Certes, Bonaparte était homme à ne pas se contenter de menaces en

l'air, et, plus que personne, il était en mesure de renouveler les

exploits de Charles VIII et de s'emparer de Naples avec une poignée

de Français; mais il ne se serait engagé que très à contre-coeur dans

cette entreprise, car il comprenait que la partie suprême n'était pas

encore gagnée dans la Haute-Italie. Après Beaulieu, après Wurmser,

l'inépuisable Autriche s'apprêtait à lancer contre lui une nouvelle

armée et un nouveau général, Allwintzy. Malgré son désir de punir le

roi de Naples de ses mensonges et de ses revirements de politique,

Bonaparte ne voulait pas s'enfoncer dans l'Italie méridionale ou

se priver d'une partie de son armée pour la seule satisfaction de

détrôner un prince. Aussi, malgré les exhortations du Directoire,

malgré son âpre désir de vengeance, réservait-il à d'autre temps

la punition du roi. «Si vous voulez que l'on aille à Naples,

écrivait-il[373] au Directoire, songez sérieusement à m'envoyer des

renforts. Si vous pouviez tenir ce que vous m'annoncez de l'armée du

Rhin, cela me suffirait. Soyez sûrs que l'on fera tout ce qui sera

possible pour frapper de grands coups et correspondre aux hautes

destinées de la République.»

[Note 373: Lettre du 6 septembre 1796. T. I, p. 598. Cf. lettre du 2

octobre (I, II, p. 33).]

Aussi bien le roi de Naples commençait à trouver que le jeu en se

prolongeant risquait de devenir dangereux. Il s'était décidé à

envoyer à Paris le prince Belmonte-Pignatelli, pour y signer une

paix qui n'était que la confirmation de l'armistice précédemment

conclu. Les grandes victoires d'Arcole et de Rivoli avait

refroidi son enthousiasme, en lui démontrant que les Autrichiens

étaient incapables de débusquer les Français de la Haute-Italie.

Ferdinand n'avait pourtant renoncé ni à sa haine ni à ses projets

d'intervention. Lorsque Bonaparte entreprit contre Pie VI la campagne

qui devait aboutir au traité de Tolentino, cette fois encore le roi

de Naples, qui prévoyait la défaite de son ancien allié et redoutait

le voisinage immédiat des Français, annonça sa résolution de secourir

le chef de la catholicité: mais il se borna à envoyer à Bonaparte

le prince Belmonte-Pignatelli avec ordre d'annoncer au général que

l'armée napolitaine entrerait en campagne si la France n'accordait

pas à la Papauté d'honorables conditions de paix. Bonaparte

accueillit fort mal cette ouverture. Il le prit même de très haut

avec le malencontreux négociateur et lui répondit[374] «que, s'il

avait jusqu'alors patienté, c'est qu'il n'avait pas comme aujourd'hui

des troupes disponibles, et que, puisque son maître lui jetait ainsi

le gant, il le ramasserait». Pignatelli se confondit en excuses,

et affirma qu'il avait mal exprimé les intentions du roi, et que

Naples était résolue à conserver l'alliance française. Bonaparte,

qui préparait alors sa campagne offensive contre l'Autriche et

ne se souciait pas d'une guerre avec Naples, qui l'aurait encore

retardé, feignit d'accepter ces explications, et annonça même au

plénipotentiaire napolitain qu'il ménagerait le Pape en considération

de son souverain[375].

[Note 374: _Correspondance_, t. II, p. 322. Lettre d'Ancône, 12

février 1707.]

[Note 375: Lettre de Bonaparte à Pignatelli, 13 février 1797.

_Corresp._, t. II, p. 318.]

