facile conquête, quand on apprit que deux des colonnes napolitaines,
celles que commandaient Micheroux et San Filipo, venaient d'être
battues par les Français à Fermo et à Terni. Ces premiers échecs
refroidirent singulièrement l'enthousiasme. Nelson, qui prévoyait le
résultat final, écrivit à l'amirauté: «Si Mack est défait, le royaume
sera perdu en quinze jours, car l'empereur d'Autriche n'a pas encore
fait bouger son armée, et le royaume de Naples réduit à lui-même
n'est pas en état de résister.» Marie-Caroline elle-même commença à
réfléchir sur les inconvénients de la précipitation[386]. Dans les
lettres qu'elle adressait alors à sa chère confidente, elle parlait
de se retirer aux champs et vantait le bonheur des paysans. Elle
disait[387] aussi, avec un singulier pressentiment de l'avenir: «Il
n'y a pas encore eu bataille, et nos troupes se comportent très mal.
Cela m'attriste et m'anéantit.» Elle prenait même ses précautions en
cas de défaite, et s'écriait: «Nous ferons de tout, si ces malandrins
viennent en masse. Nous sacrifierons vie, tout. Mais si ces gens-là
(les Napolitains) continuent à fuir comme des lapins, nous sommes
perdus. Aussi la permanence du brave amiral, à qui je pourrai
confier, en cas de malheur, mes chers enfants sera un grand bien.
Nous ferons tout excepté de nous avilir, mais j'ai l'esprit bien
oppressé.»
[Note 386: Gagnière, p. 84.]
[Note 387: Id., p. 85.]
Ces sinistres pressentiments ne devaient que trop se réaliser! Mack
comprenant un peu tard la faute qu'il avait commise et apprenant que
Championnet concentrait toutes ses forces à Civita-Castellana pour
reprendre ensuite l'offensive, voulut alors prévenir ce mouvement,
mais il fut surpris en flagrant délit de concentration et les
Napolitains ne purent soutenir le choc de nos vieilles bandes.
Ils s'évanouirent au bruit du canon, et la débâcle commença. À
Monte-Buono, Otricoli, Calvi, Regnano, partout où ils essayèrent
de tenir tête, ils furent écrasés. Un seul corps napolitain, celui
que commandait un émigré, le général Damas, soutint l'honneur du
drapeau. Il fut battu à la Storta, à la Toscanella, à Orbitello, mais
obtint une capitulation honorable. Les autres généraux ne savaient
que fuir. Canons, drapeaux, prisonniers tombent entre nos mains,
et la retraite se convertit en déroute surtout lorsque Mack, qui
aurait voulu résister dans Rome, se voit abandonné par le roi et
donne l'ordre d'évacuer les États romains[388]. «Toujours battus et
toujours malheureux, commandés par des étrangers, voyant dans leurs
rangs beaucoup de Français, généraux ou colonels, qui, en qualité
d'émigrés, étaient intéressés à fuir pour échapper aux dangers de
la captivité, les Napolitains supposèrent qu'ils étaient trahis.
Leurs chefs furent traités par eux de jacobins et les liens de la
discipline se relâchèrent.»
[Note 388: Coletta, Histoire de Naples, t. II, p. 56.]
Ce fut bien pis encore quand on apprit que Championnet, passant de la
défensive à l'offensive, et non content d'être rentré à Rome après
dix-sept jours d'absence, se disposait à attaquer le roi dans ses
propres États. Sans doute la prudence conseillait au jeune vainqueur
de se maintenir à Rome, mais il venait, avec moins de 45,000 hommes,
de disperser une armée trois fois plus considérable et il appréciait
à leur juste valeur et le courage des Napolitains et surtout les
talents de leur général: aussi résolut-il de pousser en avant.
C'était pourtant une entreprise bien hardie que de s'enfoncer avec
une aussi faible armée, loin de ses communications, et dans un pays
à peu près inconnu, dont les habitants pouvaient soutenir une guerre
de partisans longue et dangereuse; mais Championnet comptait sur ses
soldats, et méprisait ses ennemis. Il poursuivit donc les Napolitains
à outrance.
