notaire de Pérouse, Agretti, tous deux connus par l'exaltation
de leurs sentiments avaient cru le moment venu de provoquer
l'explosion. Ils avaient eu l'audace de planter en plein jour un
arbre de la liberté sur le Monte Pincio, mais la police avait
dispersé le rassemblement, et cette tentative inopportune, tout de
suite désavouée par l'ambassadeur de France, avait misérablement
avorté. Quelques jours plus tard, le 26 décembre, on vint avertir
Joseph qu'une révolution éclaterait pendant la nuit, et que la
République serait proclamée. Joseph fit remarquer aux messagers que
son caractère officiel lui interdisait d'accueillir une pareille
communication, et il les engagea, dans leur intérêt, à renoncer à une
entreprise qui ne pouvait aboutir. Les conjurés se retirèrent fort
mécontents, mais sans renoncer à leur dessein.
Le lendemain 27, de grand matin, l'ambassadeur d'Espagne Azara,
qui s'était lié d'amitié avec Joseph, courut le prévenir que la
conspiration était découverte, et qu'un mouvement se préparait
contre les Français, secrètement encouragé par le Pape. Joseph lui
répondit, et c'était la vérité, qu'il avait toujours observé la plus
stricte neutralité, et qu'il espérait que le secrétaire d'État, Doria
Pamphili, saurait faire respecter l'hôtel de l'ambassade. Quelques
heures après, un rassemblement se formait à la villa Médicis,
c'est-à-dire à l'Académie de France. Des cris étaient poussés de
vive la République! Tous les conjurés portaient au chapeau la
cocarde tricolore; ils semblaient donc agir de connivence avec la
France; mais leur voix ne rencontra nul écho, et, quand la troupe
arriva, le rassemblement se dispersa, en abandonnant sur le terrain
un sac rempli de cocardes françaises; ce qui semblait indiquer que
les Français n'étaient pas étrangers à cette manifestation, et
qu'ils comptaient en profiter. Joseph se transporta aussitôt chez
le secrétaire d'État et protesta avec énergie. Il s'étonna de la
facilité et de l'à-propos avec lequel on avait trouvé sur le terrain
une pièce à conviction aussi importante que le sac de cocardes, et
n'eut pas de peine à démontrer l'intervention officieuse de la police
romaine. D'ailleurs, afin de prévenir jusqu'à l'ombre d'un soupçon,
il demanda qu'on arrêtât tous les individus non compris dans la
liste des Français ou des Romains attachés à l'ambassade, et qu'on
trouverait dans les limites de la juridiction française. Il était
difficile d'agir plus correctement, et Joseph mettait de son côté et
la légalité et les apparences de la légalité.
Le 28 décembre, un nouveau rassemblement se forma sous les fenêtres
de l'ambassade. Un artiste prit la parole, et déclama avec véhémence
contre le gouvernement pontifical. Peu à peu l'attroupement
grossissait. On y remarquait des individus notoirement connus pour
appartenir à la police. C'était visiblement une provocation que l'on
cherchait. Joseph donna l'ordre à ses gens de fermer les portes de
l'hôtel et alla revêtir son costume officiel. À peine était-il monté
dans sa chambre qu'une décharge retentit. Un piquet de cavalerie
venait d'entourer les conjurés, au moment où on les repoussait de la
cour, et les avait fusillés à bout portant.
Après un moment de stupeur, des cris éclatèrent, cris de fureur et de
plainte. Les portes de l'hôtel furent enfoncées, et ces malheureuses
victimes de la politique s'y précipitèrent dans l'espoir d'y trouver
un refuge. Joseph, entouré de Duphot, Arrighi, Beauharnais, de
quelques employés et serviteurs, s'élance à leur rencontre. Une
compagnie d'infanterie suivait les cavaliers. Elle s'arrête un
moment à la vue de l'ambassadeur, et rétrograde, mais pour tirer
plus à l'aise dans cette foule compacte. Cette fois la décharge est
meurtrière: les morts et les mourants jonchent le sol. Le général
Duphot, indigné, et n'écoutant que la voix de l'honneur, court aux
soldats pontificaux et les somme de cesser le feu. Les soldats le
saisissent, et l'entraînent vers la porte Septiminiana. Bientôt un
coup de feu l'atteint en pleine poitrine. Il tire son épée. Un second
coup le jette par terre, et cinquante fusils sont déchargés sur son
cadavre. Joseph, Arrighi, Beauharnais et les autres Français n'ont
que le temps de s'enfuir à l'hôtel. Ils en fermaient les portes,
quand ils essuyèrent le feu d'une seconde compagnie d'infanterie,
qui accourait au pas de charge, et cribla de ses balles les fenêtres
et les murs de l'ambassade. De toute évidence le guet-à-pens était
prémédité. Ce rassemblement suspect, ce piquet de cavalerie et ces
compagnies d'infanterie qui arrivent à point nommé, ces décharges
répétées sans sommation préalable, les ennemis de la France avaient
tout combiné pour que, dans le tumulte, l'ambassadeur fût assassiné.
