Sur ces entrefaites éclata la Révolution française. Bourgeois et

nobles la saluèrent comme l'aurore des temps nouveaux. La cour,

effrayée par la subite explosion de ces sentiments et de ces besoins

inassouvis, se prépara tout aussitôt à la lutte. D'ailleurs, le roi

n'aimait pas la France par instinct monarchique. Il appartenait à la

famille de Bourbon, et, par tradition autant que par tempérament,

répudiait toute concession aux idées modernes. Marie-Caroline était

la soeur de Marie-Antoinette et le sort de cette infortunée princesse

portait à son paroxysme la haine qu'elle avait vouée à notre pays.

Quant à Acton et à lady Hamilton, grassement payés par l'Angleterre,

qui avait tout intérêt à diminuer notre influence en Italie, ils

entretenaient la famille royale dans une excitation furibonde. Du

concours de ces haines allait se former contre la France une étroite

alliance, et se préparer des événements féconds en péripéties

tragiques.

Le roi et la reine de Naples par leur naissance, par leur éducation,

par leurs alliances de famille ne pouvaient éprouver pour la

Révolution française que des sentiments de répulsion. Alors que

leur beau-frère Louis XVI régnait encore en France comme souverain

constitutionnel, dès 1791, ils avaient essayé d'organiser en Italie

une coalition contre la France. Le roi de Sardaigne ne demandait

pas mieux que d'accepter cette proposition, mais le pape Pie VI

n'était pas d'humeur à tenter la fortune des armes. Le grand-duc de

Toscane refusait de sortir de la neutralité. Gênes trouvait à cette

neutralité trop d'avantages pour ne pas décliner toute proposition de

guerre contre la France. Venise ne voulait que le repos. L'Autriche

enfin désapprouvait la centralisation des forces italiennes.

Ferdinand IV et Marie-Caroline furent donc forcés de remettre à des

temps meilleurs leurs projets de vengeance, mais ils se préparèrent

à des événements qu'ils appelaient de tous leurs voeux, et, dès ce

moment, commencèrent leurs armements pour la prochaine guerre.

L'armée napolitaine ne comptait en 1791 que 24,000 hommes d'effectif,

moitié mercenaires, moitié Napolitains. Une longue paix et la

pauvreté du trésor avaient fait négliger toutes les institutions qui

tiennent à la guerre. Arsenaux mal approvisionnés, forteresses en

ruines, traditions, souvenirs, moeurs militaires, tout était perdu,

tout était à refaire. Acton, ministre tout-puissant, mais étranger

par ses origines et par ses affections aux peuples qu'il gouvernait,

entreprit la lourde tâche de réorganiser cette armée. Des Suisses et

des Dalmates furent enrôlés, et des soldats recrutés partout. Trois

étrangers de haute naissance, les princes de Hesse-Philipstadt,

de Saxe et de Wurtemberg prirent du service sous les drapeaux

napolitains. On se mit à fondre des canons, à fabriquer des

voitures, des armes, des munitions, en un mot, on se prépara avec une

grande activité à de prochaines hostilités.

Pendant ce temps, la royauté française était entraînée vers l'abîme.

Insulté aux Tuileries dans la journée du 20 juin 1792, chassé de son

palais le 10 août, Louis XVI se réfugiait au sein de l'Assemblée

législative, qui prononçait sa déchéance et l'envoyait au Temple.

La cour napolitaine accueillit ces nouvelles avec stupeur et

indignation, mais sa colère fut impuissante, car l'armée n'était pas

encore en état de prendre la campagne, et d'ailleurs la Convention

nationale, qui venait de succéder à l'Assemblée législative, venait,

par la conquête de la Savoie et de Nice, de frapper un coup qui

retentit profondément dans l'Europe entière. Les mots de patrie

et de liberté n'avaient pas été prononcés impunément. Les esprits

s'agitaient. À Naples et à Palerme tous les mécontents, et ils

étaient nombreux, tournaient du côté de la France leurs voeux et

leurs espérances. Se jeter dans les hasards d'une guerre étrangère,

alors que la guerre civile menaçait, eût été de la démence. Ferdinand

et Marie-Caroline résolurent, pour la seconde fois, d'attendre

une occasion, et, pour mieux assurer leurs desseins ultérieurs,

ils comprimèrent par la terreur tous ceux de leurs sujets qu'ils

soupçonnaient d'applaudir aux réformes révolutionnaires.