Tout favorisa le jeune vainqueur. À sa gauche Duhesme, Monnier et
Rusca s'emparaient des Abruzzes et entraient sans coup férir à
Civitella del Trento et à Pescara, deux places fortes qui auraient pu
soutenir un long siège. À droite, Ney occupait Gaëte à la première
sommation; au centre Championnet poussait Mack devant lui, lui
enlevait prisonniers et canons, et le rejetait en désordre derrière
le Volturno. Ce fleuve est rapide et profond. Il forme une barrière
difficile à franchir. Il est de plus défendu par la forte place
de Capoue. Mack s'y arrêta et appela les paysans napolitains aux
armes. Cet appel fut entendu. En quelques jours plusieurs milliers
de partisans entrèrent en campagne. Ils remportèrent même quelques
succès. Championnet fut repoussé à Capoue, eut pendant trois jours
ses communications coupées, et fut obligé d'attendre que ses
autres divisions l'eussent rejoint. Mack ne sut pas ou ne voulut
pas profiter de ce retour de fortune. Comprenant que ces bandes
indisciplinées ne pouvaient résister à une armée aussi fortement
organisée que l'armée française, il entra en négociations avec
Championnet et signa bientôt avec lui, le 11 janvier 1799, un
armistice par lequel il cédait aux Français tout le royaume de Naples
au delà du Volturno, et leur payait une contribution de guerre de
huit millions.
À cette nouvelle, l'armée napolitaine se révolta. Elle cria à la
trahison, et, au lieu de s'en prendre à sa propre lâcheté, voulut
massacrer le général que naguère elle proclamait le libérateur de
l'Italie. Mack n'eut d'autre refuge que l'armée française. Bien qu'il
eut tenu, à l'égard de Championnet et de ses soldats, un langage
peu convenable, le généreux vainqueur, oubliant ses injures, le
reçut avec empressement, l'admit à sa table, et lui laissa même son
épée. Seulement, autorisé qu'il était par le refus d'exécuter les
conditions de l'armistice, il s'avança contre Naples, et annonça
qu'il était déterminé à la prendre d'assaut en cas de résistance.
Naples était alors en pleine anarchie. Elle appartenait à la
populace qui s'y livrait à d'affreux excès, car toute autorité, tout
gouvernement avaient disparu. Le roi se discréditait à plaisir.
Après s'être fixé à Rome en triomphateur antique et en restaurateur
de la Papauté, il avait fui honteusement, à la première nouvelle de
l'approche des Français. Il avait même prié son grand écuyer, Ascoli,
de changer d'uniforme avec lui, et l'avait traité en souverain,
tant qu'il ne s'était pas cru en sûreté derrière les murailles de
son palais. Quand les Français approchèrent de la capitale, le
grotesque Nazone, comme le surnommaient les lazzaroni, troublé dans
sa béate quiétude, ne sut qu'accabler de ses sarcasmes la reine et
ses confidents, qui étaient la cause principale de la catastrophe,
mais il ne prit aucune mesure pour la prévenir. Au contraire, au lieu
d'apaiser le peuple qui s'agitait, et menaçait d'égorger ministres
et généraux, le roi ordonna de distribuer des armes aux lazzaroni.
C'était en quelque sorte mettre le feu aux poudres. Aussitôt
commencèrent les assassinats et les pillages. Un des serviteurs du
roi, Antonio Ferreri, qu'il avait envoyé en Autriche pour demander
à son beau-frère l'Empereur quelques renseignements précis, fut
assassiné aux portes mêmes du palais, et sous les yeux de Ferdinand.
Les assassins montèrent le cadavre dans le palais, et forcèrent le
roi à jurer, la main étendue sur le mort, qu'il ne quitterait pas
Naples.
Ferdinand n'avait jusqu'alors, malgré les sollicitations de la reine,
manifesté aucun désir de quitter sa capitale. Était-ce courage de
sa part, était-ce plutôt crainte de changer d'habitudes, ou bien
encore difficulté de fuir, puisque les lazzaroni assiégeaient les
grilles du palais? L'assassinat de Ferreri précipita sa résolution.
Il annonça donc qu'il était décidé à passer en Sicile, et pria Nelson
de l'aider à exécuter ce projet. La reine se préparait[389] depuis
longtemps à cette fuite. De concert avec l'ambassadeur Hamilton et
sa triste épouse, elle avait tout disposé pour un départ clandestin.