C'était une vengeance italienne, tramée avec art, exécutée de
sang-froid, et qui n'avait échoué que par hasard.
Au premier moment, le personnel de l'ambassade fut épouvanté. Une
vingtaine de cadavres jonchaient la cour; de nombreux blessés se
traînaient en gémissant sur les pavés. Une foule de personnages
à mine suspecte rôdaient dans les chambres, tous prêts à piller
ou à tuer. Mme Bonaparte fondait en larmes, Pauline, qui venait
d'apprendre la mort de son fiancé, éclatait en sanglots, et le feu
ne discontinuait pas. Joseph, avec une admirable énergie, rassura
tout le monde et organisa la résistance. Il commença par expulser de
l'hôtel tous les sinistres rôdeurs qui le remplissaient, ramassa les
blessés et envoya demander des secours au cardinal Doria Pamphili.
Bientôt la petite colonie française se raffermit. Au désespoir
succéda la fureur. Bravant la fusillade, quelques serviteurs
poussèrent le courage jusqu'à aller chercher le cadavre de Duphot.
Ce n'était plus qu'une masse informe. Les pontificaux l'avaient
dépouillé de ses vêtements, et avaient criblé ce misérable cadavre de
coups de baïonnette ou de pierres. On sut plus tard que le capitaine
de la compagnie, il se nommait Amadeo, s'était approprié l'épée et le
ceinturon du général, le curé de la paroisse avait pris sa montre,
d'autres assassins s'étaient partagé ses dépouilles[345].
[Note 345: Voir dans les _Mémoires de Joseph_ la longue et
intéressante dépêche qu'il adressa à Talleyrand, le 30 décembre 1797,
et la réponse de ce dernier.--Cf. Lettre de l'abbé Masi à Ricci
(POTTER, III, 243), en date du 20 décembre 1797, où est raconté tout
au long l'attentat. Voir également le rapport, rédigé en français,
afin d'être communiqué à l'ambassadeur, du chef de la patrouille
romaine. Ce rapport, daté du 28 décembre 1798, a été inséré par
Artaud de Montor dans son _Histoire de Pie VII_, t. I, p. 41.
«La patrouille de ronde de la caserne Pont-Sixte, composée du chef
Macchiola et de six soldats, était sortie vers les vingt-deux heures
et demie et se trouva poursuivie d'une multitude de peuple armé, dont
le plus grand nombre portait la cocarde nationale. Le chef de ladite
patrouille ayant été averti par les citadins de se retirer, parce
qu'il y avoit un projet de le désarmer, le susdit chef, d'après cet
avis et vu l'inégalité des forces qui le mettoit dans l'impossibilité
de se défendre, jugea à propos de se retirer dans son quartier pour y
prendre les mesures convenables.
Dans sa retraite, il fut insulté par les cris et les sifflets du
peuple dont la fureur le poursuivit même jusqu'à son quartier. Le
tumulte fit penser aux officiers de la compagnie qu'il était à
propos de faire armer tous les individus qui la composoient et de
leur distribuer les postes de défense, pour lesquels ils avoient été
rangés par pelotons en ordre de bataille au dedans des palissades.
