Au commencement de décembre 1797, le sculpteur Ceracchi, et un

notaire de Pérouse, Agretti, tous deux connus par l'exaltation

de leurs sentiments avaient cru le moment venu de provoquer

l'explosion. Ils avaient eu l'audace de planter en plein jour un

arbre de la liberté sur le Monte Pincio, mais la police avait

dispersé le rassemblement, et cette tentative inopportune, tout de

suite désavouée par l'ambassadeur de France, avait misérablement

avorté. Quelques jours plus tard, le 26 décembre, on vint avertir

Joseph qu'une révolution éclaterait pendant la nuit, et que la

République serait proclamée. Joseph fit remarquer aux messagers que

son caractère officiel lui interdisait d'accueillir une pareille

communication, et il les engagea, dans leur intérêt, à renoncer à une

entreprise qui ne pouvait aboutir. Les conjurés se retirèrent fort

mécontents, mais sans renoncer à leur dessein.

Le lendemain 27, de grand matin, l'ambassadeur d'Espagne Azara,

qui s'était lié d'amitié avec Joseph, courut le prévenir que la

conspiration était découverte, et qu'un mouvement se préparait

contre les Français, secrètement encouragé par le Pape. Joseph lui

répondit, et c'était la vérité, qu'il avait toujours observé la plus

stricte neutralité, et qu'il espérait que le secrétaire d'État, Doria

Pamphili, saurait faire respecter l'hôtel de l'ambassade. Quelques

heures après, un rassemblement se formait à la villa Médicis,

c'est-à-dire à l'Académie de France. Des cris étaient poussés de

vive la République! Tous les conjurés portaient au chapeau la

cocarde tricolore; ils semblaient donc agir de connivence avec la

France; mais leur voix ne rencontra nul écho, et, quand la troupe

arriva, le rassemblement se dispersa, en abandonnant sur le terrain

un sac rempli de cocardes françaises; ce qui semblait indiquer que

les Français n'étaient pas étrangers à cette manifestation, et

qu'ils comptaient en profiter. Joseph se transporta aussitôt chez

le secrétaire d'État et protesta avec énergie. Il s'étonna de la

facilité et de l'à-propos avec lequel on avait trouvé sur le terrain

une pièce à conviction aussi importante que le sac de cocardes, et

n'eut pas de peine à démontrer l'intervention officieuse de la police

romaine. D'ailleurs, afin de prévenir jusqu'à l'ombre d'un soupçon,

il demanda qu'on arrêtât tous les individus non compris dans la

liste des Français ou des Romains attachés à l'ambassade, et qu'on

trouverait dans les limites de la juridiction française. Il était

difficile d'agir plus correctement, et Joseph mettait de son côté et

la légalité et les apparences de la légalité.

Le 28 décembre, un nouveau rassemblement se forma sous les fenêtres

de l'ambassade. Un artiste prit la parole, et déclama avec véhémence

contre le gouvernement pontifical. Peu à peu l'attroupement

grossissait. On y remarquait des individus notoirement connus pour

appartenir à la police. C'était visiblement une provocation que l'on

cherchait. Joseph donna l'ordre à ses gens de fermer les portes de

l'hôtel et alla revêtir son costume officiel. À peine était-il monté

dans sa chambre qu'une décharge retentit. Un piquet de cavalerie

venait d'entourer les conjurés, au moment où on les repoussait de la

cour, et les avait fusillés à bout portant.