Le langage ferme et soutenu de Bonaparte en imposa-t-il au roi

Ferdinand, ou plutôt le voisinage de nos troupes victorieuses lui

inspira-t-il de sérieuses réflexions, toujours est-il que, par une

nouvelle volte-face, il parut se rapprocher de la France. Il est vrai

que ces démonstrations d'amitié étaient fort intéressées. Il espérait

que, dans le remaniement et la nouvelle distribution des territoires

que préparait Bonaparte, le royaume napolitain serait favorisé. Avec

une impudeur naïve, et tout comme s'il eût rendu à la France de

grands services, il n'hésitait pas à demander tantôt les dépouilles

de Venise, et particulièrement les îles Ioniennes, tantôt celles de

la Papauté, son alliée d'hier. C'était surtout la marche d'Ancône qui

excitait ses convoitises. Bonaparte, qui résidait alors à Mombello,

et ne suivait que de loin les négociations, était comme harcelé par

les demandes incessantes des diplomates napolitains; mais, habitué

qu'il était à renverser plutôt qu'à agrandir les petits États, il

accueillait ces ouvertures avec une hauteur méprisante. «Le marquis

de Gallo, écrivait-il[376] au Directoire, désirerait fort la marche

d'Ancône pour Naples. Comme vous voyez, cela n'est pas maladroit,

mais c'est la chose du monde à laquelle nous devons le moins

consentir.» «--Le roi de Naples m'a déjà fait faire des propositions

d'arrangement, lisons-nous dans une de ses dépêches au ministre

Delacroix, mais Sa Majesté ne voudrait avoir rien moins que la marche

d'Ancône. Il faut se garder de donner un aussi bel accroissement à

un prince aussi mal intentionné et si évidemment notre ennemi le plus

acharné.»

[Note 376: Lettres du 26 mai 1797, t. III, p. 65 et 72.]

Le roi Ferdinand fut sans doute informé de ces dispositions

malveillantes de Bonaparte; car, voyant que ses avances étaient

repoussées, il se prépara à un nouveau changement dans sa politique.

Les négociations pour la paix définitive entre la France et

l'Autriche ne marchaient alors qu'avec peine. L'Autriche massait des

troupes sur la frontière, et menaçait de rentrer en ligne. Pie VI, le

grand-duc de Toscane et le roi de Naples, excités et encouragés par

ses émissaires secrets, se disposaient à prendre une part effective à

la prochaine campagne. Le roi Ferdinand concentrait ses troupes, et

laissait entendre qu'il avait l'intention de les mener à Rome, pour

les unir aux soldats pontificaux, et tenter ensuite une diversion

sérieuse sur les derrières de l'armée française. Toutes ces intrigues

étaient signalées à Bonaparte par notre ambassadeur à Naples,

Canclaux. Elles parurent assez sérieuses pour être surveillées de

plus près encore. Bonaparte écrivit[377] à son frère Joseph, alors

ambassadeur à Rome, pour le prier d'envoyer un de ses aides de camp à

Naples. 29 septembre 1797. «Il s'assurera par lui-même du mouvement

des troupes napolitaines, auquel je ne puis pas croire, quoique je

m'aperçoive qu'il y a depuis quelque temps une espèce de coalition

entre les cours de Naples, de Rome et même de Florence, mais c'est

la ligue des rats avec les chats.» Bonaparte prévoyait même le

cas d'une entrée prochaine des Napolitains à Rome, et, en ce cas,

disait-il à son frère, «vous devez continuer à y rester, et affecter

de ne reconnaître d'aucune manière l'autorité qu'y exercerait le

roi de Naples, de protéger le peuple de Rome et faire publiquement

les fonctions de son avocat, mais d'avocat tel qu'il convient à un

représentant de la première nation du monde». Il écrivait le même

jour à Canclaux pour le prévenir «que le Directoire ne resterait pas

tranquille spectateur de la conduite hostile du roi de Naples».

[Note 377: _Correspondances_, t. III, p. 352.]

Cette fois encore l'entrée en campagne des Napolitains fut remise

à des temps plus propices. L'Autriche en effet venait de signer la

paix de Campo-Formio, et tous les princes italiens, qui s'étaient

compromis par leur attitude fanfaronne, n'avaient plus qu'à

faire oublier leurs velléités d'indépendance. Tel fut le cas du

roi Ferdinand. Il dut contenir jusqu'à nouvel ordre son ardeur

belliqueuse et feindre pour la France et son représentant sinon de

l'amitié, au moins une grande bienveillance. Il fut même obligé, en

vertu des traités, d'observer la plus stricte neutralité entre les

puissances qui n'avaient pas encore déposé les armes, c'est-à-dire

entre la France et l'Angleterre; mais ce fut bien à contre-coeur

qu'il se résigna à cette comédie politique. Le roi de Naples n'était

et ne pouvait être qu'un ennemi caché de la France. Il consentait à

dissimuler, mais il se réservait d'intervenir.