Aussitôt s'avance une phalange de peuple armés la plupart d'armes
blanches et aussi tirent plusieurs coups de fusil par les palissades,
qui en conservent encore des marques irrécusables. À la tête du
peuple étoient deux Français vêtus de bleu, avec cocarde et le
sabre nu, criant: Égalité! Liberté! Près de ceux-ci étoit un autre
Français, avec un drapeau tricolore. Après des coups de fusil tirés
à la barrière, nous ne pouvions plus retenir les soldats, et les
bourgeois nous crioient du dehors: «Si vous ne sortez pas pour nous
défendre, nous forcerons les palissades et nous nous défendrons avec
vos armes.»
À ce moment, arriva une patrouille de quatre dragons qui sollicita
vivement la compagnie de sortir, qu'autrement elle seroit perdue.
Alors les soldats forcèrent les palissades, et, se portant avec
l'escorte de dragons vers Santa Dorotea, ils firent feu pour les
déloger de Longara, d'où étoit venue cette multitude armée. Ils
tinrent bon sous la porte Settimiana, où un officier de milice
remit le poste au caporal Marinelli. Quand les soldats y furent
établis, une grande multitude portant cocarde française s'y porta de
nouveau; elle avoit à sa tête deux François, sabres nus, cocarde en
main. Un d'eux invitoit les troupes du Pape, en criant: «Avancez!
Allons, courage! Vive la Liberté! Je suis votre général.» La troupe
répondit, en couchant en joue: «N'approchez pas!» Et ceux-ci, sans
y faire attention, s'approchèrent toujours davantage et répétoient,
en sautant, ces mêmes paroles: «Vive la Liberté! Courage! Je suis
votre général!» Mais les soldats se virent très exposés pour avoir
trop laissé approcher les François, ainsi que cette multitude armée;
un d'eux touchoit de son sabre la baïonnette du caporal Marinelli.
Ce caporal, après les avoir plusieurs fois invités à mettre bas les
armes, voyant que ceux-ci approchoient davantage leurs sabres des
fusils, fit faire feu et en renversa quelques-uns, du nombre desquels
étoit celui qui le menaçoit du sabre. Ils se retirèrent alors et
le tumulte cessa pour le moment. Le caporal n'avoit pas quitté son
poste, et, peu de temps après, une autre troupe du peuple ayant fait
feu, le caporal fut contraint de poursuivre son feu. Repoussé par le
grand nombre, il fut obligé ensuite de se replier sur la place de la
caserne, auprès desdits seigneurs officiers, ayant laissé d'autres
soldats pour apaiser les nouveaux troubles survenus dans les places
voisines et dans les petites rues de Transtevere.»]
Fidèle jusqu'au bout à son caractère officiel, Joseph avait une
première fois écrit au cardinal Pamphili pour lui demander ses
passeports. Il l'invitait en même temps à venir à l'hôtel de
l'ambassade, pour se rendre compte de l'attentat. Le porteur de la
lettre fut accueilli par des coups de fusil, mais il parvint à la
transmettre à son adresse. À huit heures du soir la réponse n'était
pas encore parvenue, et les troupes pontificales entouraient toujours
l'hôtel dans une attitude hostile. Angiolini, envoyé de Toscane à
Rome, réussit le premier à traverser les patrouilles, et vint porter
à Joseph l'expression de son indignation. Azara, l'ambassadeur
d'Espagne, le suivit de près. Sur leurs conseils, à onze heures
du soir, Joseph se décida à écrire une seconde lettre au cardinal
Pamphili, dont le silence prolongé semblait indiquer la complicité
avec les assassins. Cette fois encore, il n'obtenait pas de réponse.
Aussi le lendemain 29, à six heures du matin, il lui écrivit pour la
troisième fois, mais en le menaçant de la vengeance de la France,
et quitta Rome, après avoir recommandé au chevalier d'Azara et à
Angiolini les Français, qu'il ne pouvait mener avec lui.