Après un moment de stupeur, des cris éclatèrent, cris de fureur et de

plainte. Les portes de l'hôtel furent enfoncées, et ces malheureuses

victimes de la politique s'y précipitèrent dans l'espoir d'y trouver

un refuge. Joseph, entouré de Duphot, Arrighi, Beauharnais, de

quelques employés et serviteurs, s'élance à leur rencontre. Une

compagnie d'infanterie suivait les cavaliers. Elle s'arrête un

moment à la vue de l'ambassadeur, et rétrograde, mais pour tirer

plus à l'aise dans cette foule compacte. Cette fois la décharge est

meurtrière: les morts et les mourants jonchent le sol. Le général

Duphot, indigné, et n'écoutant que la voix de l'honneur, court aux

soldats pontificaux et les somme de cesser le feu. Les soldats le

saisissent, et l'entraînent vers la porte Septiminiana. Bientôt un

coup de feu l'atteint en pleine poitrine. Il tire son épée. Un second

coup le jette par terre, et cinquante fusils sont déchargés sur son

cadavre. Joseph, Arrighi, Beauharnais et les autres Français n'ont

que le temps de s'enfuir à l'hôtel. Ils en fermaient les portes,

quand ils essuyèrent le feu d'une seconde compagnie d'infanterie,

qui accourait au pas de charge, et cribla de ses balles les fenêtres

et les murs de l'ambassade. De toute évidence le guet-à-pens était

prémédité. Ce rassemblement suspect, ce piquet de cavalerie et ces

compagnies d'infanterie qui arrivent à point nommé, ces décharges

répétées sans sommation préalable, les ennemis de la France avaient

tout combiné pour que, dans le tumulte, l'ambassadeur fût assassiné.

C'était une vengeance italienne, tramée avec art, exécutée de

sang-froid, et qui n'avait échoué que par hasard.

Au premier moment, le personnel de l'ambassade fut épouvanté. Une

vingtaine de cadavres jonchaient la cour; de nombreux blessés se

traînaient en gémissant sur les pavés. Une foule de personnages

à mine suspecte rôdaient dans les chambres, tous prêts à piller

ou à tuer. Mme Bonaparte fondait en larmes, Pauline, qui venait

d'apprendre la mort de son fiancé, éclatait en sanglots, et le feu

ne discontinuait pas. Joseph, avec une admirable énergie, rassura

tout le monde et organisa la résistance. Il commença par expulser de

l'hôtel tous les sinistres rôdeurs qui le remplissaient, ramassa les

blessés et envoya demander des secours au cardinal Doria Pamphili.

Bientôt la petite colonie française se raffermit. Au désespoir

succéda la fureur. Bravant la fusillade, quelques serviteurs

poussèrent le courage jusqu'à aller chercher le cadavre de Duphot.

Ce n'était plus qu'une masse informe. Les pontificaux l'avaient

dépouillé de ses vêtements, et avaient criblé ce misérable cadavre de

coups de baïonnette ou de pierres. On sut plus tard que le capitaine

de la compagnie, il se nommait Amadeo, s'était approprié l'épée et le

ceinturon du général, le curé de la paroisse avait pris sa montre,

d'autres assassins s'étaient partagé ses dépouilles[345].

[Note 345: Voir dans les _Mémoires de Joseph_ la longue et

intéressante dépêche qu'il adressa à Talleyrand, le 30 décembre 1797,

et la réponse de ce dernier.--Cf. Lettre de l'abbé Masi à Ricci

(POTTER, III, 243), en date du 20 décembre 1797, où est raconté tout

au long l'attentat. Voir également le rapport, rédigé en français,

afin d'être communiqué à l'ambassadeur, du chef de la patrouille

romaine. Ce rapport, daté du 28 décembre 1798, a été inséré par

Artaud de Montor dans son _Histoire de Pie VII_, t. I, p. 41.

«La patrouille de ronde de la caserne Pont-Sixte, composée du chef

Macchiola et de six soldats, était sortie vers les vingt-deux heures

et demie et se trouva poursuivie d'une multitude de peuple armé, dont

le plus grand nombre portait la cocarde nationale. Le chef de ladite

patrouille ayant été averti par les citadins de se retirer, parce

qu'il y avoit un projet de le désarmer, le susdit chef, d'après cet

avis et vu l'inégalité des forces qui le mettoit dans l'impossibilité

de se défendre, jugea à propos de se retirer dans son quartier pour y

prendre les mesures convenables.

Dans sa retraite, il fut insulté par les cris et les sifflets du

peuple dont la fureur le poursuivit même jusqu'à son quartier. Le

tumulte fit penser aux officiers de la compagnie qu'il était à

propos de faire armer tous les individus qui la composoient et de

leur distribuer les postes de défense, pour lesquels ils avoient été

rangés par pelotons en ordre de bataille au dedans des palissades.

