à la maintenir. Ce n'était pas une tâche aisée. Les commissaires du
Directoire, Monge, Daunou, Faypoult et Florent s'y employèrent avec
beaucoup d'activité. L'ambassadeur de France à Turin, Miot[349],
qu'ils avaient visité lors de leur passage dans cette ville, ne leur
avait pourtant pas caché que, «avec les instruments que nous étions
obligés d'employer, avec des généraux et des agents corrompus et
avides de richesse, c'était une chimère que de prétendre régénérer
une population ignorante et fanatique». Ils l'essayèrent pourtant
avec une naïveté qui prouve que au moins deux d'entre eux, Monge et
Daunou, étaient des théoriciens plus habitués à manier les idées que
les hommes. En effet ils fabriquèrent à l'usage des Romains une bien
singulière constitution. Il n'y était pas dit un mot du catholicisme
dans cette capitale du catholicisme, mais, par contre, tous les
citoyens devaient prêter un serment[350] civique et jurer haine à
la monarchie. Un Sénat et un Tribunal se partageaient le pouvoir
législatif et le pouvoir exécutif était confié à cinq Directeurs,
revêtus du titre pompeux de consuls, ressuscité pour la circonstance.
Les cinq consuls furent Angelucci, de Matheis, Panazzi, Reppi et
Visconti. Le territoire de la République était partagé en huit
départements[351], et partout les prêtres réduits à leurs fonctions
ecclésiastiques; c'est-à-dire que, du jour au lendemain, dans cette
terre classique de la tradition et du respect invétéré des usages, on
introduisait toutes les réformes françaises. Il était difficile de
procéder avec plus de maladresse, et de tenir si peu de compte des
préjugés et des usages!
[Note 349: MIOT, _Mémoires_, t. I, p. 203.]
[Note 350: À propos du serment civique imposé aux Romains, consulter:
ABBÉ MASTROFINI. _Honnêteté du serment civique imposé par l'article
367 de la Constitution romaine._--BOLGENI. _Jugement de Bolgeni,
bibliothécaire du collège romain, sur le serment civique prescrit
par la République romaine aux professeurs et aux fonctionnaires
publics._--_Métamorphoses du docteur Jean Marchetti changé de
pénitencier en pénitent, exposé par Vincent Bolgeni, théologien de la
sainte pénitencerie catholique._]
[Note 351: Ils furent dénommés Cinino, Circeo, Clitumno, Metauro,
Musone, Tevere, Trasimène, Trento.]
Rien que les noms antiques eussent reparu, bien que de glorieux
souvenirs fussent évoqués, la République n'existait que de nom.
Il n'y avait qu'une seule autorité, l'autorité militaire, qu'un
seul régime, celui du sabre, qu'une seule réalité, la nécessité de
payer. Les Romains s'en aperçurent bientôt. Ils avaient consenti
volontiers à la cérémonie expiatoire ordonnée en l'honneur de
Duphot (22 février). Le peuple s'était répandu sous la colonnade de
Saint-Pierre; il avait contribué à l'érection d'un catafalque sur la
place de cette église; il avait écouté et même applaudi l'oraison
funèbre du général prononcée par Gagliulfi. C'était une réparation
qui s'imposait, et aucune protestation ne s'était élevée, mais la
déception fut grande quand on apprit que Berthier, aussitôt après
le départ de Pie VI, et sans consulter les conseils de la nouvelle
République, avait rendu deux arrêtés portant, le premier l'abolition
du droit d'asile dans les églises et dans les juridictions des
ambassadeurs, et le second l'expulsion dans les vingt-quatre heures
de tous les émigrés, notamment du cardinal Maury et la vente de leurs
biens. Les cardinaux effrayés essayèrent de conjurer l'orage qui
s'amassait sur leurs têtes en prêchant l'obéissance. S'autorisant
d'une encyclique de Pie VI qui avait dit qu'il ne fallait haïr aucun
gouvernement, et encouragé par cette autorisation tacite, le cardinal
vicaire, della Sommaglia, fit chanter un _Te Deum_ à Saint-Pierre en
l'honneur de la nouvelle République, et tous ceux de ses collègues
qui étaient à Rome assistèrent à la cérémonie: mais ces concessions
ne désarmèrent pas les Français. Les uns après les autres, tous
les cardinaux furent brutalement dispersés et même embarqués à
Civita-Vecchia. Deux d'entre eux, Altieri et Antici, n'obtinrent
de rester à Rome qu'en renonçant formellement à leur dignité et en
rentrant dans la vie civile, Bientôt les ecclésiastiques d'origine
étrangère furent à leur tour expulsés. On supprima comme inutile la
Propagande, dont on dispersa la précieuse bibliothèque. À peine si
on respecta ses archives. Les confréries et les congrégations furent
supprimées (29 juin 1798), leurs biens mis en vente, et les pillages
commencèrent: ils furent scandaleux.