Lorsque, dans le courant de l'année 1798, la France se décida

à renverser la Papauté, et créa la république romaine, la cour

napolitaine fut épouvantée de ce dénouement imprévu, et l'explosion

faillit avoir lieu. Si, dès ce moment, l'Angleterre s'était résolue

aux sacrifices d'argent qu'elle fit plus tard, si, en un mot, elle

avait pris à sa solde les Napolitains, il est hors de doute que la

cour napolitaine se serait déclarée en sa faveur. Les lettres intimes

échangées, durant cette période, entre la reine Marie-Caroline et sa

confidente Emma le prouvent surabondamment. La reine ne parle[378]

qu'avec horreur des progrès et des victoires de la France. «Tout cecy

me rend bien complètement malheureuse, lui écrit-elle en apprenant

l'entrée de Berthier à Rome. Dans la semaine on va expédier un

courrier à Londres pour voir s'il n'y aurait pas moyen de faire

resouvenir cette brave Nation qu'ils perdent l'Italie, son commerce

à jamais et dans nous leurs plus fidèles alliés.» Elle a grand soin

de conserver des relations suivies avec Londres. «Entre temps[379]

je veux vous aviser que, ce soir, part un courrier pour Londres qui

usera toutes les précautions pour ne pas tomber entre les mains de

ces monstres nos voisins.» L'Angleterre repoussa ses ouvertures.

Elle ne se sentait pas encore menacée directement: mais tout changea

du jour au lendemain, quand elle apprit que Bonaparte venait de

s'embarquer pour l'Égypte. Tout changea également à Naples, qui ne

redoutait plus la présence du conquérant de l'Italie.

[Note 378: Gagnière, p. 46.]

[Note 379: Gagnière, p. 46.]

Telle était pourtant la frayeur qu'inspiraient encore les armes

françaises que la cour de Naples, malgré sa haine et ses espérances,

n'osa pas se déclarer du jour au lendemain. La reine se contenta

d'avertir la flotte anglaise de nos moindres démarches, et de

former des voeux pour son succès. «Les coquins de français,

écrivait-elle[380] à Emma Hamilton, prétendent avoir des secrets pour

incendier la flotte anglaise. J'espère bien que cela n'est pas vrai.

Le vent et le bon Dieu veuillent bien les bénir (les Anglais) et les

accompagner! Mes voeux, prières les suivent, et je brûle d'être au

moment où toutes nos forces et moyens les aideront, et prouveront ce

que je serai toute ma vie, leur sincère et reconnaissante amie.» En

attendant cet heureux moment, on commençait à ne pas épargner à nos

nationaux les mauvais procédés. Quelques bâtiments français avaient

été enlevés par les Anglais dans les eaux napolitaines, Garat, notre

ambassadeur à Naples, éleva officiellement des réclamations. On ne

lui répondit même pas et voici comment la reine rendait compte[381]

de cette insulte à son amie: «Garat a fait un ofice (note) pour les

Proies (prises) digne de Garat et de ses cometans, mais qui aura

réponse comme il faut. On expédie à Paris nos plaintes sur cet office

et sur Malthe, mais plaintes hautes, et demain on expédie à Londres

et à Vienne pour les pousser.»

[Note 380: GAGNIÈRE, p. 50.]

[Note 381: GAGNIÈRE, p. 50, 51.]

La cour napolitaine ne cherchait donc qu'un prétexte pour rentrer en

campagne. Elle allait même au-devant de nos réclamations, en nous

fournissant d'elle-même de sérieux griefs. Par le traité de 1796, il

avait été convenu que le roi fermerait ses portes aux Anglais. Or,

l'amiral Nelson, dans sa course furieuse à travers la Méditerranée

à la poursuite de la flotte française, venait d'arriver en Sicile

avec une escadre très avariée et manquant de vivres. Il demanda

l'autorisation de se ravitailler. C'était non seulement rompre les

engagements pris avec la France, mais encore fournir un concours

effectif à l'Angleterre. Le roi Ferdinand hésitait, mais la reine,

excitée et encouragée par lady Hamilton, l'emporta. Des ordres

secrets permirent au gouverneur de Syracuse de fournir à Nelson tout

ce dont il aurait besoin. Il était difficile de rendre à l'amiral

un service plus opportun. Aussi bien il le reconnaissait lui-même.