Les instigateurs de ces scènes odieuses avaient-ils compté sur la
modération de Joseph, ou bien espéraient-ils que la force serait
repoussée par la force? En ce cas une collision leur eût fourni le
prétexte dont ils avaient besoin: mais Joseph avait interdit toute
tentative de répression. La correction de son attitude avait été
absolue, tandis que le sang de Duphot et l'insulte infligée à la
France dans la personne de son ambassadeur criaient vengeance. Pie
VI, il est vrai, devait être mis hors de cause dans cette déplorable
affaire. Il était malade, cassé par l'âge, et ne sortait plus de son
palais. Il ne fut informé que bien tard de l'attentat et en témoigna
de sincères regrets. Toutes les responsabilités doivent donc retomber
sur ses ministres, surtout sur le secrétaire d'État, Doria Pamphili,
qui avait autorisé et peut-être tramé cette odieuse machination; mais
il s'aperçut bientôt qu'il avait fait fausse route. À l'unanimité
tous les ambassadeurs protestèrent contre l'indigne traitement dont
leur collègue Joseph venait d'être la victime; et ils avertirent
le cardinal qu'il ne devait pas compter sur eux pour essayer de
détourner l'orage. Azara, d'ordinaire si bienveillant, témoigna même
toute son horreur du forfait, et refusa positivement de servir de
médiateur. Dans sa perplexité, Pamphili s'adressa directement à la
France, et pria l'envoyé romain à Paris, Massimi, de présenter les
excuses officielles du gouvernement pontifical, d'accorder toutes les
satisfactions qu'on exigerait, et d'annoncer l'envoi d'un légat _a
latere_.
Il était trop tard! La mesure était comble. Toutes les vieilles
inimitiés, qu'on croyait éteintes, se rallumèrent soudain. Il y eut
en France comme une explosion de fureur contre le gouvernement sénile
qui ne prouvait sa vitalité que par des crimes. Le Directoire reprit
avec empressement ses anciens projets, et comme alors Bonaparte
n'était plus là pour les enrayer, on ne parla plus que de détruire à
tout jamais la puissance temporelle des Papes. Seulement les agents
du Directoire étaient divisés d'opinion. Les uns, tels que Faypoult,
auraient voulu donner Rome à un prince allemand; les autres, tels que
Cacault, Miot ou Belleville, parlaient de la livrer au duc de Parme,
ou au roi de Piémont, ou à tout autre souverain; le plus grand nombre
proposaient le rétablissement de la République Romaine: de la sorte
on punirait un ennemi acharné et on étendrait l'influence française
par la création d'une nouvelle république vassale. Les ouvertures
de Massimi furent donc écartées, les excuses de Pamphili repoussées
avec dédain, et la guerre votée par le conseil des Cinq-Cents et le
conseil des Anciens à la presque unanimité.
Rome était dans la consternation, car la vengeance approchait et
le châtiment était mérité. On crut remédier au mal en redoublant
de ferveur. Ce n'étaient que processions[346] extraordinaires,
ostension de reliques fameuses et voeux solennels; mais la
bourgeoisie ne cachait plus ses sentiments hostiles et dans toutes
les classes de la société régnait une sourde irritation. De cruelles
épigrammes circulaient: on a conservé la suivante:
_Sextus Tarquinius, Sextus Nero, Sextus et iste:
Semper sub Sextis perdita Roma fuit._
[Note 346: Lettre de Milizia, en date du 2 février 1798: «Nous avons
un carnaval continuel de processions, en signe de pénitence, pour la
découverte de certaines reliques qu'on a tirées du sanctum sanctorum,
et qui sont accompagnées de prophéties qui promettent des miracles
de miracles. En attendant, les armées françaises ont occupé Urin, la
Marche, l'Ombrie, et l'invasion de Rome est imminente.»]
Un instant la cour pontificale crut à l'intervention armée de Naples,
mais il fallut bientôt renoncer à cette dernière illusion[347].
Décidément l'orage était déchaîné, et il se dirigeait avec
impétuosité contre Rome. Ainsi que l'écrivait l'avocat Milizia, «il
faut prendre le temps comme il vient, et, s'ils arrivent jusqu'ici,
il faudra bien aller les complimenter et danser gaiement avec eux la
carmagnole». Ce fut bientôt un sauve qui peut général. Les neveux du
pape, les Braschi, donnèrent l'exemple, et s'enfuirent à Naples avec
leurs trésors. Tous ceux qui craignaient les vengeances françaises
les imitèrent. Il ne resta bientôt plus à Rome que le Pape, retenu à
son poste par le sentiment de l'honneur, et deux partis en présence
qui s'exaltaient par la contradiction, et passaient chaque jour par
les angoisses du désespoir et les anxiétés de l'espérance.