En effet, c'était moins la haine des prêtres que l'amour de l'argent
qui semblait animer les nouveaux maîtres de Rome. Ils l'avouent
ingénument dans leurs dépêches[352] au Directoire: «Quand on pourrait
se résigner au rétablissement de la Papauté et aux sacrifices de
tous les patriotes romains qui ont si mal mérité d'elle, il faudra
examiner encore si l'armée d'Italie pourra remplacer par d'autres
ressources celles que lui permettent ici l'acquittement successif de
l'imposition militaire, la vente des biens confisqués au profit de la
République française et de ceux que la convention avec le Consulat
nous a réservés.» Dans cette même dépêche et comme pour bien montrer
que l'unique principe de gouvernement semble avoir été l'exploitation
à outrance de la nouvelle République, les commissaires ne reculent
pas devant cet aveu scandaleux[353]: «La révolution à Rome n'a pas
été assez rendante. L'unique parti à prendre pour en tirer désormais
un parti plus convenable, c'est de considérer et de traiter les
finances de l'État romain comme finances de l'armée française.
Quelque étrange que soit ce langage, nous sommes loin de le reprocher
à ceux qui le tiennent puisqu'il ne leur est suggéré que par des
besoins auxquels ils touchent le plus près.»
[Note 352: Cité par SCIOUT, p. 177. La lettre des commissaires se
trouve aux Archives nationales (A. F. 3,77).]
[Note 353: Cf. lettre de Florent au Directoire: «Nous sommes enlacés
dans des filets qui partent des bureaux de Paris. On y a semé
l'or à pleines mains pour consolider le système de rapines et de
dilapidations qui fait la base de toutes les entreprises et de toutes
les dilapidations de l'armée d'Italie.»]
Tout commentaire serait inutile: aussi bien c'est une triste
histoire que celle des réquisitions imaginaires, des contributions
monstrueuses, des emprunts forcés, des mesures arbitraires
qu'enregistrent froidement les documents contemporains. Le vol est
en quelque sorte autorisé par l'arrêté du 6 germinal an VI, en vertu
duquel l'État romain paiera trente-deux millions en valeurs, plus
trois en équipement, trois pour les besoins de l'armée et des objets
d'art pour une somme indéterminée. Le Directoire (art. 9) «se réserve
en toute propriété tous les biens meubles et créances appartenant
au Pape, à sa famille, à la famille Albani, au cardinal Busca,
ainsi que les emphythéoses dont ils jouissaient». Il «se réserve
(art. 21) l'argenterie superflue des églises, et tous les biens des
établissements supprimés ou confisqués». «Il fera connaître (art. 22)
sa volonté sur le muséum, les bibliothèques, le cabinet des tableaux
et sur le sol du pays de Bénévent.»
Que dire des exactions particulières? Les Chigi à eux seuls durent
payer 300,000 écus. Un simple graveur, Volpato, fut imposé à 12,000
écus de contribution payables dans les vingt-quatre heures. On
vendit à vil prix, sans parler de ceux qu'on emporta à Paris, les
objets d'art appartenant aux cardinaux Albani et Busca. Les musées
et les bibliothèques furent livrés en proie à des commissaires aussi
ignorants qu'avides. On enleva des palais pontificaux jusqu'aux
portes et aux gonds, jusqu'aux ustensiles de cuisine! Rome n'était
plus qu'un grand marché, où l'on tenait bureau public de vol et de
dévastation. Sous prétexte de l'arrêté pris par Berthier contre les
émigrés, ne s'avisa-t-on pas d'inventer de faux émigrés, dont les
biens étaient aussitôt mis en vente, et qui ne parvenaient à se
racheter qu'en payant de véritables rançons? On se croyait presque
revenu à ces temps néfastes où les reîtres et les lansquenets
de Bourbon étaient les maîtres de Rome et s'en partageaient les
dépouilles[354].