Aussitôt s'avance une phalange de peuple armés la plupart d'armes

blanches et aussi tirent plusieurs coups de fusil par les palissades,

qui en conservent encore des marques irrécusables. À la tête du

peuple étoient deux Français vêtus de bleu, avec cocarde et le

sabre nu, criant: Égalité! Liberté! Près de ceux-ci étoit un autre

Français, avec un drapeau tricolore. Après des coups de fusil tirés

à la barrière, nous ne pouvions plus retenir les soldats, et les

bourgeois nous crioient du dehors: «Si vous ne sortez pas pour nous

défendre, nous forcerons les palissades et nous nous défendrons avec

vos armes.»

À ce moment, arriva une patrouille de quatre dragons qui sollicita

vivement la compagnie de sortir, qu'autrement elle seroit perdue.

Alors les soldats forcèrent les palissades, et, se portant avec

l'escorte de dragons vers Santa Dorotea, ils firent feu pour les

déloger de Longara, d'où étoit venue cette multitude armée. Ils

tinrent bon sous la porte Settimiana, où un officier de milice

remit le poste au caporal Marinelli. Quand les soldats y furent

établis, une grande multitude portant cocarde française s'y porta de

nouveau; elle avoit à sa tête deux François, sabres nus, cocarde en

main. Un d'eux invitoit les troupes du Pape, en criant: «Avancez!

Allons, courage! Vive la Liberté! Je suis votre général.» La troupe

répondit, en couchant en joue: «N'approchez pas!» Et ceux-ci, sans

y faire attention, s'approchèrent toujours davantage et répétoient,

en sautant, ces mêmes paroles: «Vive la Liberté! Courage! Je suis

votre général!» Mais les soldats se virent très exposés pour avoir

trop laissé approcher les François, ainsi que cette multitude armée;

un d'eux touchoit de son sabre la baïonnette du caporal Marinelli.

Ce caporal, après les avoir plusieurs fois invités à mettre bas les

armes, voyant que ceux-ci approchoient davantage leurs sabres des

fusils, fit faire feu et en renversa quelques-uns, du nombre desquels

étoit celui qui le menaçoit du sabre. Ils se retirèrent alors et

le tumulte cessa pour le moment. Le caporal n'avoit pas quitté son

poste, et, peu de temps après, une autre troupe du peuple ayant fait

feu, le caporal fut contraint de poursuivre son feu. Repoussé par le

grand nombre, il fut obligé ensuite de se replier sur la place de la

caserne, auprès desdits seigneurs officiers, ayant laissé d'autres

soldats pour apaiser les nouveaux troubles survenus dans les places

voisines et dans les petites rues de Transtevere.»]

Fidèle jusqu'au bout à son caractère officiel, Joseph avait une

première fois écrit au cardinal Pamphili pour lui demander ses

passeports. Il l'invitait en même temps à venir à l'hôtel de

l'ambassade, pour se rendre compte de l'attentat. Le porteur de la

lettre fut accueilli par des coups de fusil, mais il parvint à la

transmettre à son adresse. À huit heures du soir la réponse n'était

pas encore parvenue, et les troupes pontificales entouraient toujours

l'hôtel dans une attitude hostile. Angiolini, envoyé de Toscane à

Rome, réussit le premier à traverser les patrouilles, et vint porter

à Joseph l'expression de son indignation. Azara, l'ambassadeur

d'Espagne, le suivit de près. Sur leurs conseils, à onze heures

du soir, Joseph se décida à écrire une seconde lettre au cardinal

Pamphili, dont le silence prolongé semblait indiquer la complicité

avec les assassins. Cette fois encore, il n'obtenait pas de réponse.

Aussi le lendemain 29, à six heures du matin, il lui écrivit pour la

troisième fois, mais en le menaçant de la vengeance de la France,

et quitta Rome, après avoir recommandé au chevalier d'Azara et à

Angiolini les Français, qu'il ne pouvait mener avec lui.