Les meubles précieux de la couronne, les chefs-d'oeuvre de l'art,
et tout le numéraire, depuis longtemps entassé dans la prévision
d'une catastrophe, avaient été soigneusement emballés. La liste
des personnes qui devaient accompagner la famille royale avait
été discutée; chacun des favorisés avait même reçu une sorte de
laissez-passer, que le hasard des temps a conservé. C'est une sorte
de carte figurant trois enfants joufflus, dont l'un sonne de la
trompette sous un cyprès et agite la main gauche pour appeler les
deux autres. Dans un des angles est une ligne imprimée: «Imbarcate,
vi prega M. C.» On attendait pourtant l'autorisation royale. À peine
le roi l'eut-il accordée que Nelson prêta son concours à cette
fuite honteuse, et l'organisa avec autant de soin que s'il se fût
agi d'un ordre de combat. C'est lui qui, par un passage souterrain
qui conduisait du palais à la mer, fit embarquer par des matelots
anglais les caisses et les bagages: c'est lui qui reçut les fugitifs
dans trois chaloupes: la première ne devait prendre à son bord que
la famille royale, Acton, Castelcicala, Belmonte et Thurn. Les
deux autres emportaient pêle-mêle chambellans et dames d'honneur,
nourrices et domestiques, aumônier et apothicaire, sans oublier
«monsieur Pernet, cuisinier du roi». Le convoi se composait de trois
vaisseaux anglais et d'une frégate napolitaine, le Sannita. Le
commandant de cette frégate, l'amiral Caracciolo, suppliait le roi de
monter à son bord, le pont du Sannita étant encore terre napolitaine.
Le roi allait y consentir, mais Marie-Caroline ne voulait pas se
séparer de sa chère Emma, déjà embarquée sur le vaisseau de Nelson,
le Vanguard, et ce fut l'Angleterre qui donna l'hospitalité à cette
triste famille. Pendant deux longues journées les vents contraires
retinrent l'escadre dans la rade. Nobles et prêtres, fonctionnaires
et soldats, ne pouvant croire à tant de lâcheté, envoyèrent au roi
députés sur députés pour le supplier de ne point les abandonner.
Ferdinand ne voulut recevoir que l'archevêque et ce fut pour lui
déclarer que sa décision était irrévocable. Le 23 décembre au soir,
Nelson se décida à lever l'ancre. Une affreuse tempête assaillit le
convoi. La famille royale se crut perdue, et le roi déchargea sa
colère par de furieuses invectives contre sa femme et ses confidents.
Un de ses enfants, le prince Albert, tomba soudainement malade,
et mourut entre les bras de lady Hamilton. Durant une embellie on
remarqua la façon admirable dont se comportait le Sannita. Le roi
en fit à dessein l'observation à Nelson, dont l'orgueil froissé ne
pardonna jamais à Carracciolo. Ce fut seulement le 26 décembre que le
Vanguard entra dans le port de Palerme.
[Note 389: Lire au sujet de ces préparatifs les curieuses lettres
adressées par la reine à Emma Hamilton. En voici quelques extraits
(Gagnière, p. 94): «Je brûle de vous envoyer ce soir tout notre
argent d'Espagne, du roi et le mien. Ils sont [Montant illisible]:
Voilà tout notre avoir, mais nous n'avons jamais thésaurisé. Les
diamants de toute la famille, hommes et femmes, arriveront demain
soir pour être tout consigné au respectable amiral lord Nelson.»
Id., p. 96. 18 décembre: «Voici encore trois malles et une petite
caisse. Dans les trois premières, il y a un peu de lingerie pour tous
mes enfants, pour servir à bord et quelques habits dans la caisse.
J'espère ne pas être indiscrète en vous les envoyant. Le reste de
ce qui pourra aller ira sur un bâtiment sicilien.» Id. 19 décembre:
«J'abuse de votre bonté et de celle de notre cher amiral. Les caisses
grandes, faites-les déposer à fond de cale, et petites plus à portée
de la main. C'est que j'ai malheureusement une nombreuse famille.
Je suis dans le comble de la désolation et des larmes ... Adieu, ma
chère. L'horrible ruine abrège deux tiers de notre pure existence.
Je m'en remettrai à la divine Providence et m'en ferai une raison.»
Id. p. 97. 19 décembre: «Voyez les bijoux de toute une malheureuse
famille, le paquet de notre personnelle et un peu d'argent, et une
caisse avec des chemises et hardes en cas de besoin sur le bord.
Demain, j'enverrai des autres pour mes enfants, étant douze personnes
de famille ...»]
