Aussi bien le vainqueur de Wurmser et d'Allwintzy[306] s'estimait

fort heureux du prétexte que lui fournissait le Saint-Siège d'entrer

en lutte contre lui. Les Autrichiens étaient refoulés en Tyrol et

dans le Frioul, Mantoue avait capitulé, les Romains seuls étaient

en armes. Comme il avait le champ libre, il pouvait maintenant

marcher contre eux et les accabler. Il le pouvait d'autant mieux

que les souverains catholiques paraissaient tout disposés à le

laisser partager à sa guise les États pontificaux. Cacault, notre

représentant à Rome[307], l'avait averti que l'Empereur demandait au

Pape, pour prix de son alliance, Ferrare et Commachio. Pérignon[308]

notre ambassadeur à Madrid, l'informait que le premier ministre

espagnol, don Manuel Godoï, ne demandait pas mieux que de transférer

Pie VI en Sardaigne, à condition que les États du duc de Parme

fussent agrandis par l'annexion de quelques territoires pontificaux.

Le roi de Naples, de son côté, soulevait de vieilles prétentions

sur Bénévent et Ponte Corvo, et laissait entendre que, moyennant

la cession d'Ancône, il deviendrait l'allié de la République. À

dire vrai le Pape était abandonné de tous ceux qui auraient dû le

soutenir, et cela au moment même où le vainqueur de l'Autriche avait

la libre disposition de toutes ses forces, et s'apprêtait à les

tourner contre lui.

[Note 306: Curieuse lettre de Bonaparte au Directoire, en date de

Milan, 28 décembre 1796 (_Correspondance_, II, 205).]

[Note 307: Lettre du 12 janvier 1707.]

[Note 308: Lettre du 6 mars 1797.--Cf. lettre du 7 janvier, adressée

par le cardinal Busca au cardinal Albani alors à Vienne: «Je vois

que les propositions du prince du la Paix avaient pour objet de nous

intimider, et que, si l'on n'avait pas pour but de dépouiller le Pape

de sa puissance temporelle, au moins voulait-on lui en retrancher une

bonne partie. La reine d'Espagne a le plus grand désir d'agrandir

les États de l'infant de Parme, mari de sa fille, et fera tout pour

le contenter. Le chevalier Azira, mécontent de nous, ne laisse pas

de souiller, mais je ne crois pas que la cour de Vienne puisse voir

tranquillement les Espagnols maîtres des meilleures parties de

l'Italie.»]

L'armée pontificale, bien que fanatisée, bien que soutenue et

entretenue par les dons volontaires des populations, ne pouvait

sérieusement[309] entrer en lutte avec les soldats qui venaient

de battre les solides régiments de Wurmser et d'Allwintzy. On le

comprenait si bien en Italie qu'on considérait Pie VI comme battu,

avant même que ses troupes eussent tiré un coup de fusil. Une pièce

bouffonne, intitulée _Dialogo fra il sante Padre ed il signor Colli_,

représente le généralissime pontifical comme profondément découragé.

Il se plaint de l'attitude peu martiale de ses soldats, qui se

présentent au combat un rosaire à la main, et Pie VI ne peut trouver

pour le consoler que la promesse de donner les clefs du paradis à qui

lui livrera Bonaparte pieds et poings liés[310]. Une caricature est

consacrée à l'enterrement de la Papauté. Le souverain pontife est

porté en terre sur un brancard qui se brise, pendant qu'il essaie de

reprendre l'équilibre, en jetant les jambes en l'air et en perdant sa

tiare. Deux généraux le précèdent pleurant à chaudes larmes et levant

les bras au ciel. Un autre le suit sans chapeau, tout dépenaillé, et

l'habit déchiré. Les Romains eux-mêmes ne croyaient pas au succès

final. «Je crois, écrivait Gianni[311] à son ami l'évêque Ricci, que

lorsque aura lieu la première défaite des soldats bénis du pape, déjà

préparés par de saints exercices à monter au ciel, Pie VI sera alors

saisi d'une belle peur. »

[Note 309: Lettre de Milizia: «Messieurs les Romains se présentent la

bourse à la main pour fournir des dons gratuits en faveur des armées

pontificales, qui feront monts et merveilles. Les femmes aussi, même

celles qui n'ont rien, donnent gratis ce qu'elles savent donner. Vous

seriez-vous jamais attendu à voir les troupes du Pape monter à 50.000

hommes?»]