Les instigateurs de ces scènes odieuses avaient-ils compté sur la

modération de Joseph, ou bien espéraient-ils que la force serait

repoussée par la force? En ce cas une collision leur eût fourni le

prétexte dont ils avaient besoin: mais Joseph avait interdit toute

tentative de répression. La correction de son attitude avait été

absolue, tandis que le sang de Duphot et l'insulte infligée à la

France dans la personne de son ambassadeur criaient vengeance. Pie

VI, il est vrai, devait être mis hors de cause dans cette déplorable

affaire. Il était malade, cassé par l'âge, et ne sortait plus de son

palais. Il ne fut informé que bien tard de l'attentat et en témoigna

de sincères regrets. Toutes les responsabilités doivent donc retomber

sur ses ministres, surtout sur le secrétaire d'État, Doria Pamphili,

qui avait autorisé et peut-être tramé cette odieuse machination; mais

il s'aperçut bientôt qu'il avait fait fausse route. À l'unanimité

tous les ambassadeurs protestèrent contre l'indigne traitement dont

leur collègue Joseph venait d'être la victime; et ils avertirent

le cardinal qu'il ne devait pas compter sur eux pour essayer de

détourner l'orage. Azara, d'ordinaire si bienveillant, témoigna même

toute son horreur du forfait, et refusa positivement de servir de

médiateur. Dans sa perplexité, Pamphili s'adressa directement à la

France, et pria l'envoyé romain à Paris, Massimi, de présenter les

excuses officielles du gouvernement pontifical, d'accorder toutes les

satisfactions qu'on exigerait, et d'annoncer l'envoi d'un légat _a

latere_.

Il était trop tard! La mesure était comble. Toutes les vieilles

inimitiés, qu'on croyait éteintes, se rallumèrent soudain. Il y eut

en France comme une explosion de fureur contre le gouvernement sénile

qui ne prouvait sa vitalité que par des crimes. Le Directoire reprit

avec empressement ses anciens projets, et comme alors Bonaparte

n'était plus là pour les enrayer, on ne parla plus que de détruire à

tout jamais la puissance temporelle des Papes. Seulement les agents

du Directoire étaient divisés d'opinion. Les uns, tels que Faypoult,

auraient voulu donner Rome à un prince allemand; les autres, tels que

Cacault, Miot ou Belleville, parlaient de la livrer au duc de Parme,

ou au roi de Piémont, ou à tout autre souverain; le plus grand nombre

proposaient le rétablissement de la République Romaine: de la sorte

on punirait un ennemi acharné et on étendrait l'influence française

par la création d'une nouvelle république vassale. Les ouvertures

de Massimi furent donc écartées, les excuses de Pamphili repoussées

avec dédain, et la guerre votée par le conseil des Cinq-Cents et le

conseil des Anciens à la presque unanimité.

Rome était dans la consternation, car la vengeance approchait et

le châtiment était mérité. On crut remédier au mal en redoublant

de ferveur. Ce n'étaient que processions[346] extraordinaires,

ostension de reliques fameuses et voeux solennels; mais la

bourgeoisie ne cachait plus ses sentiments hostiles et dans toutes

les classes de la société régnait une sourde irritation. De cruelles

épigrammes circulaient: on a conservé la suivante:

_Sextus Tarquinius, Sextus Nero, Sextus et iste:

Semper sub Sextis perdita Roma fuit._

[Note 346: Lettre de Milizia, en date du 2 février 1798: «Nous avons

un carnaval continuel de processions, en signe de pénitence, pour la

découverte de certaines reliques qu'on a tirées du sanctum sanctorum,

et qui sont accompagnées de prophéties qui promettent des miracles

de miracles. En attendant, les armées françaises ont occupé Urin, la

Marche, l'Ombrie, et l'invasion de Rome est imminente.»]

Un instant la cour pontificale crut à l'intervention armée de Naples,

mais il fallut bientôt renoncer à cette dernière illusion[347].

Décidément l'orage était déchaîné, et il se dirigeait avec

impétuosité contre Rome. Ainsi que l'écrivait l'avocat Milizia, «il

faut prendre le temps comme il vient, et, s'ils arrivent jusqu'ici,

il faudra bien aller les complimenter et danser gaiement avec eux la

carmagnole». Ce fut bientôt un sauve qui peut général. Les neveux du

pape, les Braschi, donnèrent l'exemple, et s'enfuirent à Naples avec

leurs trésors. Tous ceux qui craignaient les vengeances françaises

les imitèrent. Il ne resta bientôt plus à Rome que le Pape, retenu à

son poste par le sentiment de l'honneur, et deux partis en présence

qui s'exaltaient par la contradiction, et passaient chaque jour par

les angoisses du désespoir et les anxiétés de l'espérance.

