signalerons les généraux Schipani et Spano, pris les armes à la main,
et qui furent immolés dans un premier moment d'effervescence. Massa,
qui avait rédigé et signé la capitulation, Ettore Caraffa montèrent
au gibet. Gabriel Manthone, interrogé par Speziale sur ce qu'il
avait à dire pour sa justification, se contenta de répondre: «J'ai
capitulé.--Cela ne suffit pas.--Je n'ai aucune raison à donner à qui
foule aux pieds les traités.» Et il marcha avec calme à la mort. Le
comte de Ruvo fut moins patient: «Si nous étions tous deux libres,
dit-il au juge qui l'insultait, tu parlerais avec plus de prudence.
Ce sont ces chaînes qui te rendent si hardi.» Plein d'une noble
fierté, il voulut rester couché sur le dos pour voir descendre sur sa
tête l'instrument de mort. Un accusé, Velasco, essaya de se venger en
étranglant Speziale, mais il ne put que l'entraîner vers une fenêtre,
pour s'y précipiter avec lui. Speziale se vengea de la terreur qu'il
avait éprouvée en redoublant de cruautés et d'infamies. Une de ses
victimes, Batistessa, n'était pas morte à la potence, où elle avait
été suspendue pendant vingt-quatre heures. Speziale le fit égorger
par le bourreau. Un de ses anciens amis, Nicolo Fiani, était détenu,
mais aucune charge ne pesait contre lui. Speziale l'appelle auprès de
lui, l'embrasse en pleurant, lui dit que sa perte est assurée, s'il
ne lui livre tous ses secrets, les lui fait écrire, puis l'envoie au
supplice. Francesco Conforti était un illustre écrivain, qui avait
à plusieurs reprises défendu les droits de la royauté contre les
empiétements de Rome. Speziale lui fait écrire un nouveau mémoire,
plein d'érudition, de raison et de force, et, pour sa récompense,
l'envoie à la mort. C'est encore Speziale qui eut l'impudeur de
faire arrêter des enfants de cinq ans, qui en fit exiler de douze
ans, qui en fit exécuter qui n'avaient pas atteint leur majorité;
c'est lui qui fit arrêter jusqu'à des fous détenus à l'hospice des
aliénés, lui qui fit jeter en prison le professeur Bosco, pour avoir
osé apprendre à ses élèves que jadis existait une République romaine,
qui jouissait d'institutions libérales. Le ridicule se joignit même à
l'odieux. Ne s'avisa-t-on pas d'intenter un procès criminel au patron
de Naples, à saint Janvier, qui avait paru approuver la République,
en opérant le miracle périodique de la liquéfaction de son sang? Le
saint fut condamné. On lui interdit de nouveaux miracles, et il eut
pour successeur saint Antoine de Padoue.
Trois procès eurent un grand retentissement: ceux du docteur Cirillo,
d'Eleonora Pimentel et de la marquise de San Felice. On voulait
sauver Cirillo qui jadis avait été le médecin de la famille royale et
dont la réputation était européenne. «Quel âge avez-vous? lui demande
Speziale.--Soixante ans.--Quelle est votre profession?--Médecin sous
la monarchie, représentant du peuple pendant la République.--Et
devant moi qui es-tu?--En ta présence, lâche, je suis un héros.»
Condamné à mort, on lui fit entendre que, s'il demandait sa grâce au
roi, il l'obtiendrait. Il refusa et marcha bravement à l'échafaud.
Eleonora Pimentel, la directrice du _Moniteur Républicain_, avait
commis la lourde faute de se moquer des mascarades du camp de San
Germano. La reine Marie-Caroline ne lui avait pas pardonné ces
railleries. Condamnée à mort, elle marcha froidement, demandant à
une femme quelques épingles pour rajuster son corsage dérangé par le
bourreau, et répétant ce vers: _Forsan et hæc olim meminisse juvabit_.
La marquise de San Felice avait, pour sauver son amant, dénoncé
une conspiration royaliste. Ferdinand avait juré de se venger.
L'infortunée était enceinte. L'exécution fut ajournée. Le roi,
perdant toute pudeur, adressa par écrit de vifs reproches à la Junte
et prétendit que cette grossesse était simulée. Un second examen fut
ordonné. Il confirma la grossesse. Le roi ordonna que la San Felice
attendrait son accouchement dans les prisons de Palerme et serait
ensuite exécutée. La princesse Marie-Clémentine, qui s'intéressait
à la prisonnière, supplia le roi son beau-père de lui accorder sa
grâce. Ferdinand refusa brutalement et la malheureuse fut exécutée.
