Les Bolonais, qui ont toujours détesté le gouvernement des prêtres,

venaient de députer à Bonaparte les sénateurs Caprara et Malvasia et

l'avocat Pistorini, pour le prier de les affranchir d'une domination

abhorrée. Prompt à saisir les occasions, Bonaparte enjoignit à son

lieutenant Augereau de marcher d'abord sur Bologne et sur Ferrare.

Les Français y entrèrent sans résistance. L'imposante citadelle de

Ferrare et Urbino capitulèrent sans tirer un coup de canon. Bonaparte

arriva lui-même à Bologne le 19 juin et fut accueilli par une

immense acclamation. Il s'empressa de renvoyer les cardinaux légats

Pignatelli et Vincenti, et flatta l'amour-propre des Bolonais en leur

promettant de restaurer la République[287]. Aussitôt Faenza suivit

le mouvement, et la Romagne tout entière se détacha de la Papauté.

Bonaparte comprit qu'il lui suffisait d'exploiter la situation pour

effrayer Pie VI, et qu'une expédition sur Rome était à tout le moins

inutile. «Il me sera facile d'aller jusqu'à Rome, écrivait-il[288]

à Carnot; cependant, comme les opérations de l'Allemagne peuvent

changer notre position d'un instant à l'autre, je crois qu'il serait

bon qu'on me laissât la faculté de conclure l'armistice avec Rome

ou d'y aller. Dans le premier cas, me prescrire les conditions de

l'armistice; dans le second, me dire ce que je dois y faire, car

mes troupes ne pourraient pas s'y maintenir longtemps. L'espace

est immense, le fanatisme très grand.» En même temps, pour faire

accepter plus facilement sa désobéissance aux ordres formels du

Directoire[289], il s'étendait avec complaisance sur les moyens

nouveaux que la révolte de la Romagne mettait à sa disposition. «Pour

faire trembler la cour de Rome et lui faire sentir que sa magie sur

le peuple n'aurait pas d'effet contre nous, j'ai autorisé le Sénat

de Bologne à regarder comme nuls et non avenus tous les décrets de

Rome, attentatoires à sa liberté. Cela fait le plus grand plaisir à

ce pays-ci, et en sera d'autant plus sensible à la cour de Rome. Cela

vous ouvre le chemin pour faire de ce pays, à la paix définitive,

ce que vous jugerez convenable. Pendant tout le temps que durera

l'armistice, nous n'aurons pas besoin de tenir de troupes ici, car,

de la manière dont je les brouille avec la cour de Rome, ils en

craindront toujours la vengeance et le ressentiment.»

[Note 287: Bologne, 20 juin 1796. _Corresp._, I, 413.]

[Note 288: Milan, 7 juin 1796, _Corresp._, I, 377.]

[Note 289: _Id._, I, p. 421.]

Bonaparte, en effet, songeait déjà à négocier un accommodement;

mais, fidèle à la tactique qui lui avait plusieurs fois réussi, il

poursuivait sa marche tout en négociant. Les unes après les autres,

toutes les forteresses pontificales tombaient entre nos mains, et

les canons qui garnissaient leurs murailles étaient aussitôt envoyés

sous Mantoue pour activer le siège de la citadelle autrichienne.

Une nouvelle division française, commandée par Vaubois, menaçait

Rome par la Toscane, et, dès le 26 juin, arrivait à Pistoïa. Rome

était consternée. On y parlait déjà du connétable de Bourbon; on se

figurait que les Français allaient y renouveler les horreurs du sac

de 1527; mais Bonaparte, qui ne partageait[290] pas contre Pie VI les

préjugés du Directoire, ne tenait pas à s'enfoncer dans la péninsule.

Il se rappelait que toutes les invasions françaises avaient échoué

parce que nos soldats avaient pénétré dans le coeur de l'Italie

avant d'en avoir occupé les avenues. D'ailleurs, il lui tardait de

continuer contre les Autrichiens la grande lutte qui seule déciderait

des destinées de la péninsule. Aussi accueillit-il avec empressement

le ministre d'Espagne, Azara, auquel Pie VI avait donné plein pouvoir

pour négocier, s'il était possible, un accommodement honorable.