Sur ces entrefaites on apprit à Naples le procès, et bientôt

l'exécution de Louis XVI. Le roi et la reine furent consternés.

Voici un billet que Marie-Caroline adressait à ce propos à son amie

l'ambassadrice d'Angleterre (7 février 1793)[361]: «J'ay été bien

touchée de l'intérêt que vous prenez à l'exécrable catastrofe dont

ce sont souillé les infâmes français. Je vous envoie le portrait de

cet innocent enfant[362] qui implore vengeance, secours, ou, s'il est

aussi immolé, ces cendres unis à ceux de ces infortunés parens crient

avant l'Éternel une éclatante vengeance. Je compte le plus sur votre

généreuse nation pour remplir cet objet et pardonez à mon coeur

déchiré ses sentimens. Votre attachée amie.» La cour napolitaine

semblait donc décidée à entrer en campagne. Toutes les réjouissances

du carnaval, publiques ou privées, furent interdites, et le roi,

accompagné de toute sa maison civile et militaire, se rendit en grand

cérémonial à la cathédrale pour y pleurer et prier sur la royale

victime. Un envoyé de la République française, Mackau, ayant demandé

une audience, Ferdinand la lui refusa brutalement. Il adressait

en même temps aux souverains italiens, et spécialement au roi de

Sardaigne et à Venise, une nouvelle proposition de confédération.

Tout donc semblait décidé, et la guerre allait être déclarée, mais,

par un singulier revirement, et, pour la troisième fois, la cour

napolitaine fut encore réduite à l'impuissance.

[Note 361: GAGNIÈRE. Ouvrage cité.]

[Note 362: Louis XVII.]

À la nouvelle du refus d'audience infligé à Mackau, refus qui

impliquait la non-reconnaissance de la République française, la

Convention avait ordonné à l'amiral Latouche-Tréville de se rendre

tout de suite à Naples avec la flotte de Toulon, et d'arracher, de

gré ou de force, le consentement du roi. Latouche-Tréville, avant

que les anciennes batteries du rivage fussent réparées, et que

de nouvelles fussent établies, parut devant Naples avec quatorze

vaisseaux de guerre qu'il embossa devant la ville, tout prêt à ouvrir

le feu si on ne lui accordait pas satisfaction. Le roi convoqua son

conseil, et, bien que les moyens de résistance fussent supérieurs

à ceux de l'attaque, le conseil décida qu'on reconnaîtrait la

République française, et qu'on accréditerait un ambassadeur à Paris.

Aussitôt Latouche-Tréville mit à la voile pour sortir du port, mais,

peu de temps après, ayant essuyé une tempête, il reparut dans le

golfe et demanda l'autorisation de réparer ses vaisseaux endommagés

et de renouveler ses provisions. Ferdinand aurait bien voulu, mais il

ne pouvait refuser. Aussitôt un grand nombre de jeunes Napolitains,

enthousiastes des nouvelles doctrines, entrèrent en relations avec

les officiers de la flotte française, et, comme la République

cherchait alors à pousser les peuples vers la liberté, pour les

associer à ses dangers, Latouche-Tréville enflamma ces jeunes têtes,

et leur conseilla de s'organiser en sociétés secrètes. Les choses

allèrent même si loin que, dans un repas, les convives attachèrent

à leurs boutonnières un petit bonnet rouge, symbole du jacobinisme.

La cour n'ignorait aucune de ces démarches, mais elle ajournait

le châtiment pour attendre le départ de ces hôtes importuns. Elle

affectait même un grand empressement et fournissait des ouvriers, des

matériaux et jusqu'à des vivres.

La flotte française partit enfin: aussitôt commença la réaction. Les

partisans de la France furent jetés en prison, et une junte d'État

fut instituée pour punir les crimes de lèse-majesté, c'est-à-dire

de sentiments favorables à notre pays. Malgré sa haine, la cour

napolitaine hésitait pourtant à se prononcer, car elle craignait

une nouvelle apparition de la flotte française dans les eaux de

Naples. L'Angleterre arriva fort à propos pour la tirer d'embarras,

et lui permettre de réaliser ses projets de vengeance. Les escadres

anglaises venaient, en effet, d'entrer dans la Méditerranée, et,

comme elles étaient bien supérieures aux nôtres, peu à peu elles

refoulèrent tous nos vaisseaux sur la côte et délivrèrent la cour

napolitaine de la crainte d'une autre intervention française.