Voici comment le docteur Marinelli termine sa lugubre énumération:
«Aujourd'hui 11 septembre, a été décapitée donna Luisa Molinès San
Felice. Cela a mis la place du marché en rumeur. Donna Luisa avait
été mise déjà deux fois en chapelle, mais elle en était sortie. Cette
fois elle ne l'a point échappé. Avant de marcher au supplice, elle
s'était ouvert l'utérus: aussi a-t-il fallu la porter. La hache en
tombant, au lieu de la tête, a frappé une épaule. À cause de cela le
bourreau a achevé de lui couper la tête avec son couteau.»
Pendant que s'accomplissaient ces abominables tragédies, que
devenaient en effet les vainqueurs? La reine Marie-Caroline était
restée à Palerme, mais sans cesser un seul instant d'exciter à la
vengeance. Ses lettres à lady Hamilton font frémir. Pas un mot de
pitié. Pas un sentiment de compassion! «Je vous prie de ne faire
aucune faveur particulière, lui écrit-elle[398] le 18 juillet.»
Et plus loin[399]: «J'espère que les membres de la Junte feront
rase justice, ne se laissant séduire ni par les larmes, ni les
protections, ni les richesses des parents des accusés ... Pour
Belmonte, silence sur ce point. Si on envoie une centaine à la
potence, j'ai calculé que l'on ira jusqu'à lui; mais si l'on n'envoie
qu'une cinquantaine, il ne peut être du nombre, ses crimes n'étant
pas aussi grands. Je n'en parlerai, ni n'y penserai plus, et je
regrette seulement de vous avoir donné le plus petit embarras pour
lui.» Quant au roi, jusqu'alors inoffensif, il subit comme un accès
de folie furieuse. Surexcité par son entourage, poussé à bout par
ses serviteurs, il vit rouge, comme l'écrit un de ses historiens.
Voici comment un témoin oculaire, Cuoco[400], l'a dépeint dans la
rade de Naples, sur le vaisseau de Nelson, car ce souverain, jadis
si fier de ses prérogatives, n'avait pas osé descendre à terre, et
continuait à recevoir l'hospitalité anglaise: «Le roi était sur un
bâtiment, entouré d'autres bâtiments pleins de personnes arrêtées,
qui mouraient sous ses yeux, tués par le resserrement du lieu dans
lequel elles se trouvaient entassées, par le manque de nourriture et
surtout d'eau, par l'immense quantité d'insectes, par la canicule la
plus brûlante ... et il avilissait la majesté royale au point de se
promener en leur présence.» Ce n'était plus un roi, mais un mannequin
revêtu des ornements royaux!
[Note 398: GAGNIÈRE, p. 237.]
[Note 399: Id., p. 233.]
[Note 400: T. III, p. 9-10.]
Ruffo et Nelson, les deux maîtres de la situation, sont assurément
les principaux coupables, et c'est sur eux que doit retomber la
responsabilité de ces crimes. Ruffo était en effet resté vicaire
général, et par conséquent chef du gouvernement. On a parlé de ses
bonnes intentions, de son impuissance à calmer la multitude, et à
apaiser la vengeance royale; mais, puisqu'on avait abusé de son nom,
puisqu'il ne pouvait contenir les passions déchaînées, pourquoi ne se
retirait-il pas? Pourquoi laissait-il souiller par de nouveaux crimes
sa pourpre cardinalice, déjà salie par les excès de la guerre civile?
Ruffo avait soif des honneurs; et, pour en jouir il se déshonora
par ces honteuses complaisances: aussi portera-t-il la peine de sa
faiblesse et de son ambition aux yeux de la postérité.