Voici comment, dans son testament, il s'exprime sur ce point: «La

flotte anglaise commandée par moi n'aurait jamais pu la seconde fois

retourner en Égypte, si l'influence de lady Hamilton sur la reine

de Naples n'avait obtenu qu'on écrivit des lettres au gouverneur de

Syracuse pour qu'il se mit en devoir de ravitailler la flotte de

toutes choses. Arrivés à Syracuse nous reçûmes toutes les provisions.

De là je me rendis en Égypte où je détruisis la flotte française.»

Ce fut donc la trahison napolitaine qui rendit possible le désastre

d'Aboukir. Il est vrai que jamais nouvelle n'excita de pareils

transports. Ce fut à Naples comme un délire, quand on apprit que le

jour était enfin venu d'assouvir une haine trop longtemps contenue.

La reine ne sait plus contenir l'expression de sa joie. «Quel

bonheur, quelle gloire, écrit-elle à sa «chère Milady», quelle

consolation pour cette unique, grande et illustre nation. Que je

vous suis obligée, reconnaissante! J'ai pleine vie. J'embrasse

mes enfants, mon mary ... Hope, hope, je suis folle de joie.» Ce

fut bien autre chose lorsque le vainqueur, cédant aux pressantes

invitations qu'on lui avait adressées, se décida à jouir de son

triomphe en s'arrêtant[382] à Naples. Jamais souverain ne fut reçu

avec plus d'apparat. La cour entière se porta à sa rencontre. On le

félicita, on l'embrassa, on le proclama par avance le libérateur de

l'Italie. À son débarquement les lazzaroni répétèrent ces cris, et la

toute belle Emma, qui était allée à sa rencontre sur le _Vanguard_,

tomba évanouie, foudroyée d'émotion, à la vue du héros, mais elle

eut soin de tomber dans ses bras, car c'était une scène préparée

qu'elle venait de jouer en comédienne consommée, et Nelson, si brave

en présence de l'ennemi, mais si crédule et si confiant vis-à-vis

des femmes, venait de tomber dans le piège qu'on lui tendait.

Nous ne voulons pas en effet remuer le bourbier de la corruption

italienne; il nous suffira de dire qu'Emma Hamilton qui poussait

jusqu'aux dernières complaisances le dévouement à Marie-Caroline et à

l'Angleterre, eut bientôt subjugué le rude marin, et, quand elle eut

musclé ce lion, elle le livra à son amie, et mit avec lui la flotte

anglaise et aussi l'honneur de l'Angleterre au service des passions

et des rancunes de la cour de Naples.

[Note 382: Lettre de Nelson à sa femme: «Sir William et lady Hamilton

vinrent au-devant de moi, accompagnés d'une multitude de barges

et de canots chargés d'emblèmes et décorés de banderoles. L'un et

l'autre étaient convalescents ... Milady de s'élancer et de tomber

inanimée devant moi: je la crus morte. Ses larmes heureusement se

firent un passage et elle parut aussitôt soulagée. Le roi arrivait.

Cette seconde scène, dans son genre, fut des plus attendrissantes.

Sa Majesté daigna me tendre la main, en m'appelant son libérateur,

et en me donnant tous les autres noms qu'ait jamais inventés la

reconnaissance. Enfin, même Naples, je crois, m'a proclamé son

libérateur.»]

Après un pareil éclat, la guerre était inévitable. Forte de l'appui

de Nelson, et de la présence de la flotte anglaise, la reine

Marie-Caroline aurait voulu entrer immédiatement en campagne.