Aussitôt Ferdinand et Marie-Caroline lèvent le masque. Ils publient

un traité secret récemment conclu avec l'Angleterre et envoient douze

navires et six mille hommes rejoindre la flotte de l'amiral Hood.

Cette flotte anglo-napolitaine eut bientôt l'occasion de se signaler.

Le 24 août 1793, Toulon avec son arsenal, ses vaisseaux et ses

imposantes fortifications était livré aux ennemis de la France.

Aussitôt, les troupes napolitaines, commandées par le maréchal

Fortiguerri et par les généraux de Gambs et Pignatelli, se jetaient

dans la place. Ils la défendirent de concert avec les Anglais et les

Espagnols. Nous n'avons pas à raconter ici le siège de Toulon. Il

nous suffira de rappeler que les Napolitains, jusqu'au dernier jour,

résistèrent aux troupes républicaines. Lorsqu'ils furent obligés,

avec les autres alliés, d'évacuer précipitamment la ville, ils

laissèrent entre nos mains 600 d'entre eux, avec une énorme quantité

de munitions et d'approvisionnements. Cette expédition, sur laquelle

la cour de Naples avait fondé de grandes espérances, échoua donc

misérablement; mais le roi et surtout la reine haïssaient tellement

la France que, malgré cet insuccès éclatant, ils persévérèrent dans

leur résolution de continuer la guerre. Souverains absolus, ils

ne pouvaient que détester un régime qui était la négation de leur

propre autorité; catholiques par conviction, ils avaient en quelque

sorte horreur d'un gouvernement qui persécutait le catholicisme;

princes de la maison de Bourbon, ils redoutaient pour eux-mêmes

la destinée de Louis XVI, et, comme ils confondaient volontiers

leurs intérêts dynastiques avec les intérêts de la nation, ils

croyaient sincèrement accomplir leur devoir, en se prononçant avec

énergie contre la France. Leur premier ministre, Acton, créature de

l'Angleterre, entretenait cette ardeur et lady Hamilton, la femme

de l'ambassadeur anglais, exploitait l'amitié ou plutôt la passion

qu'elle avait inspirée à la reine en l'excitant contre la France. La

flotte napolitaine continua donc à assister la flotte anglaise dans

la Méditerranée, et une division de cavalerie napolitaine fut envoyée

dans l'Italie du Nord, où elle combattit, non sans honneur, dans les

rangs de l'armée austro-piémontaise.

La reine Marie-Caroline poussait même si loin cette haine contre la

France qu'elle n'hésita pas, dans l'espoir de nous nuire, à commettre

des indiscrétions qui ressemblent à des actes de trahison. En 1795,

en effet, l'Espagne, qui n'avait essuyé que des défaites dans la

guerre qu'elle soutenait contre la France, songeait à se retirer

de la coalition. Galatone, ambassadeur de Naples à Madrid, informa

son gouvernement des négociations entamées, et ses informations

étaient d'autant plus précises que la famille royale d'Espagne ne

se défiait aucunement de la famille royale napolitaine à laquelle

l'attachaient tant d'intérêts communs. Or, l'Angleterre tenait à

ne rien ignorer de ce qui se passait à Madrid. Marie-Caroline,

sans le moindre scrupule et uniquement pour être agréable à son

amie Emma, lui communiqua tous les renseignements qu'elle avait à

sa disposition[363]. «On déchifre le chifre, lui écrivait-elle au

commencement de 1795; si je sais quelque chose de plus, vous le

saurez.» Le 28 avril elle lui adressait le billet suivant[364]:

«Je vous envoie un chifre venu d'Espagne, de Galatone, qu'avant

vingt-quatre heures vous me devez rendre afin que le roi la retrouve.