Que dire des récompenses dont furent gorgés les acolytes du
cardinal? Tous ces bandits, tous ces assassins, tous ces chefs de
bande devinrent capitaines ou colonels. On les combla de cadeaux
et de pensions. On leur distribua des terres. Tous obtinrent des
décorations. La reconnaissance royale s'étendit jusque sur les
officiers turcs et russes qui reçurent de grands présents. Quant aux
Anglais, ils obtinrent ce qu'ils demandèrent. La reine Marie-Caroline
passa au cou de son amie Emma son portrait en miniature suspendu à
un collier de diamants dont elle lui fit lire l'exergue: _Oeterna
gratitudine_. Elle lui donna encore deux voitures de gala et des
diamants pour une valeur de 150,000 guinées. Tous les capitaines
anglais reçurent des tabatières, des bagues et des montres enrichies
de diamants. Towbridge, le héros d'Ischia, fut nommé baron, et
Nelson, le nouveau duc de Bronte, reçut une épée, dont la garde en
or massif disparaissait sous les diamants. C'était l'épée remise
par Louis XIV à Philippe V lors de son départ pour l'Espagne. Elle
aurait dû être sacrée pour un prince de la maison de Bourbon: mais ne
fallait-il pas payer le sang versé?
Le châtiment n'était pas éloigné. Quand on apprit les horreurs
commises par les Sanfédistes, et les épouvantables vengeances de la
Junte royale, ce fut par toute l'Europe comme un cri d'indignation.
En France Aréna et Briot dénonceront ces attentats à la tribune des
Cinq Cents. En Angleterre, malgré la popularité de Nelson, malgré
les services éminents qu'il avait rendus à son pays, on ne put
oublier, on n'oublia pas qu'il avait sali le drapeau anglais en
violant une capitulation pour plaire à une courtisane royale. Fox et
Sheridan écrasèrent de leurs invectives «ce roi insensé et l'amiral
anglais qui s'était institué son exécuteur». Leur arrêt restera
celui de l'histoire. Rien ne peut justifier ni Nelson, ni ceux qui
le poussèrent à cette odieuse réaction; et comme, tôt ou tard, sont
punis tous les crimes, n'est-il pas vrai que la justice divine a
puni les persécuteurs, et que le petit-fils, et arrière-enfant,
dépouillés de leur royaume, exilés, errant de ville en ville, expient
aujourd'hui les crimes commis jadis par Ferdinand et Marie-Caroline?
TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE PREMIER
FONDATION DE LA RÉPUBLIQUE CISALPINE
La domination autrichienne dans le Milanais, 1. -- Le parti national
italien, 3. -- Fuite de l'archiduc Ferdinand, 4. -- Entrée des
Français à Milan, 5. -- Organisation d'un gouvernement provisoire,
7. -- Les premières déceptions, 8. -- Les extractions et les
réquisitions, 9. -- Insurrection de Pavie, 13. -- Répression de
l'émeute, 16. -- Brutalités et pillages, 18. -- La guerre aux
fournisseurs, 21. -- Bonaparte à Mombello, 23. -- Les modérés et les
exaltés, 26. -- Le journalisme et le théâtre, 30. -- Le Ballet du
Pape, 35. -- Les fêtes patriotiques, 37. -- Les derniers partisans
de l'Autriche, 40. -- Bonaparte se prononce en faveur des modérés,
41. -- Les théoriciens politiques, 43. -- Création de la République
Cisalpine, 45. -- Formation territoriale, 47. -- Annexion de la
Valteline, 49. -- Prospérité apparente, 51.
CHAPITRE II
LA RÉPUBLIQUE LIGURIENNE
Gênes et la décadence de l'aristocratie, 55. -- Politique de
neutralité désarmée, 58. -- Violations de territoire, 59. -- Affaire
de la Modeste, 60. -- Mission de Bonaparte à Gênes en 1794, 62. --
Intrigues de Girola et de Drake, 66. -- Affaire des fiefs impériaux,
67. -- Les Barbets. 68. -- Sac d'Arquata, 69. -- Affaire de Santa
Margarita. 71. -- Ménagements calculés de Bonaparte, 72. -- Les
démocrates et les aristocrates, 78. -- Émeute du 23 mai 1797, 77. --
Écrasement des démocrates, 78. -- La mission de Lavalette, 81. -- Le
traité de Mombello, 84. -- Les excès des démagogues, 85. -- Révolte
du 4 septembre, 89. -- Batailles d'Albaro et de San Benigno, 90. --
Création de la République Ligurienne, 93.
CHAPITRE III
CHUTE ET PARTAGE DE LA RÉPUBLIQUE VÉNITIENNE
Grandeur et décadence de la République vénitienne, 95. -- La
politique de neutralité désarmée, 99. -- Le comte de Lille est
expulsé de Vérone, 103. -- Violation du territoire vénitien, 104.