Telle fut la déplorable issue de la prise d'armes napolitaine. Ce
qu'il y eut de plus honteux dans cette campagne, ce ne fut pas un
premier revers qui pouvait se réparer, mais le soudain effondrement
qui précipita cette fuite honteuse, et surtout le départ clandestin
de cette cour, qui ne trouvait de sauvegarde que sous le pavillon
anglais. Aussi bien la famille royale avait pris ses précautions.
Les caisses, au déménagement furtif desquelles avait présidé
l'ambassadrice d'Angleterre, contenaient un véritable trésor. D'après
le rapport de Nelson à son commandant en chef, lord Saint-Vincent
«Lady Hamilton, du 14 au 21 décembre, reçut toutes les nuits les
richesses de la famille royale, ainsi que les bagages des nombreuses
personnes à embarquer. Quant au numéraire, je suis dépositaire de
deux millions cinq cent mille livres sterling (62,500,000 francs).»
C'est ce que Marie-Caroline appelait «un peu d'argent et quelques
bijoux».
Les Anglais, gens prudents et avisés, voulurent tourner à leur profit
la protection qu'ils accordaient aux fugitifs. Avant de quitter
Naples, et sous le prétexte de ne pas laisser tomber entre les mains
des Français des ressources qui pouvaient leur servir, ils brûlèrent
les chantiers de construction et les arsenaux, et incendièrent
toute la flotte de guerre. En plein jour, le comte de Thurn ordonna
l'incendie de deux vaisseaux napolitains et de trois frégates qui
étaient à l'ancre dans le golfe. «Le feu[390], quoique au milieu
du jour, apparaissait aux spectateurs sous une couleur sombre et
blanchâtre. On voyait les flammes sortir comme de la mer, se glisser
le long des flancs des vaisseaux, s'élancer à travers les mâts, les
vergues, les câbles goudronnés et les voiles, dessinant en traits de
feu les vaisseaux qui, un instant après, tombaient réduits en cendres
et disparaissaient.» Après tout, n'était-ce pas une flotte de moins
dans la Méditerranée, et le service que l'Angleterre rendait aux
Bourbons ne valait-il pas le sacrifice de quelques bâtiments qu'on
remplacerait plus tard?
[Note 390: Coletta, ouv. cit., t. II, f. 77.]
Pendant ce temps Championnet s'approchait de Naples. Ferdinand avait
délégué tous ses pouvoirs au prince Pignatelli, qu'il avait nommé
vice-roi et vicaire général. Pignatelli n'était qu'un personnage de
représentation tout à fait incapable de s'élever à la hauteur des
circonstances. Il ne sut que répandre dans le peuple de furibondes
déclamations, tout en envoyant une députation aux Français, Bientôt
même, ne se croyant plus en sûreté derrière les murailles du fort
Saint-Elme, il s'embarqua secrètement pour la Sicile. Cette honteuse
défection livrait la ville à la populace. Les lazzaroni, dont la
fureur était augmentée par l'imminence du danger, essayèrent de
défendre la capitale, et ils le firent avec plus de bravoure qu'on
ne pouvait l'attendre de leur part. Seulement, sous le prétexte
d'arrêter la trahison, ils se livrèrent à de tels excès que tout
ce qu'il y avait de gens honnêtes et modérés souhaitaient l'entrée
des Français. On écrivit à Championnet pour le prévenir que Naples
ouvrirait ses portes aux Français. En effet, le fort Saint-Elme nous
fut livré, mais les lazzaroni se défendirent dans les rues, et ils
allaient peut-être incendier la ville, si un de leurs chefs, fait
prisonnier et traité avec beaucoup d'égards par les Français, ne leur
eût persuadé de déposer les armes et de traiter avec les vainqueurs
(janvier 1799).
Championnet, par la prise de Naples, était le maître de presque toute
la partie continentale du royaume. Deux mois et moins de 20,000
hommes lui avaient suffi pour repousser l'invasion napolitaine et
désarmer les lazzaroni. Cette courte et brillante campagne lui valut
une grande réputation. Le Directoire le chargea de consolider sa
conquête et d'organiser le pays en république. Cette transformation
était au moins prématurée. Ni les moeurs, ni les traditions
napolitaines ne préparaient à un changement aussi radical, mais
le peuple aime tout ce qui est nouveau, et la bourgeoisie, dont
tous les voeux se trouvaient de la sorte plus que comblés, accepta
avec plaisir les propositions françaises. Tout ce que Naples
renfermait alors de noms illustres et d'hommes considérés se rallia
immédiatement; les nobles suspects à la cour, et les propriétaires
suspects aux lazzaroni se réunirent à Championnet. Ils devinrent
républicains par instinct de conservation. On décida donc qu'une
république nouvelle serait instituée, que sa constitution serait
modelée sur la constitution française et que la nouvelle république
serait intitulée Parthénopéenne, du nom porté jadis par Naples.