Il y a des choses très intéressantes pour le gouvernement anglais et

que j'aime à leur communiquer, et montrer mon attachement pour eux et

ma confiance au digne chevalier, auquel je prie seulement de ne pas

me compromettre.» Le digne chevalier, il s'agissait de l'ambassadeur

Hamilton, ne compromit pas en effet la reine, puisqu'on n'a connu

cette trahison que par la publication tardive de la correspondance

échangée entre Marie-Caroline et Emma; mais l'Angleterre profita de

l'indiscrétion, car elle bombarda Cadix, et, se jetant sur la flotte

espagnole sans méfiance, la détruisit au combat de Saint-Vincent.

[Note 363: GAGNIÈRE, p. 43.]

[Note 364: GAGNIÈRE, p. 44.]

Si donc la haine de la France aveuglait Marie-Caroline au point de

lui faire commettre une véritable trahison contre un souverain, un

allié, un proche parent, comment la République française aurait-elle

été traitée par cette implacable ennemie, si elle avait trouvé le

moyen d'assouvir sa haine! Par bonheur pour la France, Marie-Caroline

avait trop d'intelligence pour ne pas comprendre les dangers d'une

intervention plus active, et, de son côté, Ferdinand était trop

indolent pour s'occuper d'une affaire qui l'aurait détourné de ses

occupations favorites, la chasse ou la pêche. Ce fut donc surtout

contre leurs propres sujets suspects de libéralisme ou tout au

moins d'indulgence vis-à-vis des principes nouveaux que le roi et

la reine de Naples tournèrent leur colère; et, de 1793 à 1796, bien

que comptant parmi les souverains coalisés contre la France, ils ne

prirent qu'une part indirecte aux hostilités.

À partir de 1796, lorsque Bonaparte descendit en Italie et

remporta la série des victoires qui devaient aboutir au traité de

Campo-Formio, à cette indifférence succéda une terreur véritable. Le

Directoire n'avait nullement caché son intention de punir tous les

souverains italiens, dont il croyait avoir à se plaindre. Le roi de

Naples était un des plus menacés. Il savait que l'invasion de ses

États serait en quelque sorte le complément de la conquête française.

Il put même craindre un moment que Bonaparte, abandonnant l'Autriche,

ne se détournât contre l'Italie péninsulaire. Telle était en effet

l'intention du Directoire: mais on sait comment le général en chef de

l'armée française, n'écoutant que ses propres inspirations, et guidé

d'ailleurs par le bon sens et l'instinct de la grande stratégie,

refusa d'occuper Rome et Naples, avant d'avoir définitivement expulsé

les Autrichiens de l'Italie septentrionale. Naples fut donc menacée

par le général vainqueur, mais jamais inquiétée sérieusement. Ce

n'était néanmoins que partie remise, et le roi Ferdinand savait très

bien qu'il était acculé à une double difficulté: ou bien s'engager à

fond dans la lutte, ou bien traiter avec la République. Il préféra

traiter.

Ce ne fut pas sans de nombreuses défaillances qu'il se résolut à

prendre cette prudente détermination. Il y avait à Naples deux

partis, celui de la guerre à la tête duquel se trouvait la reine,

excitée par son entourage, et celui de la paix, qui n'avait pas de

chef, mais dont le roi était le principal soutien. Ces deux partis

l'emportaient tour à tour, selon que Bonaparte était victorieux ou

que ses succès semblaient compromis. Rien de plus curieux et souvent

de plus amusant à suivre que les négociations entamées alors par

la cour napolitaine. C'est une série de retours offensifs ou de

prudentes retraites, de rodomontades ou de palinodies qui dénotent

d'un côté la haine furieuse que portaient à la France les Bourbons

de Naples, et d'autre part la terreur que leur inspiraient nos armes

victorieuses. On ne demanderait qu'à entrer en campagne, mais aussi

comment s'exposer bénévolement à un désastre? Mieux vaut attendre

une occasion! Or, cette occasion ne se présente jamais, et, comme on

s'est compromis soit par des démarches inconsidérées, soit par des

démonstrations intempestives, il faut bien faire amende honorable et

tâcher d'adoucir un vainqueur sans combats. Telle est la pitoyable

comédie, en plusieurs épisodes, que vont jouer ces acteurs royaux,

jusqu'au jour où se croyant les maîtres de la situation, ils se

décideront à lever le masque et joueront le tout pour le tout.