[Note 290: Cf. la curieuse lettre écrite par Marmont, alors aide

de camp de Bonaparte, à son père (_Mémoires_ du Maréchal, t. I, p.

327): «Enfin, la voix de la raison a été entendue, et le gouvernement

renonce à une expédition aussi ridicule que dangereuse par ses

suites. Nous n'irons pas à Rome. Notre armée n'était pas assez

forte pour la diviser ainsi, et les dix mille hommes jetés au fond

de la botte n'entraîneront point la grande armée dans des malheurs

incalculables. Le plan sage, si bien conçu, de Bonaparte est adopté.

Nous reprendrons incessamment l'offensive. Car c'est le moyen le plus

sûr de triompher.»]

Bonaparte n'attendit pas de nouvelles instructions du Directoire,

et profita du désarroi où ses rapides manoeuvres avaient jeté la

cour pontificale, pour signer le 23 juin, assisté de Garreau et de

Salicetti, l'armistice de Bologne[291]. Les conditions en étaient

dures. Il y était dit que le gouvernement français, par déférence

pour le roi d'Espagne, consentait à suspendre les hostilités, mais

le pape s'engageait à envoyer un plénipotentiaire à Paris pour y

régler la paix définitive. Il relâchait les patriotes, promettait une

indemnité pour le meurtre de Basville, fermait tous les ports de ses

États aux ennemis de la France, consentait à ce que les légations

de Bologne, de Ferrare et la citadelle d'Ancône continuassent à

être occupées par nos troupes, promettait cent tableaux, cinq cents

manuscrits et vingt et un millions, dont quinze et demi payables en

numéraire et cinq et demi en marchandises. Les paiements se feraient

en trois termes, dans quinze jours, un mois et trois mois. Enfin le

Pape donnerait passage sur son territoire aux troupes françaises

toutes les fois que la demande lui en serait adressée.

[Note 291: Armistice entre la République française et le Pape

(_Correspondance_, I, 426). Bonaparte avait, dès le 7 juin, résolu

les conditions de cet armistice. Curieuse lettre au Directoire

(_Correspondance_, t. I, p. 371).]

Ces conditions étaient dures. Elles l'auraient été bien davantage

sans l'adresse d'Azara qui, ne pouvant rien obtenir de Bonaparte,

s'était retourné du côté de Carreau et de Saliceti, et avait fini par

leur arracher l'aveu que l'armée française ne pouvait marcher sur

Rome[292]. Il en avait aussitôt profité pour élever ses prétentions.

Il avait notamment refusé que les trésors de Notre-Dame de Lorette

fussent remis à la France. Bonaparte fut obligé d'ordonner une

marche de nuit sur Ravenne. Ce fut seulement quand il eut appris

cette nouvelle manoeuvre qu'Azara consentit à la contribution de

vingt et un millions, dont un million figurant la rançon de Lorette.

Dans la pensée des deux parties contractantes, les conditions de

cet armistice n'étaient pas définitives. De part et d'autre, on ne

cherchait qu'à gagner du temps pour reprendre ce qu'on avait donné.