Cinq directeurs furent chargés du pouvoir exécutif. Le docteur
Cirillo devint président du Corps législatif; un ancien capitaine
d'artillerie, Manthone, fut nommé ministre de la guerre et général
en chef de l'armée; le prince Caracciolo, qui était revenu de
Sicile, eut le commandement des quelques chaloupes canonnières qui
composaient la marine parthénopéenne; enfin on leva deux légions de
volontaires. Il y eut alors une heure de joie et d'espérance. On crut
à l'avenir de la jeune République. Les plus nobles dames quêtaient
dans les églises pour les blessés. On ne représentait plus au théâtre
que les tragédies d'Alfieri, tout imbues de l'esprit républicain.
Une femme qui fut à la fois peintre et improvisatrice, et qui
devait mourir martyre, Eleonora Pimentel, rédigeait le _Moniteur
républicain_ et réchauffait de sa verve brûlante les esprits attiédis
et découragés. Les lazzaroni eux-mêmes acceptaient la révolution.
Championnet n'avait-il pas donné une garde d'honneur à leur saint
favori, saint Janvier, et, malgré les insinuations des royalistes,
le miracle de la liquéfaction du sang n'avait-il pas eu lieu dans
les formes ordinaires, et même plus vite que d'habitude? Il est vrai
que le général avait eu la précaution de prévenir le curé de la
cathédrale qu'il le rendait responsable des désordres qui pourraient
s'élever si le miracle n'avait pas lieu.
Cet enthousiasme ne devait pas être de longue durée. L'idylle allait
tourner au drame. La jeune République avait trop d'ennemis intéressés
à sa ruine. Elle allait bientôt succomber.
Ce furent les Français qui l'abandonnèrent les premiers. Il est
vrai qu'ils cédèrent à la nécessité. La seconde coalition venait
d'éclater. Nos armées étaient battues en Allemagne, menacées en
Hollande et en Suisse, menacées surtout en Italie. C'eût été le
comble de l'imprudence, au moment où nous avions besoin de toutes
nos forces, que d'en détourner une partie pour maintenir et protéger
un État dont la création avait été tout accidentelle. Championnet
n'était plus là pour maintenir et perpétuer son oeuvre. Ne s'était-il
pas avisé de vouloir protéger les Napolitains contre les agents
du Directoire, qui ne cherchaient à faire de la conquête qu'une
opération lucrative? Il avait expulsé le commissaire Faypouet, qui
empiétait sur ses attributions, et déchiré ses décrets «comme étant
injurieux, indécents, séditieux et funestes». Aussi était-il devenu
l'idole des Napolitains. On déterra dans les registres de baptême
un certain Giovanni Championné, né, il est vrai, quarante ans avant
le Jean Championnet de Valence, mais les lazzaroni n'en crurent pas
moins à l'origine napolitaine de leur conquérant. Ils l'auraient du
reste suivi jusqu'en Sicile, et Championnet s'apprêtait sérieusement
à passer dans l'île, malgré les Anglais, et à achever sa conquête,
lorsqu'il fut subitement rappelé par le Directoire. Il obéit sans la
moindre hésitation et revint à Rome, où il fut arrêté, puis transféré
à Turin. Il ne devait quitter sa prison que pour marcher à de
nouveaux combats, et mourir, peut-être empoisonné, au moment même où
son rival de gloire, son collègue Bonaparte, étranglait la République
française dans l'orangerie de Saint-Cloud.
Macdonald, le successeur de Championnet à l'armée de Naples, fut
donc obligé de battre précipitamment en retraite, et d'évacuer le
territoire de la République Parthénopéenne pour courir à de nouveaux
dangers, il laissa pourtant au général Duhesme quelques soldats qui
tinrent garnison à Capoue, à Gaëte et dans les forts de Naples.
Les troupes étaient insuffisantes, mais au moins leur présence
attestait-elle que nous n'abandonnions nos alliés que par force
majeure, et avec l'espoir d'un prochain retour.