[Note 310: Castro, Ouv. cité, t. II, p. 18.]

[Note 311: Lettre du 3 février 1797. Cf. les lettres de Milizia.]

À vrai dire Bonaparte n'avait qu'à marcher droit devant lui, pour

disperser le rassemblement pontifical. Le 1er février 1797, il

dénonça l'armistice de Bologne et ouvrit les hostilités[312]. Il

comptait tellement sur le succès que, le même jour, il l'annonçait à

l'avance au ministre de Toscane, Manfredini: «Vous trouverez ci-joint

plusieurs pièces relatives aux affaires actuelles avec Rome. Ces

gens-là ont voulu se perdre, quoi qu'on ait fait pour les sauver,

et, comme le fanatisme et l'entêtement des vieillards produit des

résultats incalculables, ils sont gens à se perdre tout à fait.» Le

général Colli[313] avait posté une avant-garde de 6.000 hommes à

Castel Bolognese sur les bords du Senio. Le 3 au matin, ils furent

attaqués par Lannes et Lahoz, et, malgré les excitations des moines

qui parcouraient les rangs le crucifix en main, se dispersèrent

sans résistance. Plus de 1,200 d'entre eux tombèrent entre nos

mains. Bonaparte affecta de les considérer comme peu dangereux.

Il les réunit après le combat, les assura de ses dispositions

bienveillantes, et les laissa se répandre dans le pays, comme autant

de messagers de paix. Cette politique était habile. Non seulement les

paysans déposèrent les armes, mais toutes les villes ouvrirent leurs

portes, Faenza, Forli, Cesena, Rimini, Fano.

[Note 312: Cf. _Correspondance_. t. II. p. 291.--Lettre de Bonaparte

à Cacault, en date du 22 janvier 1797 (_Corresp._, II, 265): «Vous

aurez la complaisance de partir de Rome six heures après la réception

de cette lettre, et vous viendrez à Bologne. On vous a abreuvé

d'humiliations à Rome et on a mis tout en usage pour vous en faire

sortir. Aujourd'hui résistez à toutes les instances: partez.»]

[Note 313: Lettre de Bonaparte au Directoire (3 février).

_Correspondance_, II, 301.]

Colli avait posté le gros de ses forces en avant d'Ancône. Bonaparte

se porta contre lui, afin de couper ses communications avec Rome.

Le général quitta aussitôt cette position où il risquait d'être

enveloppé, et, par Macerata, se dirigea vers le sud. Aussitôt

Bonaparte détacha une division de son armée, commandée par Victor,

pour prendre possession de l'importante place d'Ancône. Quelques

milliers de pontificaux commandés par Bartolini en défendaient les

approches. Au premier coup de canon ils se jetèrent à plat ventre,

et se laissèrent prendre. Ce fut dans cette journée que «le général

Lannes[314] s'avança sur le bord de la mer, et, au détour du

chemin, se trouva face à face avec un corps de cavalerie ennemie,

d'environ trois cents chevaux, commandé par un seigneur romain

nommé Bischi. Lannes avait avec lui deux ou trois officiers et

huit à dix ordonnances. À son aspect le commandant de cette troupe

ordonne de mettre le sabre à la main. Lannes, en vrai Gascon, paya

d'effronterie, et fit le tour le plus plaisant du monde. Il courut au

commandant et d'un ton d'autorité lui dit: «De quel droit, monsieur,

osez-vous faire mettre le sabre à la main? Sur-le-champ, le sabre au

fourreau.--Subito, répond le commandant.--Que l'on mette pied à terre

et que l'on conduise ces chevaux au quartier général.--Adesso, reprit

le commandant, et la chose fut faite ainsi. Lannes me dit le soir:

si je m'en étais allé, les maladroits m'auraient lâché quelques

coups de carabine. J'ai pensé qu'il y avait moins de risques à payer

d'audace et d'impudence.»