Bonaparte ne pouvait, en effet, se dissimuler qu'il avait outrepassé

les instructions du Directoire en ménageant un souverain qu'on lui

avait ordonné de renverser à tout prix. Aussi crut-il nécessaire

de se justifier. Il insistait[293] sur la haine que les Bolonais

portaient au Pape, il démontrait[294] l'importance stratégique

d'Ancône, enfin il affirmait que l'armistice n'était qu'une

suspension d'armes commandée par les circonstances. «L'armistice,

écrivait-il, étant plutôt conclu avec la canicule qu'avec l'armée du

Pape, mon opinion serait que vous ne vous pressiez pas de faire la

paix, afin que, au mois de septembre, si nos affaires d'Allemagne

et du nord de l'Italie vont bien, nous puissions nous emparer de

Rome[295].» Pie VI, de son côté, ne pouvait se résigner à perdre,

sans seulement avoir essayé de les défendre, les plus riches de ses

provinces, et il haïssait d'autant plus la France qu'il avait été

plus humilié par elle. Son premier soin fut de se rapprocher du roi

de Naples, d'enrôler de nombreux mercenaires et de se mettre en état

de prendre l'offensive à la première occasion favorable. Il appela

même à lui, pour diriger ses troupes, un général piémontais fort

réputé, Colli, que l'armistice conclu entre la France et le Piémont,

venait de réduire à l'inaction et qui ne demandait qu'à entrer de

nouveau en ligne contre son jeune vainqueur.

[Note 292: Lettre de Bonaparte au Directoire, Pistoïa, 26 juin 1796.

_Corresp._, I, 431: «Cette manière de négocier à trois est absolument

préjudiciable aux intérêts de la République, parce qu'un homme habile

se retourne, va chercher chez l'un ce qu'il ne peut obtenir chez

l'autre... Azara, voyant qu'il ne pouvait obtenir de diminution,

s'est tourné du côté des commissaires du gouvernement et il a si bien

fait, qu'il leur a arraché notre secret, c'est-à-dire l'impossibilité

où nous étions d'aller sur Rome. Alors il n'a été possible d'en tirer

vingt millions qu'en faisant la nuit une marche sur Ravenne.»]

[Note 293: Id. _Id._ «La légation de Bologne est une des parties les

plus riches des États du Pape. On ne se fait pas une idée de la haine

que cette ville a pour la domination papale.»]

[Note 294: Id. _Id._ «Si jamais vous pensez qu'il est de votre

intérêt de garder à perpétuité Ancône, je vous engage à y envoyer un

ingénieur, afin d'accroître ses moyens de défense.»]

[Note 295: Lettre au Directoire, Bologne, 21 juin. (_Correspondance_,

t. Ier, p. 121.)]

Un[296] des commissaires français envoyés à Rome pour surveiller

l'exécution de l'armistice de Bologne, Miot, a laissé, dans ses

Mémoires, le curieux tableau de la capitale du catholicisme à ce

moment troublé de son histoire: «Rome, écrit-il[297], présentait

le spectacle le plus singulier et le plus repoussant. Un sombre

fanatisme, que les moines excitaient, et que les plus absurdes

récits entretenaient, avait rempli toutes les âmes. Des pratiques

religieuses, des prédications fougueuses occupaient uniquement

toute la population, et les classes les plus élevées de la société

n'osaient s'en abstenir. Les rues étaient encombrées de longues

files de prêtres et de moines marchant en procession et une foule

immense les suivait. Enfin les imaginations exaltées ne rêvaient

que prodiges, meurtres et vengeances. Le gouvernement, loin de

calmer cette effervescence, la fomentait sans merci et se figurait

y trouver la plus puissante garantie contre la propagation des

principes révolutionnaires, dont, plus que tout autre, il redoutait

l'introduction.» Miot fut donc mal accueilli à Rome, sauf par le

pape Pie VI, qui se montra cordial et presque affectueux; mais les

cardinaux se détournaient de lui. Ils affectaient de le considérer

comme un agent provocateur. Dès le mois de juillet, lorsque furent

répandus de fâcheux bruits sur de prétendues défaites subies par

la France, Miot fut menacé dans sa sécurité et obligé de regagner

précipitamment la Toscane. À Spolète, il fut même entouré par la

populace furieuse, qui jeta des pierres contre sa voiture. Il ne

parvint qu'à grand'peine à se dégager et à s'enfuir.

[Note 296: Lire dans la _Correspondance_ (I. 451) une lettre de

Bonaparte à Miot (Bologne, 2 juillet 1796) pour le féliciter d'avoir

accepté une mission à Rome, et le presser de partir. -- L'autre

commissaire était Cacault. Voir dans la _Correspondance_ deux lettres

en date du 21 juillet 1796 (t. I, p. 490-491) pour l'accréditer

auprès du cardinal Zélada, et préciser ses instructions au sujet de

l'exécution de l'armistice de Bologne.]

