deux femmes, dix-huit
princes ou ducs, quatorze généraux, trois évêques, onze prêtres,
dix-huit propriétaires, huit professeurs, cinq médecins, deux
magistrats, deux étudiants et un notaire: mais on ne connaîtra jamais
les noms de ceux qui furent exécutés par les Anglais sur les pontons,
ou par les Sanfédistes dans les forts de Naples, les noms de ceux qui
périrent dans la lutte, de ceux qui moururent en prison ou en exil.
Quelques-unes de ces prisons étaient sinistres. Guillaume Pepe, qui
fut un des prisonniers, a raconté les souffrances horribles qu'il
endura durant sa captivité: mais combien se sont tus qui n'ont pas
osé élever la voix, ceux par exemple qui pourrirent dans la fosse de
l'Asinara, ou ceux qu'on relégua dans l'îlot de Favignana, cratère
éteint, le long des parois duquel les geôliers de Néron avaient jadis
taillé un escalier conduisant à la Fosse, c'est-à-dire au fond même
du cratère, cavité humide et malsaine, où ne pénètre pas un rayon de
soleil, où les animaux eux-mêmes ne peuvent vivre.