[Note 347: Le Directoire avait pris ses précautions pour empêcher
l'intervention napolitaine. Lettre amère à Berthier (Arch. nationales
AF3, C85): «Si vous n'aviez à craindre que les papistes, la moitié
des forces que le Directoire désire que vous réunissiez à Ancône vous
suffirait; mais il faut que vous soyez dans une position qui puisse
en imposer au roi de Naples ... Il faut d'abord l'amadouer, gagner
du temps, etc ... Si le roi de Naples intervenait avec des forces
importantes, alors vous feriez votre traité avec le Pape ...»]
Le 29 janvier 1798 l'armée française entra en campagne. Elle était
commandée par Berthier, l'ancien chef d'état-major de Bonaparte.
C'étaient les vétérans des guerres contre l'Autriche, d'incomparables
soldats, fiers de leurs victoires, animés de sentiments
ultra-républicains, et qui se réjouissaient à la pensée de renverser
celui que, dans leurs clubs, ils nommaient, fort irrévérencieusement,
la vieille idole. La résistance était impossible. Elle n'entrait
même pas dans les prévisions du Directoire qui s'était contenté
d'ordonner à Berthier d'occuper le territoire pontifical et d'entrer
dans Rome où il vengerait l'assassinat de Duphot et l'insulte de
Joseph. Il lui enjoignait en même temps de se servir de son influence
pour engager les Romains à se constituer en république, et il était
à l'avance tellement sûr du résultat de la campagne qu'il confia à
Monge, Faypoult, Florent et Daunou le soin de donner une constitution
à la nouvelle république.
En effet, dès le 10 février, Berthier paraissait aux portes de Rome
sans avoir éprouvé de résistance. Il s'emparait du château Saint-Ange
et envoyait un de ses aides de camp à Pie VI, pour le prévenir de
l'arrivée des Français; mais fidèle à ses instructions, il refusa
d'entrer en ville avant que les Romains n'eussent eux-mêmes décidé
de leur sort. À l'exception de quelques cardinaux restés auprès de
Pie VI, parce qu'ils conservaient le secret espoir de désarmer la
France par de nouveaux sacrifices, il n'y avait plus à Rome que
les partisans du système républicain et les dernières classes de
la population, indifférentes aux révolutions qui n'améliorent pas
leur sort, mais qui pourtant, par amour-propre national ou par
respect héréditaire pour un gouvernement qui s'écroulait, voyaient
avec regret l'intervention étrangère. On envoya donc une députation
à Berthier, pour le prier d'entrer en ville. Il répondit qu'il ne
le ferait qu'après la révolution. Pourtant, dès le 12 février, il
désarmait les milices pontificales, ordonnait l'arrestation de
Consalvi, prenait comme otages quatre cardinaux et quatre princes
romains et mettait sous le séquestre les propriétés des Anglais,
des Portugais et des Russes, avec lesquels nous étions encore en
guerre. Enfin, les Romains, sous la pression de nos baïonnettes, se
décidèrent à créer ou plutôt à restaurer la République Romaine. Le
15 février, ils se rassemblèrent en armes au Campo-Vaccino, dans
l'ancien Forum, et firent enregistrer par plusieurs notaires l'arro
del popolo sovrano constituant la république avec sept consuls, des
édiles et d'autres magistrats dont les noms et les fonctions étaient
renouvelés de la Rome antique. Aussitôt, ils envoyèrent une nouvelle
députation à Berthier, qui se décida à entrer en ville, suivi de
son état-major, monta au Capitole, salua au nom de la France la
République Romaine, et prononça un discours emphatique où il était
question des Gaulois arrivant avec le rameau d'olivier, pour relever
les autels du premier Brutus[348].
[Note 348: Consulter à ce propos la curieuse correspondance échangée
entre l'évêque réformateur Ricci et le chef des jansénistes français,
Grégoire. Le premier, dans une lettre de Pontremoli (17 février 1798)
ne cache pas sa joie de la chute du Pape. D'après lui, il doit en
résulter pour l'Église un bien inappréciable, et il ajoute: «Ecco
finalmente abbolito l'obbrobrioso nome di corte; ecco annichilata
la superba monarchia». Grégoire, de son côté, lui répond (Paris, 20
germinal an VI): «Voilà enfin la République romaine établie. Combien
je l'avais désiré! Combien j'en suis réjoui! Je respecte dans Pie VI
le chef de l'Église, mais je ne puis m'empêcher de dire qu'il nous a
fait bien du mal. D'un mot, d'un seul mot, il aurait pu calmer les
troubles qui déchiraient l'église anglicane; ce mot eût empêché le
sang de couler, il ne l'a pas fait».]