[Note 297: MIOT. _Mémoires_, t. I, p. 112.]

L'occasion attendue par le gouvernement pontifical depuis l'armistice

de Bologne ne tarda pas à se présenter. Wurmser et ses 70 000 soldats

dessinaient alors leur attaque (juillet 1796). Ils descendaient du

Tyrol pour débloquer Mantoue, et, sur toute la ligne, refoulaient

nos avant-postes. Bonaparte était obligé de lever le siège de la

forteresse autrichienne, et concentrait ses forces pour repousser

cette dangereuse attaque. En cas de défaite il était perdu. Pie VI,

malgré les sages représentations du ministre d'Espagne, Azara, ne

voulut pas attendre l'issue de la lutte. Dans l'imprudente persuasion

que les Français allaient être chassés d'Italie, il envoya le

cardinal Mattei reprendre possession de Ferrare, dont la garnison

française était sortie le 21 juillet, et donna l'ordre à ses troupes

d'entrer en campagne. «La très sainte ville par excellence, écrivait

à ce propos l'architecte Milizia à son ami Lorenzo Lami, se rend

plus ridicule que jamais par ses extravagances. On s'obstine encore

à croire les exécrables Français battus et chassés d'Italie. C'est

pourquoi l'autre matin les valeureux Romains s'attroupèrent en foule

pour huer et poursuivre à coups de pierre et le couteau à la main

deux commissaires français.» La populace romaine[298] n'était pas

seule à prendre les armes. Excités par leurs curés, les paysans de

la Romagne s'insurgeaient, et leurs bandes se concentraient à Lugo,

dans le Ferrarais. Ne leur avait-on pas fait croire[299] tantôt que

Bonaparte avait été battu, tantôt qu'il avait été fait prisonnier et

enfermé dans une cage de fer, ou même qu'il avait été tué et enterré

à Florence, dans le jardin de Miot! Aussi l'exaltation de ces bandes

tumultueuses était-elle considérable. Elles ne croyaient pas aller au

combat, mais plutôt au massacre. C'était, suivant une expression de

l'époque, une Vendée pontificale qui s'organisait sur notre flanc.

[Note 298: Curieuse lettre de Milizia. «Le premier jour d'août, au

matin, le fiscal Barberini est nommé dictateur, ne quid detrimenti

res publica capiat, et monsignor Consalvi magister equitum. Le soir,

aux armes! Les places, les ponts, les rues, tout est encombré du

soldats. Le palais de Montecavallo est mis en état de siège. On ne

voit que canons, caissons, escadrons, cuirassiers et chevau-légers

armés de carabines, troupes de ligne et gardes nationaux. Qui va ci?

qui va là? En arrière! On ne passe pas. Le général Giustiniani, le

général Sinibaldi, tous les généraux enfin font pendant la nuit la

veillée qui ne fut pas celles des capacités.»]

[Note 299: Lettre de Milizia à Lami.]

Sur ces entrefaites, Bonaparte remporta coup sur coup les victoires

de Lonato, Castiglione, Roveredo, Bassano et Saint-Georges. Wurmser

fut enfermé à Mantoue. La cour pontificale resta seule exposée à

notre vengeance.