De nombreux soldats avaient été enrégimentés. On en comptait,

vétérans ou conscrits, près de 60,000. Ils avaient été réunis sur

la frontière du nord, surtout au camp de San Germano, et la cour

assistait aux manoeuvres. Marie-Caroline, comme autrefois sa mère

l'illustre Marie-Thérèse, aimait à parader devant les troupes, en

brillant uniforme, casaque bleu de ciel toute brodée de lis d'or,

et panache blanc au chapeau. Ce qui augmentait sa confiance, c'est

que l'Autriche lui avait envoyé pour commander cette armée un

général, ou plutôt un théoricien militaire, de grande réputation, le

fameux Mack. Ce dernier s'était aussitôt rendu à son poste, et du

matin jusqu'au soir il exerçait ses soldats, organisant marches et

contremarches, attaques de nuit, surprises, etc. Tout ce mouvement

en imposait. La reine et ses amis croyaient de bonne foi que Mack

allait remporter victoires sur victoires. Nelson, observateur plus

clairvoyant, n'avait pas d'illusions. Il avait inspecté l'armée de

San Germano, et étudié son général. «Mack, écrivait-il à l'amirauté,

ne peut bouger sans emmener cinq voitures. Cela m'a donné une bien

triste opinion de lui.» Il n'épargnait pas les railleries à l'adresse

de son collègue. «Ces hommes iront jusqu'à Paris, lui disait un jour

l'Autrichien.» «Oh non, répondit froidement Nelson, la police ne le

souffrirait pas.» On raconte même qu'assistant à une manoeuvre de

l'armée napolitaine qui n'avait pas réussi. «Cet homme, se serait-il

écrié en parlant de Mack, ne connaît pas le premier mot de son

métier!»

Telle n'était pas l'opinion de Marie-Caroline, qui pria le grand

homme en espérance de tout disposer pour une prochaine entrée en

campagne. Aussitôt Mack apporta un plan d'invasion admirable. À

l'entendre, il suffisait de pousser devant soi les 15 ou 20,000

soldats qui gardaient la République romaine. Les Piémontais[383]

seconderaient ce mouvement par une insurrection, et les Anglais

débarqueraient à Livourne une division qui couperait la retraite

à nos soldats. Enfin, les Autrichiens déboucheraient dans la

Haute-Italie et triompheraient sans peine des Français démoralisés

par cette attaque générale. Certes, le plan était merveilleux sur le

papier, mais, à ce moment même, le Piémont était annexé à la France,

les Autrichiens étaient résolus à temporiser encore, et les Anglais,

toujours prudents, entendaient bien ne débarquer à Livourne que pour

profiter de la victoire et nullement pour la préparer. En fin de

compte, la cour de Naples entrait seule en campagne.

[Note 383: Le prince Belmonte Pignatelli avait écrit à ce propos

au ministre piémontais Priocca une lettre, qui fut interceptée, et

qui prouve à quel point d'aveuglement et de passion était arrivée

la cour napolitaine. «Nous savons que, dans le conseil de votre

roi, plusieurs ministres circonspects, pour ne pas dire timides,

frémissent à l'idée de parjure et de meurtre, comme si le dernier

traité d'alliance entre la France et la Sardaigne était un acte

politique à respecter. N'a-t-il pas été dicté par la force oppressive

du vainqueur? De pareils traités ne sont que des injustices du plus

fort à l'égard de l'opprimé qui, en les violant, s'en dédommage à

la première occasion que lui offre la faveur de la fortune.» Lettre

citée par Coletta, t. II, p. 46 de la Traduction française.]

Malgré son incurable apathie, le roi Ferdinand ne manquait pas de bon

sens. Il comprenait très bien qu'on lui promettait beaucoup, mais

il ne voyait rien venir et aurait désiré ne pas se compromettre.

Plusieurs de ses ministres, Pignatelli, Marco, Gallo, Colli, Parisi,

l'engageaient à ne pas se mettre en avant, mais Acton et la reine

avaient décidé qu'on partirait. Marie-Caroline arracha l'ordre fatal

à son mari. On prétend même qu'elle inventa une fausse lettre de

l'empereur d'Allemagne, son frère, qui provoquait le commencement des

hostilités. Le pauvre roi se laissa persuader, et, sans seulement

déclarer la guerre aux Français, les somma d'évacuer les États

romains.

Mack avait sous ses ordres immédiats près de 50,000 hommes;

admirables soldats, à ne considérer que leur apparence. Pour les

équiper on avait épuisé le trésor; mais ce n'étaient que des soldats

de parade qui n'avaient jamais vu le feu; mal commandés, sans

discipline, sans tradition d'honneur militaire. Pourtant, comme ils

formaient une masse après tout imposante, s'ils s'étaient avancés en

une seule colonne dans la direction de Rome, ils auraient peut-être

battu les Français, car notre armée ne comptait que 46,000 hommes

environ, dispersés dans tout le pays. Mack, par bonheur pour nos

soldats, était l'homme des vieilles traditions. Il voulut envelopper

les Français et divisa ses soldats en six colonnes qui, par des

chemins différents, devaient tomber sur nos soldats isolés, et,

infailliblement, les écraser. Il n'avait oublié qu'une chose, qu'il

fallait, avant de les envelopper, les battre, et nos soldats, par

une série d'habiles manoeuvres, allaient non seulement suppléer à

l'insuffisance du nombre par la supériorité de leur tactique, mais

encore remporter une éclatante victoire.