[Note 347: Le Directoire avait pris ses précautions pour empêcher

l'intervention napolitaine. Lettre amère à Berthier (Arch. nationales

AF3, C85): «Si vous n'aviez à craindre que les papistes, la moitié

des forces que le Directoire désire que vous réunissiez à Ancône vous

suffirait; mais il faut que vous soyez dans une position qui puisse

en imposer au roi de Naples ... Il faut d'abord l'amadouer, gagner

du temps, etc ... Si le roi de Naples intervenait avec des forces

importantes, alors vous feriez votre traité avec le Pape ...»]

Le 29 janvier 1798 l'armée française entra en campagne. Elle était

commandée par Berthier, l'ancien chef d'état-major de Bonaparte.

C'étaient les vétérans des guerres contre l'Autriche, d'incomparables

soldats, fiers de leurs victoires, animés de sentiments

ultra-républicains, et qui se réjouissaient à la pensée de renverser

celui que, dans leurs clubs, ils nommaient, fort irrévérencieusement,

la vieille idole. La résistance était impossible. Elle n'entrait

même pas dans les prévisions du Directoire qui s'était contenté

d'ordonner à Berthier d'occuper le territoire pontifical et d'entrer

dans Rome où il vengerait l'assassinat de Duphot et l'insulte de

Joseph. Il lui enjoignait en même temps de se servir de son influence

pour engager les Romains à se constituer en république, et il était

à l'avance tellement sûr du résultat de la campagne qu'il confia à

Monge, Faypoult, Florent et Daunou le soin de donner une constitution

à la nouvelle république.

En effet, dès le 10 février, Berthier paraissait aux portes de Rome

sans avoir éprouvé de résistance. Il s'emparait du château Saint-Ange

et envoyait un de ses aides de camp à Pie VI, pour le prévenir de

l'arrivée des Français; mais fidèle à ses instructions, il refusa

d'entrer en ville avant que les Romains n'eussent eux-mêmes décidé

de leur sort. À l'exception de quelques cardinaux restés auprès de

Pie VI, parce qu'ils conservaient le secret espoir de désarmer la

France par de nouveaux sacrifices, il n'y avait plus à Rome que

les partisans du système républicain et les dernières classes de

la population, indifférentes aux révolutions qui n'améliorent pas

leur sort, mais qui pourtant, par amour-propre national ou par

respect héréditaire pour un gouvernement qui s'écroulait, voyaient

avec regret l'intervention étrangère. On envoya donc une députation

à Berthier, pour le prier d'entrer en ville. Il répondit qu'il ne

le ferait qu'après la révolution. Pourtant, dès le 12 février, il

désarmait les milices pontificales, ordonnait l'arrestation de

Consalvi, prenait comme otages quatre cardinaux et quatre princes

romains et mettait sous le séquestre les propriétés des Anglais,

des Portugais et des Russes, avec lesquels nous étions encore en

guerre. Enfin, les Romains, sous la pression de nos baïonnettes, se

décidèrent à créer ou plutôt à restaurer la République Romaine. Le

15 février, ils se rassemblèrent en armes au Campo-Vaccino, dans

l'ancien Forum, et firent enregistrer par plusieurs notaires l'arro

del popolo sovrano constituant la république avec sept consuls, des

édiles et d'autres magistrats dont les noms et les fonctions étaient

renouvelés de la Rome antique. Aussitôt, ils envoyèrent une nouvelle

députation à Berthier, qui se décida à entrer en ville, suivi de

son état-major, monta au Capitole, salua au nom de la France la

République Romaine, et prononça un discours emphatique où il était

question des Gaulois arrivant avec le rameau d'olivier, pour relever

les autels du premier Brutus[348].

[Note 348: Consulter à ce propos la curieuse correspondance échangée

entre l'évêque réformateur Ricci et le chef des jansénistes français,

Grégoire. Le premier, dans une lettre de Pontremoli (17 février 1798)

ne cache pas sa joie de la chute du Pape. D'après lui, il doit en

résulter pour l'Église un bien inappréciable, et il ajoute: «Ecco

finalmente abbolito l'obbrobrioso nome di corte; ecco annichilata

la superba monarchia». Grégoire, de son côté, lui répond (Paris, 20

germinal an VI): «Voilà enfin la République romaine établie. Combien

je l'avais désiré! Combien j'en suis réjoui! Je respecte dans Pie VI

le chef de l'Église, mais je ne puis m'empêcher de dire qu'il nous a

fait bien du mal. D'un mot, d'un seul mot, il aurait pu calmer les

troubles qui déchiraient l'église anglicane; ce mot eût empêché le

sang de couler, il ne l'a pas fait».]