[Note 354: Voir lettre des consuls romains aux commissaires du
Directoire (6 brumaire an VII): «Comment concevra-t-on l'espoir
d'un crédit solide, tant qu'on verra partout un pillage scandaleux,
des dilapidations qui effrayeraient même des brigands vulgaires,
tant qu'on n'aura pas arraché le maniement des deniers publics et
des fournitures à ce tas de déprédateurs qui ne connaissent la
République que par les trésors qu'ils volent?»]
Le plus déplorable était que le mauvais exemple partait de haut.
Berthier avait été rappelé brusquement et remplacé par Masséna. Or,
ce dernier, excellent général, était un déplorable administrateur.
Ardent et impétueux, quand le rôle de modérateur eût seul convenu,
dissipateur et prodigue, avide de richesses et dépourvu de scrupules
dans la façon de les acquérir, il était en outre mal entouré, par des
fournisseurs et des agioteurs qui achetaient sa complaisance ou même
sa conscience, et se livraient effrontément à de honteux tripotages.
Le scandale fut tel que les soldats et les officiers de l'armée
française, qui gardaient encore le sentiment de l'honneur, rougirent
de ces infamies et envoyèrent une protestation à Masséna[355].
Ce dernier se crut bravé et répondit par des paroles de rage à
cette demande si légitime. Les troupes exaspérées se rassemblèrent
au Panthéon (27 février 1799), et rédigèrent une pétition au
Directoire pour réclamer le rappel du général. C'était une véritable
insurrection, et le bon droit, sinon la légalité, était du côté des
insurgés. Le lendemain 28, Masséna fit battre la générale et ordonna
à l'armée de quitter Rome. Les soldats refusèrent d'obéir. Aussitôt
il se démit de ses fonctions et remit le commandement au général
Dallemagne[356].
[Note 355: Lettre curieuse de Faypoult au Directoire (Arch. nat. A.
F. 3, 77): «Depuis un certain temps il s'est répandu dans tous les
corps militaires de l'armée, dans toute l'Italie, des impressions
défavorables au citoyen Masséna; elles sont tellement généralisées
que le soulèvement de tous les officiers contre son autorité n'a
d'étonnant que l'irrégularité, l'illégalité de ce mouvement. Une
multitude de guerriers remarquables par leurs longs et continuels
services ont dit et répété hautement qu'ils mourront, quand vous
l'ordonnerez, pour la patrie, mais qu'ils mourront aussi plutôt que
de servir sous Masséna.»]
[Note 356: L'insurrection de l'armée a été racontée avec détail par
le général Koch. Cf. GARDEN, _Histoire générale des traités de paix_,
t. VI, p. 385-489.]
Même désorganisation dans les administrations locales. Les consuls
de la nouvelle République non seulement avaient à soutenir les
intérêts de leurs concitoyens, mais encore à se débattre contre
les prétentions opposées des commissaires du Directoire, du général
commandant l'armée d'occupation, et même de l'autorité militaire
siégeant à Milan. De là des tiraillements continuels, des démissions
ou des destitutions et une série de véritables coups d'État.
Angelucci, Reppi, Matheis, Visconti, Panazzi, Pierelli, Calisti,
Zaccaleoni, Brissi, Rey, se remplacent à peine installés et méritent,
il faut le reconnaître, cette sévère appréciation de l'un de ceux qui
avaient contribué à les renverser: «Il est difficile de trouver dans
l'histoire un genre de gouvernants plus avilis ... La corruption, la
vénalité, les passions haineuses et vindicatives animaient toutes les
délibérations. Des séances entières se passaient en vives discussions
pour faire placer un parent, un ami, un partisan, un homme qui avait
payé à deniers comptants le poste qu'il occupait. La chose publique
ne les occupait presque jamais. On savait à Rome qu'il y avait des
consuls, mais on l'ignorait dans les départements ou on feignait
impunément de l'ignorer. Les administrations soit centrales, soit
municipales, formaient des corps à part, s'isolaient, gouvernaient
suivant les règles de leurs caprices et de leurs intérêts privés et
détournaient à leur propre usage jusqu'au produit des contributions
publiques[357].»