[Note 314: _Mémoires_ de Marmont, I, 259.]

Les unes après les autres toutes les villes pontificales tombaient

entre nos mains. Après Ancône ce fut le tour de Lorette. Bonaparte y

courut. Il voulait faire d'Ancône comme une place d'armes imprenable

et comptait la garder à la paix générale pour s'en servir dans ses

futurs desseins sur le monde oriental. Quant à Lorette, ce n'était

qu'un sanctuaire enrichi par les dons des pèlerins. II n'y trouva

que quelques bijoux et la fameuse madone qu'il se contenta d'envoyer

au Directoire avec cette sèche mention: «La madone est en bois.»

Partout où il passait il rassurait les populations[315], organisait

des municipalités provisoires, et recommandait à ses soldats la plus

stricte discipline. Il essayait même de gagner les prêtres à sa

cause, les accablait de caresses et se servait d'eux, par exemple

du général des Camaldules et du prieur des bénédictins de Cesena,

Ignazio, comme d'intermédiaires auprès des paysans et des bourgeois.

Il continuait à renvoyer les prisonniers de guerre, et annonçait

à tous qu'il ne voulait pas détruire la religion, mais simplement

réformer les abus du gouvernement clérical. Il avait même[316], par

un acte de généreuse clémence, rassuré les prêtres français, émigrés

en grand nombre dans les États pontificaux, et obligés de fuir devant

leurs compatriotes, à la vue desquels ils se mettaient à pleurer.

[Note 315: Arrêtés pris à Forli (4 février), à Pesaro (7 février), à

Macerata (15 février). Voir _Correspondance_, II, 308, 313, 335.]

[Note 316: Lettre au Directoire (_Correspondance_, II, 332): «Ils

sont très misérables; les trois quarts pleurent quand ils voient un

Français. D'ailleurs, à force d'en faire des battues, on les force à

se réfugier en France. Comme ici, nous ne touchons en aucune manière

à la religion, il vaut beaucoup mieux qu'ils y restent. Si vous

approuvez cette mesure, et qu'elle ne contrarie pas les principes

généraux, je tirerai de ces gens-là un grand parti en Italie.» Cf.

Proclamation de Macerata, du 15 février 1797, t. II, p. 334.]

À la nouvelle des succès inattendus de Bonaparte, Pie VI et les

cardinaux s'étaient préparés à la fuite. Ils avaient même fait

emballer et transporter à Terracine ce que le trésor et les églises

contenaient de plus précieux; mais apprenant que Bonaparte ne

se présentait nullement comme le destructeur de la religion et

l'irréconciliable ennemi du Saint-Siège, ils reprirent courage, et

songèrent à entamer de nouvelles négociations. Ils s'adressèrent

aux représentants de la Toscane, de l'Espagne, de Naples même, et

les supplièrent d'obtenir du vainqueur sinon la paix définitive au

moins un armistice. Ce fut l'ambassadeur de Naples, le prince de

Belmonte Pignatelli, qui prit sur lui d'aller trouver Bonaparte à

Ancône, et de lui exposer son désir de voir signer la paix entre la

France et Rome. La cour de Naples en effet se souciait très peu du

voisinage des Français, et Pignatelli avait reçu l'ordre de proposer

la médiation armée de son souverain. À cette ouverture Bonaparte

s'emporta et déclara qu'il était tout prêt, puisque le roi de Naples

lui jetait le gant, à le relever. Pignatelli s'était trop avancé:

il se contenta d'offrir ses bons services et de supplier Bonaparte

d'accorder la paix.

Bonaparte songeait déjà à reprendre l'offensive contre l'Autriche. Il

ne voulait pas s'engager dans cette nouvelle entreprise sans avoir

terminé son différend avec le Saint-Siège. D'ailleurs Pie VI n'avait

pas encore fait appel aux passions religieuses, et il était urgent

de ne pas s'exposer à une guerre de principes, qui aurait peut-être

soulevé contre les Français l'Italie entière. Il feignit donc de

condescendre au désir exprimé par la cour de Naples, et comme au même

moment les ambassadeurs d'Espagne et de Toscane, Azara et Massimi,

firent auprès de lui une démarche analogue à celle de Pignatelli, il

se déclara prêt à ouvrir des négociations. Pie VI envoya aussitôt

auprès de lui, en qualité de plénipotentiaires, Massimi, le duc

Braschi, Caleppi et Mattei.