Bonaparte, cette fois encore, agit avec prudence. Il feignit[300] de

considérer comme une incartade sans conséquence les démonstrations

hostiles de la Papauté, et se contenta de réoccuper les villes cédées

par l'armistice de Bologne. Il ordonna cependant au cardinal Mattei

de venir le rejoindre à son quartier général. Le malencontreux

serviteur de la Papauté croyait aller au-devant du dernier supplice,

mais il obéit[301]. «Savez-vous, Monseigneur, se contenta de lui

dire Bonaparte, que je peux vous faire fusiller?--Je le sais,

répondit avec dignité le cardinal, et je ne vous demande qu'un

quart d'heure pour me préparer à la mort.--Pas du tout, répliqua

le général, qui admirait le vrai courage, ou qui peut-être n'avait

cherché qu'à produire sur l'esprit de ce vieillard une impression de

terreur, calmez-vous, ne soyez pas si irritable, et causons, car je

suis le meilleur ami de Rome.» En effet il lui dévoila sa politique,

et le persuada qu'au prix de quelques concessions territoriales ou

pécuniaires, il garantirait à la Papauté le libre exercice de ses

droits en matière religieuse. Ce n'était de la part de Bonaparte

qu'une feinte, car il écrivait[302] au même moment à l'ambassadeur

d'Espagne, Azara, et avait grand soin d'énumérer tous ses griefs

contre la Papauté. Il se réservait évidemment d'agir au moment

opportun, et, s'il avait pris soin de se poser aux yeux du cardinal

Mattei comme le fils dévoué de l'Église, c'est parce qu'il croyait

utile à ses desseins de ménager le Pape jusqu'à nouvel ordre, et

pensait que Mattei serait l'instrument inconscient de ses projets.

[Note 300: Lettre de Bonaparte à Cacault (I, 450). Brescia, 12 août

1796: «Le Pape a envoyé un cardinal légat à Ferrare, dans le temps

qu'il croyait sans doute les Français perdus. Cela est-il conforme

au traité d'armistice que nous avons signé?... Je viens de donner

l'ordre à ce cardinal de se rendre sur-le-champ au quartier général.»

Cf. lettres au Directoire du 13 et du 26 août (I, 544-569).]

[Note 301: Lettre de Milizia à Lami: «Si Bonaparte avait encore

demandé une douzaine de cardinaux et six douzaines de prélats et

douze douzaines d'abbés, le tout avec plusieurs autres musiciens de

tout sexe, il aurait fallu qu'ils fussent tous allés se prosterner

devant lui. Oh! Quanto abbiamo daridere!»]

[Note 302: Brescia, 17 août 1796 (Correspondance, t. I, p. 541). «On

m'assure que la cour de Rome vous a demandé de lui prouver que la

France était érigée en République. Ou m'assure que Rome ne veut plus

accorder de bénédictions aux Ferrarais et aux Bolonais, mais bien à

ceux de Lugo. Joignez à cela le légat envoyé à Ferrare, et le retard

de l'exécution de l'armistice, et le roi votre maître se convaincra

de la mauvaise foi d'un gouvernement dont l'imbécillité égale la

faiblesse.»]

En réalité, Bonaparte avait été fort irrité de l'hostilité déclarée

de la cour pontificale. La preuve de cette irritation, ce fut

l'énergie sauvage avec laquelle furent dispersées les bandes de

paysans insurgés. Ces paysans s'étaient enfermés à Lugo. Ils y

avaient installé une sorte de gouvernement provisoire, et, ce

qui était plus grave, ils avaient fait tomber dans une embuscade

une soixantaine de dragons français, leur avaient coupé la tête

et avaient exposé les cadavres dans la maison commune. Le chargé

d'affaires d'Espagne, baron Capelletti, s'était rendu au foyer de la

sédition et avait essayé de calmer les rebelles, mais il n'avait

rien obtenu. Lorsque Augereau, chargé par Bonaparte de tout faire

rentrer dans l'ordre, s'approcha de Lugo et envoya un parlementaire

aux insurgés pour les sommer de capituler, les paysans accueillirent

cet officier par une grêle de balles. Aussi la répression fut-elle

terrible. Voici comment Augereau en rendit compte[303] au général

en chef, dans le style légèrement emphatique de l'époque: «L'armée

apostolique et son quartier général n'existent plus. Les chouans

de la Romagne et du Ferrarais ont été chassés, battus, dispersés

sur tous les points, et, si je ne me trompe, la fantaisie de nous

combattre ne les reprendra pas de longtemps... Je marchai contre

eux hier matin avec à peu près huit cents hommes d'infanterie, deux

cents chevaux, et deux pièces d'artillerie. À une lieue et demie de

la ville, leurs avant-postes cachés dans les chanvres commencèrent à

fusiller. Nos éclaireurs les firent déguerpir, et les conduisirent,

plus vite que le pas, dans la ville où ils se crurent en sûreté.