[Note 357: Rapport de Daunou et Monge (Archiv. nat. A. F. 3, 78).]
Les ennemis de la France et de la République profitèrent de cette
déplorable situation pour tenter une réaction. Les Transtévérins
s'étaient toujours signalés par leurs haines antifrançaises. Dès
le mois de mars 1798[358] ils s'étaient soulevés, mais avaient été
facilement réprimés. Le jour même où Masséna sortit de Rome (mars
1799), ils coururent encore aux armes, mais le sentiment de la
discipline n'était pas encore éteint, et les patriotes romains,
bien que désillusionnés d'une liberté si coûteuse, la préféraient
encore à l'ancien régime. Ils se joignirent à nos soldats qui prirent
leur poste de combat, et l'ordre fut bientôt rétabli. Vingt-quatre
révoltés furent fusillés et plusieurs cardinaux emprisonnés, parmi
eux Doria Pamphili, le secret instigateur de l'émeute.
[Note 358: Voir dans l'ouvrage de POTTER (_Mémoires de Ricci_) une
lettre de Ricci (10 mars 1798) et une lettre du prêtre Palmieri
(Gênes, 12 mai).]
De Rome, le soulèvement s'étendit aux provinces. En avril 1799, un
premier soulèvement avait eu lieu. L'Ombrie s'était soulevée sous
la direction d'un certain Bernardini. La garnison française de
Cita di Castello avait été massacrée, et celle d'Urbin assiégée;
mais les insurgés, qui ne pouvaient plus compter sur les soldats
pontificaux qu'on venait de licencier, avaient été battus et dès le
mois de mai tout était rentré dans l'ordre. Le mouvement paraissait
plus sérieux en mars 1799, surtout dans les départements de Cimino
et du Trasimène. À Castel Gandolfo, à Rocca di Papa, à Ascoli, à
Imola et dans toute l'Ombrie, les paysans se déclarèrent en faveur
de la Papauté, et, ce qui compliquait la situation, c'est que le
commandant en chef de l'armée d'Italie réclamait à ce moment même les
soldats du corps d'occupation de Rome. Les commissaires du Directoire
s'opposèrent à leur départ, car, ainsi qu'ils l'écrivaient[359], «on
ne pourrait garder que Rome et Ancône, Civita-Vecchia et plusieurs
positions importantes seraient vite occupées par les rebelles; les
campagnes cesseraient de payer les contributions et la République
serait renversée». Nos soldats restèrent donc, et, sans grande peine,
dispersèrent les uns après les autres tous les rassemblements armés.
Cette nouvelle tentative avait donc avorté.
[Note 359: SCIOUT, ouvrage cité, p. 177.--_Mémoires du général
Thiebaut_, t. II.]
Dès lors un ordre relatif s'établit. Dallemagne, le successeur
de Masséna, fit condamner à mort et fusiller comme voleur un
certain Charrier, qui s'était signalé par ses pillages éhontés.
D'autres Français, convaincus de vol, furent condamnés à des peines
afflictives. La discipline se rétablit et les Romains ne furent plus
traités en peuple conquis. Dallemagne, qui avait été un des chefs
de la sédition militaire contre Masséna, ne pouvait rester le chef
de l'armée de Rome. On lui donna comme successeur d'abord Gouvion
Saint-Cyr, puis Championnet. Les fournisseurs furent surveillés avec
soin, les agents civils durent se renfermer dans la limite de leurs
attributions, en un mot la République Romaine semblait entrer dans
la période d'organisation qui seule peut donner de la stabilité à
un gouvernement. Mais il était déjà trop tard! La seconde coalition
se formait contre la France, et la République Romaine allait être
détruite la première par nos ennemis.
CHAPITRE V
LA RÉPUBLIQUE PARTHÉNOPÉENNE
Les Bourbons de Naples. -- Lazzaroni et bourgeois. -- Essais
de coalition contre la France. -- Insulte à Mackau. -- La
Touche-Tréville dans le golfe de Naples. -- Déclaration de
guerre à la France. -- La reine Marie-Caroline et sa haine de
la France. -- Armistice accordé par Bonaparte à Pignatelli. --
Ménagements stratégiques de Bonaparte. -- Nouveaux préparatifs
de guerre et paix de Campo-Formio. -- Assistance prêtée aux
Anglais. -- Nouvelle déclaration de guerre à la France. --
Mack envahit le territoire romain. -- Entrée du roi Ferdinand
à Rome. -- Championnet et les Français reprennent l'offensive.