Le Pape, enfermé dans son palais, ne soupçonnait même pas la

gravité des évènements. Les prévenances de Berthier avaient achevé

de l'égarer. Quelle ne fut pas sa surprise, quand il apprit par

le général Cervoni, que ses sujets venaient de le trahir et qu'il

n'avait plus qu'à quitter Rome! On aurait voulu qu'il abdiquât sa

souveraineté temporelle, mais il répondit avec une fermeté que ne

laissait pas prévoir sa vie passée, que sa conscience lui interdisait

de renoncer à un pouvoir dont il n'était que le dépositaire. Il

promettait d'ailleurs de ne pas essayer de reconquérir son autorité

et demandait pour unique faveur la grâce de mourir à Rome. «Vous

pouvez mourir partout», lui répondit brutalement le commissaire

Haller qui, joignant le geste à l'insulte, le fouilla, enleva son

bâton pastoral, lui arracha l'anneau qu'il portait au doigt et le

jeta dans une chaise de poste qui l'emmena en Toscane, au couvent

des Augustins de Sienne (25 février 1798). Le grand-duc de Toscane

n'avait seulement pas été prévenu de l'arrivée de cet hôte illustre,

mais il s'empressa de donner des ordres pour que la réception fût

convenable. Le Directoire trouvait que Sienne était trop rapprochée

de Rome, mais il ne voulait pas prendre sur lui l'odieux d'une

nouvelle expulsion. Il aurait désiré que le grand-duc de Toscane se

chargeât lui-même de cette iniquité, et, à diverses reprises, nos

agents firent entendre au ministre Manfredini qu'on verrait avec

plaisir le pape quitter Sienne. Manfredini répondit avec dignité

qu'on n'obéirait qu'à une réquisition formelle du Directoire, mais

«que l'intérêt du grand-duc répondait que le séjour du Pape dans ses

États ne donnerait aucun sujet de plainte au gouvernement français».

Or, le Directoire qui tenait à ménager les puissances catholiques,

Espagne et Autriche, ne voulait pas donner cette réquisition,

mais il ne ménagea au gouvernement toscan ni les insinuations ni

même les menaces. Tantôt il lui faisait parvenir des plaintes

venues de Rome, tantôt il lui demandait l'internement de Pie VI

à Livourne ou à Cagliari, tantôt il se plaignait de prétendus

complots ourdis à Sienne. Le grand-duc, fort embarrassé du rôle

honteux qu'on voulait lui faire jouer, prit le parti de traîner en

longueur les négociations. Il finit par proposer à la France de se

charger directement de la surveillance du prisonnier. Le Directoire

refusa, non point par délicatesse, mais uniquement parce qu'il ne

voulait pas dégager le grand-duc d'une responsabilité qu'il se

réservait d'exploiter contre lui. Telles furent ses exigences et ses

incessantes réclamations, que le grand-duc ne tarda pas à comprendre

que lui aussi était condamné. Pour éviter un détrônement brutal, il

se retira de lui-même après avoir signé non pas une abdication, mais

un engagement de rester en Autriche jusqu'à la paix générale.

Pie VI n'avait plus de défenseurs. Il fut obligé de prendre le

chemin de l'exil, et de passer par toutes les stations de la vie

douloureuse qui le conduisit à Valence où il mourut. «Ces disgrâces,

disait-il avec une touchante résignation au ministre Manfredini,

me prouvent que je ne suis pas un indigne vicaire de Jésus-Christ.

Elles me rappellent les premières années de l'Église qui furent le

commencement de son triomphe.» Aussi bien ces indignes traitements

soulevèrent un dégoût général. Ce n'était pas seulement à la majesté

du souverain, mais plus encore à la dignité du vieillard qu'on

insultait ainsi, et plus d'un parmi nos soldats rougit de cette

persécution, qui faisait d'eux comme les complices du bourreau. Il

est vrai que d'autres préoccupations allaient leur faire oublier ces

scènes regrettables.

IV

Bonaparte et les Républiques Italiennes (1796-1799) · 第 21 / 27 段