J'y fis diriger quelques coups de canon et mettre le feu à quelques

maisons: cet appareil, joint à une fusillade assez vive, les fit

déloger à la hâte; ils se répandirent en désordre dans la campagne,

où je les fis poursuivre avec chaleur. Trois cents environ restèrent

sur la place.» Afin de prévenir le retour de révoltes semblables,

Augereau édicta une série de mesures draconiennes: tout citoyen

armé sera fusillé! Toute ville ou village où un Français aura été

assassiné sera brûlée! Tout habitant convaincu d'avoir tiré sur un

Français sera fusillé et sa maison incendiée! Tout village où sonnera

le tocsin sera brûlé! Tout attroupement dispersé par la force[304].

Certes la guerre a de cruelles nécessités, mais les retours de la

fortune sont singuliers, et n'est-il pas déplorable de penser que

d'autres peuples, dans des circonstances analogues, n'ont fait que

suivre l'exemple que nous leur avions donné en Italie, en 1796!

[Note 303: Lettre du 8 juillet 1796, citée par A. DE MONTOR. _Pie

VI_, t. I, p. 20.]

[Note 304: Sur l'affaire de Lugo on peut consulter deux lettres de

Bonaparte au Directoire (14 juillet, t. I, p. 477) et à d'Azara

contre Capelletti (12 août, t. I, p. 541).]

En présence d'une hostilité aussi déclarée, il peut sembler étrange

que Bonaparte n'ait pas, dès lors, cherché à briser la puissance

pontificale, d'autant plus que les ordres du Directoire à cet égard

devenaient de plus en plus impératifs, et que quelques-uns de ses

lieutenants, Augereau surtout, l'engageaient à en finir au plus

vite avec ce foyer de coalitions et de haines antifrançaises; mais

Bonaparte ne jugeait pas gagnée d'une façon définitive la partie

militaire. Il voulait ne s'avancer qu'à coup sûr, et, comme il

venait d'apprendre que l'Autriche préparait contre lui un nouvel

et formidable armement, sous les ordres d'Allwintzy, il croyait,

non sans raison, avoir besoin de toutes ses forces pour repousser

ce redoutable adversaire. Il venait même de rendre la liberté au

cardinal Mattei en lui écrivant[305]: «J'aime à me persuader que

cela n'a été de votre part que l'oubli d'un principe, dont vous avez

trop de lumière et de connaissance de l'Évangile pour ne point être

convaincu: que tout prêtre qui se mêle des affaires politiques ne

mérite point les égards qui sont dus à son caractère.» Enfin, sur

ses instances, le Directoire venait de désigner Saliceti et Garreau

comme plénipotentiaires chargés de négocier avec la Papauté un traité

définitif, et Mgr Lorenzo Caleppi venait d'arriver à Florence,

avec les pleins pouvoirs du Pape, pour régler toutes les questions

pendantes (4 septembre). Bonaparte semblait donc résolu à prévenir

toute explosion nouvelle, et il semblait que la République française

et l'Église, grâce à la prudence des généraux en chef, fussent à la

veille de se réconcilier.

[Note 305: Milan, 26 septembre 1796 (_Correspondance_, t. II, p. 13).

Cf. lettre du 5 octobre (t. II, p. 37).]