-- Marche contre Naples. -- Fuite de la famille royale. --
Entrée des Français à Naples et proclamation de la République
parthénopéenne. -- Retraite de Macdonald. -- Révolte des
Abruzzes et de la Calabre. -- Ruffo et les Sanfédistes. --
Siège de Naples. -- Capitulation de Naples. -- Nelson viole la
capitulation. -- Les massacres et les exécutions juridiques. --
Fin de la République parthénopéenne.
De tous les États italiens, le royaume de Naples[360] fut celui
qui accueillit avec le plus de crainte et de défiance la nouvelle
des prodigieux événements dont la France était alors le théâtre,
Ferdinand IV de Bourbon régnait depuis 1759. Comme il n'avait que
huit ans quand il monta sur le trône, on l'avait confié aux soins
d'un conseil de régence. Son gouverneur, San Nicandro, l'avait laissé
grandir dans une ignorance presque complète et ne s'était attaché
qu'à développer en lui le goût des exercices corporels. Au lieu de
le préparer au maniement des affaires, il lui avait appris à jouer
à la paume, à chasser ou à pêcher. Aussi le jeune roi était-il
parfaitement incapable de gouverner, et de bonne heure il abandonna
le pouvoir à sa femme, Marie-Caroline de Habsbourg-Lorraine. Cette
princesse au contraire était fort intelligente et très instruite.
Fille de Marie-Thérèse, soeur des empereurs Joseph II et Léopold
II et de notre Marie-Antoinette, belle, active, énergique, si la
destinée l'avait appelée sur un autre trône, elle aurait peut-être
joué un grand rôle dans l'histoire. Par malheur elle fut mal
conseillée par deux étrangers qui l'entraînèrent, elle et son mari, à
de déplorables aventures et les jetèrent sans merci, aux implacables
sévérités de l'histoire.
[Note 360: CUOCO. _Saggio storico sulla rivoluzione di Napoli_.
Milano, an IX.--PEPE. Mémoires.--LOMONACO. Rapport fait au
citoyen Carnot, ministre de la guerre, sur les causes secrètes
et les principaux événements de la catastrophe napolitaine, sur
le caractère du roi, de la reine et du fameux Acton.--FORGUES.
_Vie de Nelson_.--MICHELET. _Histoire du XIXe siècle_.--COLETTA.
_Histoire de Naples_ de 1734 à 1825. Traduction B. et Lefebvre,
1840.--MARESCA. Correspondance de la reine Marie-Caroline avec le
cardinal Ruffo. 58 lettres de février à octobre 1799 (Archivio
storico per la provincie napoletane, 5e année, fasc. 2).--NELSON.
_Despatches and letters_, 1844.--SACCHINELLI. _Vie du cardinal
Ruffo_.--HARRISON'S. _Life of Nelson_.--PIETRO ULLOA. _Marie
Caroline d'Autriche_. Paris, 1872.--HELFERT. _Konigin Carolina von
Neapel and Sicilien in Kampf gegen die franzosischen Welterschaft_,
1790-1804. Vienne, 1878.--HUFFER. _Die Napoletanische Republick des
Jahres_1799; 1885.--G. FORTUNATO. _I Napoletani del 1799_. Florence,
1884.--DIOMEDE MARINELLI. _Manuscrit sur les évènements de 1799_, t.
IX. Bibliothèque nationale de Naples.--PALUMBO. _Maria Carolina di
Napoli_. Lettres autographes appartenant au British Museum, 1866.
Volumes 1615, 1616, 1618, 1619, 1620, 1621 de la Bib. Eg.--GAGNIÈRE.
_La reine Marie-Caroline de Naples d'après les documents
nouveaux_, 1886.--BOGHETTI, _Nelson alla corte di Maria-Carolina
di Napoli_. (Nuova antologia, 16 mai 1886).--GEORGES ANNESLEY,
VICOMTE DE VALENTIA. _Private journal of the affairs of Sicily_.
(British-Museum, manuscrit 19426).--GÉNÉRAL THIÉBAUT, _Mémoires_, T.
II.]