Or la République Parthénopéenne comptait de nombreux ennemis. Sans
parler des Anglais, des Turcs et des Russes qui menaçaient ses côtes,
du roi et surtout de la reine Marie-Caroline, qui, de son palais de
Palerme, ne cessait de prêcher la contre-révolution, la République
avait à redouter surtout ses propres sujets. Le peuple des campagnes
s'était prononcé contre elle. Les sauvages populations des Abruzzes
et de la Calabre avaient, dès le premier jour, refusé d'obéir. Tant
que les Français avaient fait respecter et exécuter leurs ordres,
on n'avait pas osé bouger; mais, dès que leur départ fut connu,
les bandes s'organisèrent et la guerre civile commença, atroce,
sanguinaire, sans pitié. Dans la Pouille quatre aventuriers corses,
un laquais, de Cesare, un déserteur, Bocchechiampe, et deux voleurs,
Corbara et Colonna, donnent le signal. Corbara se fait passer pour
le prince François, héritier présomptif du trône, et Cesare, pour le
duc de Saxe. On les croit sur parole. L'archevêque d'Otrante se garde
de démasquer l'imposture. Une des filles de Louis XV, la princesse
Victoire, qui se trouvait alors à Tarente, reconnaît publiquement
pour son neveu ce bandit malpropre. Aussitôt plusieurs milliers de
paysans fanatisés se rangent sous ses ordres. On vole, on brûle,
on tue, et Corbara, qui a ramassé beaucoup d'argent, s'enfuit pour
le mettre en sûreté, et se fait tuer par un corsaire grec. Colonna
disparaît également; Cesare et Bocchechiampe continuent à piller
et ravager l'un la terre d'Otrante, l'autre celle de Bari. Au même
moment la principauté de Salerne s'insurgeait sous la direction d'un
mauvais policier, Sciarpa. Dans les Abruzzes les paysans prennent les
armes sous la conduite d'un assassin jadis condamné aux galères. Dans
la terre de Labour une troupe de brigands et d'assassins, commandée
par le fameux Michel Pezzo, qu'une fantaisie de Scribe a popularisé
comme un voleur galant et généreux sous le nom de Fra Diavolo, et
par un monstre altéré de sang, vrai cannibale ou plutôt bête féroce,
le meunier Gaetano Mammone, massacre et pille sous prétexte de
politique. En deux mois, ce dernier fit fusiller 350 personnes et ses
satellites plus du double. Dans les Calabres enfin l'insurrection
prend les proportions d'un mouvement national. Les Calabrais sont
intelligents, sobres, habitués à une vie rude et active. Ils ont la
pratique des armes à feu. Ils sont excellents pour une guerre de
partisans. Excités par les émissaires de Marie-Caroline, ils étaient
tout prêts à entrer en campagne lorsqu'un de leurs curés, Rinaldi,
écrivit au roi, à Palerme, pour lui faire part des dispositions des
habitants. Ferdinand était alors fort découragé. Il n'espérait plus
sa restauration que des succès des armées coalisées. Les propositions
de Rinaldi furent donc écoutées avec indifférence, mais elles avaient
frappé un ambitieux, jaloux de se distinguer, qui s'offrit pour
conduire l'entreprise. On n'avait rien à perdre, et on pouvait tout
gagner. Le roi accepta cette fois l'offre qu'on lui faisait, et nomma
vicaire général du royaume le hardi compagnon, qui lui promettait de
le reconduire à Naples.
Cet homme était le cardinal Ruffo. Il appartenait à une des
meilleures familles du pays. N'étant que cadet, il avait, suivant
l'usage du temps, embrassé la carrière ecclésiastique, où
l'attendaient les honneurs réservés à sa naissance. Il n'avait
longtemps donné que le pire des exemples. Il avait fatigué Rome
et la cour pontificale du bruit de ses dissipations et de son
désoeuvrement. Pour s'en débarrasser, le pape Pie VI l'avait nommé
son trésorier apostolique et avait fini par lui donner la pourpre de
cardinal[391]. Ce fut encore pour s'en débarrasser qu'Acton décida le
roi Ferdinand à l'envoyer en Calabre.
[Note 391: Un contemporain, Cuoco, l'a traité bien sévèrement, t.
III, § 44. «C'était un scélérat ambitieux, sans principes d'honneur
et de morale. Il avait toujours mille expédients pour réussir
dans ses projets. Suo Ruffo ad onta dello porposa onde apparivo
rivestito, non ero che un capo di brianti.»]