Le général en chef de l'armée française était Championnet, mort

trop jeune pour sa réputation, car il eût été un des plus glorieux

lieutenants de Napoléon. Championnet s'était signalé à la reprise

des lignes de Wissembourg et au déblocus de Landau. Nommé général

de division à l'armée de Sambre-et-Meuse, il fit, sous les ordres

de Jourdan, toutes les belles campagnes qui portèrent si haut le

renom de cette armée. Championnet avait une audace extraordinaire,

beaucoup de présence d'esprit et un entrain singulier. Il avait

étudié soigneusement son métier et le pratiquait avec amour. Nommé en

1798 général en chef de l'armée de Rome, et averti à temps du péril,

il prit le parti d'évacuer la capitale, et de se retirer en arrière

sur l'excellente position défensive de Civita-Castellana, où il

concentra toutes ses forces. Il savait que ce sacrifice n'était que

momentané et qu'à la première victoire la capitale retomberait bien

vite entre ses mains. Cette sage conduite contrastait avec l'absurde

stratégie de Mack, qui divisait ses forces au moment où il aurait dû

les réunir. Il est vrai que le général autrichien se croyait sûr de

la victoire. N'avait-il pas envoyé à son adversaire un ultimatum[384]

par lequel il lui accordait quatre heures pour s'engager par écrit

à évacuer Rome et la Toscane: «La réponse doit être positive et

catégorique, ajoutait-il. Une réponse négative serait considérée

comme une déclaration de guerre, et Sa Majesté Sicilienne soutiendra

les armes à la main la juste demande que je vous adresse en son nom.»

Championnet ne répondit à cette insultante bravade que par le silence

du mépris; mais le plus singulier c'est que la reine Marie-Caroline

prit ce silence pour un acquiescement. «J'ai eu hier soir, grâce à

Dieu[385], écrivait-elle à sa chère Emma, des nouvelles du roi, de

Frosinone. Il y est arrivé heureusement. Messieurs les républicains

ont cédé à la sommation et sont partis.»

[Note 384: Cette incroyable bravade, d'une longueur démesurée, est

reproduite in extenso dans le rapport adressé par Lomonaco à Carnot.]

[Note 385: Gagnière, p. 81.]

Pendant ce temps les colonnes napolitaines s'ébranlaient toutes

à la fois, et s'avançaient fièrement sur les routes, où elles ne

rencontraient aucune résistance. Le 27 novembre Mack faisait son

entrée à Rome, et courait à Civita-Castellana. Sa marche était si

rapide que ses soldats mouraient de faim et tombaient de fatigue.

Le roi entrait à son tour à Rome, mais comme un triomphateur. Pour

se reposer sur ses lauriers, il descendait à son palais Farnèse et

s'empressait d'écrire au pape Pie VI la curieuse lettre que voici:

«Votre Sainteté apprendra par cette lettre que, par la grâce de Dieu

et la miraculeuse protection de saint Janvier, je suis entré en

triomphateur dans Rome, la ville sainte. Les impies qui l'occupaient

ont fui épouvantés devant la croix du Christ et mes armes. Laissez

donc votre modeste asile de la Chartreuse et, sur les ailes des

anges, comme la vierge de Lorette, venez et descendez au Vatican

pour le purifier par votre sainte présence.» Il écrivait également

au roi de Piémont pour l'engager à se jeter sur les Français. La

populace romaine, aussi folle que ce grotesque souverain, n'avait pas

attendu la présence des Napolitains pour se livrer à tous les excès.

Les maisons des patriotes avaient été pillées, et plusieurs d'entre

eux massacrés. Des juifs furent jetés dans le Tibre. Deux réfugiés

napolitains, les frères Corona, furent même saisis et exécutés par

ordre du roi.

Bonaparte et les Républiques Italiennes (1796-1799) · 第 24 / 27 段