Or, les négociations de Florence n'aboutirent pas. Caleppi croyait

n'avoir à discuter que les bases d'un traité politique, et les

commissaires du Directoire lui présentèrent à l'improviste un traité

en vingt-neuf articles, dont vingt et un publiés et huit secrets. Les

huit articles secrets étaient relatifs à l'attitude du Saint-Siège

vis-à-vis la Révolution, et à des projets de traités de commerce et

de convention consulaire. Le Directoire exigeait notamment que Pie VI

retirât tous ses brefs contre la République, contre la confiscation

des biens de mainmorte, contre la constitution civile du clergé,

qu'il supprimât l'inquisition, qu'il renonçât à l'usage d'avoir des

castrats dans ses églises, etc. Caleppi fit remarquer avec raison

que le Pape acceptait les faits accomplis, et n'avait de préférence

pour aucune forme de gouvernement. Il allégua même comme preuve le

bulle du 5 juillet, _Pastoralis sollicitudo_ qui avait été adressée

«omnibus Christefidelibus catholicis communionem cum sede apostolica

habentibus, in Gallia commorantibus, de pace servanda ac debita

constitutis potestatibus subjectione». Il finit par déclarer qu'il ne

pouvait rien prendre sur lui, et demanda à en référer au Saint-Siège.

On ne lui accorda que huit jours pour accepter ou pour refuser en

bloc les vingt-neuf articles. Pie VI assembla aussitôt le Saint-Siège

et repoussa le traité proposé: «Sa Sainteté a reconnu avec la plus

vive douleur, qu'outre l'article qui avait été proposé à Paris,

et par lequel on avait voulu l'obliger à désapprouver, révoquer

et annuler toutes les bulles, tous les brefs, tous les rescrits

apostoliques émanés de l'autorité du Saint-Siège, et relatifs aux

affaires de France depuis 1789, il y en avait encore d'autres qui,

étant infiniment préjudiciables à la religion catholique et aux

droits de l'Église, étaient par conséquent inadmissibles et elle n'a

pas voulu entrer en discussion au sujet de ceux qui lui paraissaient

destructifs de la souveraineté de ses États, nuisibles au bonheur et

à la tranquillité de ses sujets, et ouvertement contraires aux égards

dus aux autres nations et puissances, puisqu'ils ne permettaient pas

au Saint-Siège de garder la neutralité.»

Cette déclaration entraînait la rupture des conférences de Florence.

Elle équivalait à une dénonciation des hostilités. Aussi bien la cour

romaine semblait-elle décidée à entrer sérieusement en campagne. Le

feld-maréchal Allwintzy venait de commencer ses opérations, et le

début en avait été heureux. Pie VI, malgré la double leçon qu'il

avait déjà reçue, se persuada que l'Italie allait, cette fois

encore, devenir le tombeau des Français, et résolut de faire entrer

ses troupes en campagne, afin de donner la main aux Autrichiens

d'Allwintzy. Dans une cérémonie brillante, il investit le général

Colli du commandement suprême, et le bénit comme le chef d'une

nouvelle croisade. Les Romains semblaient pleins d'ardeur. Leur

enthousiasme avait été surexcité par de fanatiques exhortations.

Contributions volontaires, enrôlements, tout semblait marcher à

souhait. On avait malheureusement escompté la victoire, et les

illusions tombèrent bien vite, car Arcole et Rivoli furent la

foudroyante réponse à cette levée de boucliers intempestive.

Bonaparte n'avait conservé aucune illusion sur les sentiments de

la cour pontificale. Non seulement il avait appris que le cardinal

Albani avait été envoyé secrètement à Vienne, pour resserrer

l'alliance autrichienne, mais encore il avait intercepté une lettre

adressée par le cardinal Busea à l'ambassadeur à Vienne, Mgr Albani,

qui dissipait toute équivoque. On y lisait entre autres passages:

«Tant qu'il me sera permis d'espérer du secours de l'Empereur, je

temporiserai résolument aux propositions de paix que les Français ont

faites... Toujours ferme dans mes opinions, je croirais compromettre

mon honneur en traitant avec les Français, lorsqu'une négociation est

entamée avec la cour de Vienne.» La connivence du Saint-Siège avec

les Autrichiens était donc parfaitement établie, et Bonaparte avait

le droit d'accuser de trahison Pie VI et ses ministres.

Bonaparte et les Républiques Italiennes (1796-1799) · 第 18 / 27 段