Le Pape, enfermé dans son palais, ne soupçonnait même pas la
gravité des évènements. Les prévenances de Berthier avaient achevé
de l'égarer. Quelle ne fut pas sa surprise, quand il apprit par
le général Cervoni, que ses sujets venaient de le trahir et qu'il
n'avait plus qu'à quitter Rome! On aurait voulu qu'il abdiquât sa
souveraineté temporelle, mais il répondit avec une fermeté que ne
laissait pas prévoir sa vie passée, que sa conscience lui interdisait
de renoncer à un pouvoir dont il n'était que le dépositaire. Il
promettait d'ailleurs de ne pas essayer de reconquérir son autorité
et demandait pour unique faveur la grâce de mourir à Rome. «Vous
pouvez mourir partout», lui répondit brutalement le commissaire
Haller qui, joignant le geste à l'insulte, le fouilla, enleva son
bâton pastoral, lui arracha l'anneau qu'il portait au doigt et le
jeta dans une chaise de poste qui l'emmena en Toscane, au couvent
des Augustins de Sienne (25 février 1798). Le grand-duc de Toscane
n'avait seulement pas été prévenu de l'arrivée de cet hôte illustre,
mais il s'empressa de donner des ordres pour que la réception fût
convenable. Le Directoire trouvait que Sienne était trop rapprochée
de Rome, mais il ne voulait pas prendre sur lui l'odieux d'une
nouvelle expulsion. Il aurait désiré que le grand-duc de Toscane se
chargeât lui-même de cette iniquité, et, à diverses reprises, nos
agents firent entendre au ministre Manfredini qu'on verrait avec
plaisir le pape quitter Sienne. Manfredini répondit avec dignité
qu'on n'obéirait qu'à une réquisition formelle du Directoire, mais
«que l'intérêt du grand-duc répondait que le séjour du Pape dans ses
États ne donnerait aucun sujet de plainte au gouvernement français».
Or, le Directoire qui tenait à ménager les puissances catholiques,
Espagne et Autriche, ne voulait pas donner cette réquisition,
mais il ne ménagea au gouvernement toscan ni les insinuations ni
même les menaces. Tantôt il lui faisait parvenir des plaintes
venues de Rome, tantôt il lui demandait l'internement de Pie VI
à Livourne ou à Cagliari, tantôt il se plaignait de prétendus
complots ourdis à Sienne. Le grand-duc, fort embarrassé du rôle
honteux qu'on voulait lui faire jouer, prit le parti de traîner en
longueur les négociations. Il finit par proposer à la France de se
charger directement de la surveillance du prisonnier. Le Directoire
refusa, non point par délicatesse, mais uniquement parce qu'il ne
voulait pas dégager le grand-duc d'une responsabilité qu'il se
réservait d'exploiter contre lui. Telles furent ses exigences et ses
incessantes réclamations, que le grand-duc ne tarda pas à comprendre
que lui aussi était condamné. Pour éviter un détrônement brutal, il
se retira de lui-même après avoir signé non pas une abdication, mais
un engagement de rester en Autriche jusqu'à la paix générale.
Pie VI n'avait plus de défenseurs. Il fut obligé de prendre le
chemin de l'exil, et de passer par toutes les stations de la vie
douloureuse qui le conduisit à Valence où il mourut. «Ces disgrâces,
disait-il avec une touchante résignation au ministre Manfredini,
me prouvent que je ne suis pas un indigne vicaire de Jésus-Christ.
Elles me rappellent les premières années de l'Église qui furent le
commencement de son triomphe.» Aussi bien ces indignes traitements
soulevèrent un dégoût général. Ce n'était pas seulement à la majesté
du souverain, mais plus encore à la dignité du vieillard qu'on
insultait ainsi, et plus d'un parmi nos soldats rougit de cette
persécution, qui faisait d'eux comme les complices du bourreau. Il
est vrai que d'autres préoccupations allaient leur faire oublier ces
scènes regrettables.
IV