Ferdinand, dans le printemps de 1796, semblait d'abord tout disposé

à entrer en campagne. Il avait déjà prêté sa cavalerie à Beaulieu,

et même ces cavaliers s'étaient à diverses reprises distingués,

notamment à Valenza[365], à Fombio et à Borghetto. Aussi crut-il

devoir au nom qu'il portait et au rang qu'il occupait de faire de

nouveaux efforts. Il envoya donc 30,000 hommes prendre position sur

la frontière pontificale, ordonna une levée en masse, et adressa

aux évêques du royaume des circulaires pressantes pour les conjurer

d'user de leur influence, afin d'exciter leurs ouailles à défendre

le sol national. Pris d'un beau zèle, le roi entra même en campagne

et visita les camps de Sangro, San-Germano, Sora et Gaëte. Il fut

reçu par les soldats avec empressement: mais cette ardeur s'évanouit

bien vite, quand il apprit que Beaulieu était refoulé dans le Tyrol,

que les ducs de Parme, de Modène et de Toscane étaient réduits à

l'impuissance, que le Pape, malgré sa bonne volonté, ne pouvait

couvrir sa frontière, et que, les unes après les autres, toutes les

villes de la Romagne ouvraient leurs portes aux Français. Le roi

craignit que l'orage qui s'approchait n'éclatât sur ses États. Il se

décida non pas précisément à la paix, mais à un armistice, et chargea

son ministre Belmonte-Pignatelli de négocier cet armistice.

[Note 365: Lettres au Directoire du 2 mai 1796 (Bosco), du 6 mai

(Tortone) et du 1er juin (Peschiera), _Corresp._, I, 218, 236, 345.]

Bonaparte, malgré les instructions formelles du Directoire, était

parfaitement décidé à ne pas renouveler les fautes stratégiques

des souverains ou des généraux français qui l'avaient précédé en

Italie. Il ne voulait pas s'enfoncer dans la péninsule, alors que

les Autrichiens tenaient encore Mantoue, et pouvaient d'un instant à

l'autre, soit par le Tyrol, soit par la Vénétie, déboucher sur ses

derrières. Ainsi qu'il l'écrivait[366] avec un grand bon sens au

Directoire: «Eussions-nous 20,000 hommes, il ne nous conviendrait

pas de faire vingt-cinq jours de marche, dès le mois de juillet

et d'août, pour chercher la maladie et la mort. Pendant ce temps,

Beaulieu repose son armée dans le Tyrol, la recrute, la renforce

des secours qui lui arrivent tous les jours, et nous reprend

dans l'automne ce que nous lui avons pris dans le printemps.»

Aussi accueillit-il avec empressement les propositions de la cour

napolitaine, qui lui furent présentées par Miot[367]. En deux heures

tout fut arrangé[368]. Les hostilités cessaient immédiatement. Les

cavaliers napolitains, qui servaient dans l'armée impériale, s'en

séparaient pour se rendre dans des cantonnements spéciaux, à Brescia,

Bergame et Côme. La suspension d'hostilité était étendue à la flotte.

Enfin, le passage était laissé libre pour les courriers français ou

napolitains. Aucune indemnité n'était exigée.

[Note 366: Milan, 7 juin. Lettre au Directoire. (_Corresp._, t. I, p.

373.)]

[Note 367: MIOT. _Mémoires_, t. I, p. 88.]

[Note 368: Conditions d'une suspension d'hostilités entre les troupes

françaises et les troupes napolitaines. Brescia, 5 juin 1796.

(_Corresp._, t. I, p. 363.)]

Ces conditions étaient honorables. Elles étaient relativement douces;

mais Bonaparte ne cherchait alors qu'à diminuer le nombre de ses

ennemis. Il ne redoutait certes pas une diversion napolitaine, mais

il voulait avoir toutes ses forces disponibles pour lutter avec plus

d'avantages contre l'Autriche. D'ailleurs, comme il l'écrivait[369]

au Directoire en lui notifiant les conditions de l'armistice: «Si

vous faites la paix avec Naples, la suspension aura été utile, en ce

qu'elle aura affaibli de suite l'armée allemande. Si au contraire,

vous ne faites pas la paix avec Naples, la suspension aura encore

été utile, en ce qu'elle nous mettra à même de prendre prisonniers

les 2,400 hommes de cavalerie napolitaine, et que le roi de Naples

aura fait un pas qui n'aura pas plu à la coalition.» Bonaparte avait

donc eu raison de mépriser les fanfaronnades de ce souverain, et de

se montrer modéré à son égard. Le roi de Naples aurait pu devenir

dangereux. Il était désormais compromis aux yeux de ses anciens

alliés et réduit à l'impuissance.