-- Entrée des Français à Vérone, 106. -- Le podestat Ottolini,
108. -- Ménagements calculés de Bonaparte, 111. -- Négociations
d'alliance, 115. -- Les exigences de Bonaparte, 118. -- Préparatifs
de guerre, 120. -- Les démocrates soulèvent Bergame, Brescia, Salo,
mais ils sont écrasés, 123. -- Manifeste de Battaglia, 127. -- Les
préliminaires de Leoben, 131. -- Mission de Junot à Venise, 133.
-- Les Pâques véronaises, 136. -- L'assassinat de Laugier, 139. --
Mission Donato et Giustiniani, 141. -- Punition de Vérone, 145.
-- Transformation de la République aristocratique en République
démocratique, 147. -- Traité de Milan, 152. -- Les convoitises
autrichiennes, 154. -- Mission Querini, 155. -- Motion Dumolard,
157. -- Désorganisation de la nouvelle République, 159. -- Pillages,
163. -- Négociations de Campo-Formio, 166. -- Les instructions
du Directoire et les résolutions de Bonaparte, 169. -- Traité de
Campo-Formio, 173. -- Comment est accueillie la nouvelle, 176. -- Les
scrupules de Villetard, 178. -- Les dépouilles de Venise, 185. --
Prise de possession par les Autrichiens, 186.
CHAPITRE IV
LA RÉPUBLIQUE ROMAINE
La Papauté et la Révolution, 189. -- Affaire Hugon de Basville, 199.
-- La Convention et le pape Pie VI, 191. -- Les théophilanthropes,
192. -- Les instructions du Directoire à Bonaparte, 193. --
Préparatifs de guerre, 195. -- Entrée des Français à Bologne, 197.
-- Armistice de Bologne, 199. -- Prise d'armes des pontificaux, 202.
-- Mission Mattei, 203. -- Affaire de Lugo, 205. -- Conférences de
Florence, 206. -- Seconde prise d'armes des pontificaux, 208. --
Bataille du Senio, 210. -- Négociations pour la paix, 213. -- Paix de
Tolentino, 218. -- Joseph Bonaparte ambassadeur à Rome, 220. -- Les
mécontents se groupent autour de lui, 221. -- Affaire Provera, 223.
-- Assassinat de Duphot, 227. -- Déclaration de guerre du Directoire,
234. -- Berthier est chargé de renverser le gouvernement pontifical,
235. -- Proclamation de la République Romaine, 236. -- Expulsion
de Pie VI, 237. -- Organisation de la nouvelle République, 239. --
Déprédations et pillages, 241. -- Révolte des Français contre leur
général Masséna, 243. -- Insurrections locales, 245. -- Décadence et
ruine prochaine de la nouvelle République, 246.
CHAPITRE V
LA RÉPUBLIQUE PARTHÉNOPÉENNE
Les Bourbons de Naples, 247. -- Lazzaroni et bourgeois, 249. -- Essai
de coalition contre la France, 250. -- Insulte à Mackau, 253. --
La Touche-Tréville dans le golfe de Naples, 254. -- Déclaration de
guerre à la France, 255. -- La reine Marie-Caroline et sa haine de la
France, 256. -- Armistice accordé par Bonaparte à Pignatelli, 258. --
Ménagements stratégiques de Bonaparte, 258. -- Nouveaux préparatifs
de guerre et paix de Campo-Formio, 261. -- Assistance prêtée aux
Anglais, 266. -- Nouvelle déclaration de guerre à la France, 268. --
Mack envahit le territoire romain, 269. -- Entrée du roi Ferdinand
à Rome, 271. -- Championnet et les Français reprennent l'offensive,
273. -- Marche contre Naples, 275. -- Fuite de la famille royale,
276. -- Entrée des Français à Naples et proclamation de la République
Parthénopéenne, 279. -- Retraite de Macdonald, 281. -- Révolte des
Abruzzes et de la Calabre, 282. -- Buffo et les sanfédistes, 283. --
Siège de Naples, 289. -- Capitulation de Naples, 287. -- Nelson viole
la capitulation, 289. -- Les massacres et les exécutions juridiques,
291. -- Fin de la République Parthénopéenne, 299.
Table des matières 301
Évreux, Imprimerie de Charles Hérissey