Le choix de ce dernier s'imposait en quelque sorte. Bonaparte avait

toujours affecté de le considérer comme un intermédiaire nécessaire

entre lui et la Papauté. Il l'avait choisi comme le confident[317],

d'ailleurs très involontaire, de ses desseins. Il lui avait même

écrit à plusieurs reprises, dès le 21 octobre 1796, alors que les

conférences de Florence venaient d'être rompues. Il s'était plaint

au cardinal de cette faute politique, dont il déplorait d'avance les

conséquences, et le priait d'éclairer le Pape sur ses véritables

intérêts. «La cour de Rome a refusé les conditions de paix que lui

a offertes le Directoire; elle a rompu l'armistice en suspendant

l'exécution des conditions; elle arme, elle veut la guerre, elle

l'aura. Vous connaissez les forces et la puissance de l'armée que

je commande. Pour détruire la puissance temporelle du Pape, il ne

me faudrait que le vouloir. Allez à Rome, voyez le Saint-Père,

éclairez-le sur ses véritables intérêts, arrachez-le aux intrigues

de ceux qui veulent sa perte et celle de la cour de Rome.» Le 22

janvier, au moment où il se décidait à entrer en campagne, il avait

encore écrit[318] à Mattei: «Les étrangers qu'influencent la cour de

Rome ont voulu et veulent encore perdre ce beau pays; les paroles

de paix que je vous avais chargé de porter au Saint-Père ont été

étouffées par ces hommes pour qui la gloire de Rome n'est rien,

mais qui sont entièrement vendus aux cours qui les emploient. Nous

touchons au dénouement de cette ridicule comédie. Vous êtes témoin

du prix que j'attachais à la paix et du désir que j'avais de vous

épargner les horreurs de la guerre, les lettres que je vous fais

passer, et dont j'ai les originaux entre les mains, vous convaincront

de la perfidie et de l'étourderie de ceux qui dirigent actuellement

la cour de Rome». Un mois plus tard, le 13 février, c'est encore

à Mattei qu'il s'adressait[319] pour se plaindre de l'aveuglement

des conseillers de Pie VI. «On s'est rallié aux ennemis de la

France lorsque les premières puissances de l'Europe s'empressaient

de reconnaître la République, et de désirer la paix avec elle; on

s'est longtemps bercé de vaines chimères, et on n'a rien oublié pour

consommer la destruction de ce beau pays.» Il finissait sa lettre en

assignant un terme de cinq jours pour envoyer des plénipotentiaires,

ou sinon il ne répondait pas de l'avenir.

[Note 317: Ferrare, 21 octobre (_Corresp._, II, 66). Il est vrai

que Bonaparte, tout en affectant une grande confiance à l'égard

du cardinal, ne cherchait au fond qu'à utiliser ses services.

N'écrivait-il pas au Directoire, à la date du 24 octobre (_Corresp._,

II, 68): «Je l'ai envoyé à Rome sous prétexte de négocier, mais dans

la réalité pour m'en débarrasser.»]

[Note 318: _Correspondance_, t. II, p. 264.]

[Note 319: _Id._, t. II, p. 329.]