[Note 369: Milan, 7 juin, t. I, p. 373.]

Il avait été convenu que l'armistice serait bientôt converti en

paix définitive. Le prince Belmonte-Pignatelli avait été désigné

comme plénipotentiaire pour négocier cette paix; mais soit manque

d'empressement de sa part, soit plutôt duplicité du côté de la cour

napolitaine, il restait toujours en Italie. Bonaparte lui avait

pourtant écrit à deux[370] reprises pour le prier de hâter son

départ. Le prince promettait toujours[371] de se mettre en route,

mais ne bougeait pas. Son maître, en effet, croyait inutile de

dissimuler plus longtemps, et, comme Wurmser s'apprêtait alors à

entrer en Italie avec une armée de renfort, il s'imaginait de très

bonne foi, comme d'ailleurs tous les autres princes italiens, que

Bonaparte ne pourrait lui résister; aussi s'apprêtait-il à profiter

des circonstances, et c'est pour ce motif qu'il suspendait le départ

de son plénipotentiaire.

[Note 370: Lettres du 7 juin et du 20 juin. _Correspondance_, t. I,

374.--_Id._, p. 433.]

[Note 371: Lettre du 26 juin (I, 434) au Directoire. «Le prince

Pignatelli part demain pour Paris en passant par Bâle. Je lui ai

signifié l'ordre d'être rendu dans cette première ville avant quinze

jours. Il paraît disposé à s'y conformer.»]

Bonaparte connaissait assez les hommes pour ne conserver aucune

illusion sur les sentiments du roi de Naples. Heureusement pour lui

Ferdinand n'était pas en mesure d'entrer en campagne. Il se contenta

de mettre en mouvement une petite armée de 24,000 hommes, qui,

suivant les circonstances, se joindraient à Wurmser ou marcheraient

contre Livourne. Ils ne dépassèrent même pas les frontières du

royaume, car Bonaparte remporta les victoires de Lonato et de

Castiglione; Wurmser fut refoulé dans le Tyrol, et les espérances

des princes italiens se trouvèrent réduites à néant. Bonaparte n'en

avait pas moins eu à redouter un instant la division napolitaine,

et il nourrissait un véritable ressentiment contre le souverain

versatile qui lui avait pour un moment inspiré des inquiétudes.

À deux reprises, il demanda[372] au Directoire l'autorisation de

traiter en prisonniers de guerre les cavaliers napolitains, et se

montra disposé à punir le roi de son intervention, bien qu'elle

n'eût pas été active. «Cette cour, écrivait-il, est perfide et bête.

Je crois que, si M. Pignatelli n'est pas encore arrivé à Paris, il

convient de séquestrer les 2,000 hommes de cavalerie que nous avons

en dépôt, arrêter toutes les marchandises qui sont à Livourne,

faire un manifeste bien frappé, pour faire sentir la mauvaise foi

de la cour de Naples, principalement d'Acton. Dès l'instant qu'elle

sera menacée, elle sera humble et soumise. Les Anglais ont fait

croire au roi de Naples qu'il était quelque chose. J'ai écrit à M.

d'Azara, à Rome. Je lui ai dit que, si la cour de Naples, au mépris

de l'armistice, cherche encore à se mettre sur les rangs, je prends

l'engagement à la face de l'Europe de marcher contre ses prétendus

70,000 hommes avec 6,000 grenadiers, 4,000 hommes de cavalerie et 50

pièces d'artillerie légère.»

[Note 372: Lettres du 13 août (_Correspondance_, t. I, p. 544) et du

26 août (Id., t. I, p. 568).]

Bonaparte et les Républiques Italiennes (1796-1799) · 第 23 / 27 段