Depuis 1799 vivait à Naples un aventurier irlandais, Acton, qui
s'était emparé de l'esprit de la reine, et, par sa faveur, avait
obtenu successivement trois ministères, marine, guerre, affaires
étrangères. Au lieu de se dévouer à son pays d'adoption, Acton ne
travailla jamais que dans les intérêts de sa patrie d'origine,
et fut toute sa vie l'instrument servile du cabinet anglais. Or
l'ambassadeur d'Angleterre à Naples se nommait William Hamilton.
C'était le frère de lait de Georges III. Courtisan assidu, compagnon
de chasse du roi, coureur en sa compagnie de galantes aventures, il
avait exploité cette amitié en pillant les trésors archéologiques de
Pompéï. Accrédité à Naples depuis de longues années, il vivait dans
l'intimité de la famille royale, mais sans se priver d'exercer à ses
dépens sa verve caustique. Très libre dans ses propos, ne croyant
à rien qu'à ses plaisirs, tout à fait revenu des illusions de ce
monde et disposé à traiter de bagatelles les vertus domestiques,
c'était un épicurien ou plutôt un cynique Anglais, de la pire espèce
des railleurs, car la plaisanterie sied mal à ses compatriotes. Il
avait montré par un éclatant exemple combien il pratiquait lui-même
en matière de morale la plus large des tolérances, car il avait
épousé une aventurière anglaise, Emma Harte, une des femmes les plus
séduisantes de son temps, mais dont la jeunesse s'était écoulée dans
les tripots de Londres. Présentée à la cour, lady Hamilton y fit
briller les grâces de son esprit et les merveilleuses ressources de
son imagination. Malgré la honte de sa vie passée, elle plut à tout
le monde, surtout à Marie-Caroline qui, ressentant pour sa nouvelle
amie tous les emportements d'une passion antique, la traita en
favorite et se mit complètement à sa merci. Acton et lady Hamilton
dominaient donc la reine et, par son intermédiaire, étaient les
véritables maîtres du royaume de Naples.
Les Napolitains paraissaient résignés à cette triste domination. Il
est vrai que les lazzaroni, qui constituaient la masse du peuple,
s'occupaient peu de politique. Dans ce merveilleux pays où l'on n'a
pour ainsi dire que la peine de vivre, les lazzaroni goûtaient avec
volupté les charmes de la paresse. À peine avaient-ils gagné de quoi
satisfaire leurs besoins matériels qu'ils s'étendaient au soleil
et dormaient paisiblement. Fanatiques, passionnés, susceptibles
d'un élan furieux, d'un crime même, sauf à retomber ensuite dans
leur apathique indifférence, ils justifiaient la fameuse théorie de
Montesquieu sur l'influence des climats. Ce n'était pas précisément
l'intelligence qui leur manquait, mais le souci de leur dignité.
Aussi bien, ils n'avaient pas conscience de leur dégradation morale,
car on les retenait dans une ignorance systématique.
La bourgeoisie napolitaine, au contraire, était fort éclairée.
Quelques-uns des rois qui s'étaient succédé à Naples, au XVIIIe
siècle, avaient pris à tâche de relever le niveau de l'instruction
chez leurs sujets, et ils y avaient en partie réussi; mais, en même
temps que l'instruction, avait grandi le besoin des réformes. Les
bourgeois non seulement gémissaient sur l'ignorance des lazzaroni,
mais encore commençaient à réclamer des changements politiques et
sociaux. La majeure partie des nobles se ralliaient à eux. Les grands
seigneurs napolitains et siciliens, en effet, dans leurs voyages à
travers l'Europe ou par leurs relations, avaient appris à connaître
et à apprécier le salutaire effet des améliorations modernes, et en
demandaient l'application dans leur pays. Un parti libéral existait
donc à Naples. Il avait pour chef Domenico Cirillo, un des médecins
les plus estimés de l'Europe, Gabriel Manthone, Massa, Bassetti,
Ettore Caraffa et Schipani, presque tous officiers ou ingénieurs.
Le prince de Santa Severina et l'amiral Caracciolo étaient, parmi
les nobles, ceux que leurs opinions rattachaient à ce parti. La
cour détestait les libéraux, et attisait contre eux les haines mal
raisonnées de la populace. On aurait dit qu'elle pressentait en eux
de futurs adversaires; mais elle se contentait de les surveiller et
ne les persécutait pas.