Mattei était donc l'homme de la situation, mais il n'avait ni la

finesse ni la tranquillité d'esprit nécessaires pour lutter avec

Bonaparte. D'ailleurs, il était disposé à toutes les concessions

politiques, pourvu qu'on ménageât les intérêts spirituels de la

Papauté, et Bonaparte, qui ne nourrissait pas contre le Saint-Siège

la haine irraisonnée d'un Larévellière-Lépeaux ou des sectaires

jacobins, ne demandait pas mieux que de faire sur le terrain

religieux toutes les concessions possibles. Mattei qui se souvenait

encore de sa première entrevue à Ferrare avec Bonaparte, ne put

dominer son émotion quand il se retrouva le 18 février en sa

présence. Il n'osa pas ouvrir la bouche. Heureusement pour lui,

Cacault, l'ancien ministre, promit de l'avertir et même de le

réveiller à n'importe quelle heure pour le prévenir des intentions de

Bonaparte. C'est ce qui eut lieu dans la nuit du 18 au 19 février. On

raconte même que le duc Braschi, troublé dans son sommeil, reçut fort

mal l'officieux intermédiaire, et que Cacault se retirait furieux,

lorsque le cardinal Mattei se jeta à ses pieds en le conjurant de

lui communiquer les articles du traité, et de lui accorder quelques

heures de réflexion. À vrai dire, cette dernière précaution était

inutile, car Bonaparte était résolu à ne rien changer aux conditions

de ce traité, et les envoyés de Pie VI n'avaient pas à le discuter,

mais bien à le signer.

Il n'y avait pas, en effet, deux puissances belligérantes en

présence, mais un souverain désarmé, à la merci d'un vainqueur

tout-puissant. Que faire de ce souverain? Deux solutions se

présentaient: le renverser ou le maintenir. Le Directoire penchait

vers la première solution. Un des amis du Directoire, l'ancien

évêque Grégoire, était tellement persuadé de la chute prochaine

du Pape que, dès le 13 janvier 1797, il avait écrit à son ami et

collègue, le réformateur Ricci: «Je ne serais pas surpris, et

surtout je serais fort aise de voir renaître la République Romaine

et les vertus chrétiennes y resplendir dans tout leur éclat.» Le

Directoire, en effet, songeait sérieusement à républicaniser l'Italie

entière, et Rome était la première puissance destinée à disparaître.

Miot, notre représentant[320] à Florence, avait même été consulté

sur l'opportunité de cette révolution, cela dès l'été de 1796, et,

malgré l'avis défavorable qu'il avait donné, de nombreux agents

avaient été envoyés en Italie pour préparer les esprits à cette

transformation. Pour peu que Bonaparte se fût associé à ces rancunes

et à ces projets de vengeance[321], le Saint-Siège était condamné.

Mais Bonaparte était avant tout un homme de gouvernement. Étranger

aux préventions et aux haines de la plupart de ses contemporains

contre les idées que représentait la Papauté, il n'avait pas été

sans remarquer l'immense influence que conservait encore le clergé

catholique, et désirait le ménager pour ses desseins ultérieurs.

Aussi, bien qu'il eût parlé à diverses reprises de la nécessité

de détruire le pouvoir temporel, bien qu'il eût même proposé au

Directoire de céder les États pontificaux à l'Espagne[322] en échange

du duché de Parme, il ne désirait au fond du coeur que terrifier la

cour romaine, puis se présenter à elle comme un sauveur. Ce n'était

certes point par scrupule religieux qu'il voulait ménager Pie VI,

mais uniquement parce que Pie VI pouvait lui être utile pour ses

futurs desseins. Aussi bien, voici[323] comment il parlait du

souverain pontife. Le 24 octobre, écrivant à Cacault, qui n'avait

pas encore quitté Rome: «Le grand art, lui disait-il[324], est de

se jeter réciproquement la balle, pour tromper ce vieux renard.»

Quatre jours plus tard, s'adressant au même personnage: «Vous pouvez

assurer le Pape, écrivait-il, que c'est en conséquence de mes

instances particulières et réitérées que le Directoire m'a chargé

d'ouvrir la route d'une nouvelle négociation. J'ambitionne bien plus

le titre de sauveur que celui de destructeur du Saint-Siège.» Lors

de son entrée en campagne, il s'était également présenté[325] comme

le protecteur de la religion: «L'armée française, avait-il dit dans

sa proclamation, va entrer dans le territoire du Pape. Elle sera

fidèle aux maximes qu'elle professe; elle protégera la religion et

le peuple. Le soldat français porte d'une main la baïonnette, sûr

garant de la victoire, offre de l'autre aux différentes villes et

villages, paix, protection et sûreté.» Bonaparte était donc résolu à

ne point pousser à fond la campagne contre le Pape, à ne pas détruire

le pouvoir temporel. Sans doute, en agissant ainsi, il se heurtait

contre les instructions précises du Directoire, mais n'était-il pas

habitué à ne considérer que ce qu'il croyait son intérêt? D'ailleurs

il avait une méthode infaillible pour triompher des hésitations du

Directoire: il agissait, et, quand tout était réglé, il daignait

annoncer au Directoire ce qu'il avait résolu. Ce fut ainsi que le

13 février[326] il fit part au Directoire de son désir de signer la

paix avec le Saint-Siège, et que le 19 cette paix fut signée, avant

que le Directoire eût seulement reçu la lettre par laquelle il lui

notifiait son intention de terminer le différend entre la République

et le Saint-Siège. Cette paix porte le nom de la ville de Tolentino,

où elle fut signée. Pie VI était maintenu dans la possession de Rome

et de l'Ombrie, mais il renonçait à Avignon et au comtat Venaissin,

aux légations de Bologne et de Ferrare ainsi qu'à la Romagne, il

abandonnait Ancône jusqu'à la paix générale, se retirait de toute

alliance formée contre la France, licenciait son armée, fermait

ses ports aux navires de guerre des puissances ennemies de la

France, accordait une amnistie générale, désavouait l'assassinat de

Basville[327], rétablissait notre école des beaux-arts à Rome, nous

cédait de nombreux objets d'art ou de science, et payait une nouvelle

contribution de guerre de trente millions.

[Note 320: MIOT. _Mémoires_, I, p. 121. Voici les conclusions de sa

réponse au Directoire: «Une révolution complète en Italie est, selon

moi, impossible. Si cela pouvait avoir lieu dans l'état actuel des

esprits, elle serait terrible par les excès auxquels se porteraient

des hommes féroces et sans principes. Elle serait sans avantages

pour l'humanité et le bonheur de la société, parce qu'elle serait

l'ouvrage du fanatisme et de la vengeance.»]

[Note 321: On s'attendait à Rome à la prochaine arrivée de Bonaparte.

Le club des Amis de la Liberté lui avait même écrit pour l'inviter à

assister à l'inauguration d'une statue en son honneur. L'inscription

avait même été rédigée à l'avance: Alexandre Boneparti, duci Gallorum

invictissimo, quod senatum populumque Romanum, a Pontificibus maximis

vi et metu conculcatum, in pristinum splendorem et auctoritatem

restituent.» Cf. BARRAL, _Histoire de la chute de Venise_, p. 213.]

[Note 322: Lettre du 1er février 1797 (_Corresp._, t. II, p. 271):

«Ne pourrait-on pas donner Rome à l'Espagne? Alors nous pourrions

restituer à l'Empereur le Milanais, le Mantouan et le duché de Parme,

au cas où nous fussions obligés d'en passer par là afin d'accélérer

la paix dont nous avons besoin.»]

[Note 323: _Correspondance_, t. II, p. 69.]

[Note 324: Vérone, 28 octobre 1796. _Correspondance_, t. II, p. 79.]

[Note 325: Bologne, 1er février 1797. _Corresp._, II, 289.]

[Note 326: Cette lettre du 13 février (_Correspondance_, II, 329) est

bien curieuse: Bonaparte annonce au Directoire qu'il est partisan de

la paix: «1º parce que cela m'évitera une discussion qui peut être

très sérieuse avec le roi de Naples; 2º parce que le Pape et tous les

princes se sauvant de Rome, je ne pourrai jamais en tirer ce que je

demande; 3º parce que Rome ne peut pas exister longtemps, dépouillée

de ses belles provinces, une révolution s'y fera toute seule; 4º

enfin, la cour de Rome nous cédant tous ses droits sur ce pays, on

ne pourra pas, à la paix générale, regarder cela comme un succès

momentané, puisque ce sera une chose très finie.»]

[Note 327: Article 18 du traité. Indemnité de 300,000 fr. à répartir

entre tous ceux qui avaient souffert de l'attentat.]

Bonaparte et les Républiques Italiennes (1796-1799) · 第 19 / 27 段